vendredi 24 février 2012

Le mythe du "joug ottoman" en Algérie et en Tunisie

André Raymond, "Les provinces arabes (XVIe-XVIIIe siècle)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Dans les provinces du Maghreb (Alger, Tunis, Tripoli), les tendances à l'autonomie relevées dans les provinces du Proche-Orient aboutirent, au XVIIIe siècle, à une quasi-indépendance : le rattachement à l'empire n'était plus marqué que par des signes extérieurs, et la domination ottomane se réduisait à une suzeraineté qui n'avait pas de conséquences pour les détenteurs locaux de l'autorité. Les raisons d'une telle évolution paraissent assez évidentes. L'éloignement du Maghreb par rapport au centre de l'empire y rendait difficile l'intervention du gouvernement impérial : une fois achevée une conquête qui avait nécessité une action militaire parfois puissante, la Porte aurait dû, pour imposer son contrôle sur cette partie de l'empire, mettre en jeu des moyens dont elle ne disposa plus à partir de la fin du XVIe siècle, lorsque son effort principal fut orienté vers la défense de ses possessions européennes et asiatiques, menacées par les puissances chrétiennes ou la dynastie safavide. L'intérêt que les Ottomans avaient marqué pour le bassin occidental de la Méditerranée et pour les terres arabes qui le bordaient au sud avait été suscité par l'appel à l'aide que leur avaient adressé des populations musulmanes menacées par la conquête chrétienne, principalement espagnole, dans le Maghreb septentrional. Les Algérois avaient fait appel à des corsaires turcs guerroyant dans la région, dès 1515, pour les débarrasser des Espagnols. En 1518, Khayreddîn s'était de lui-même placé sous la suzeraineté ottomane. A Tunis, il était intervenu, en 1534, pour mettre un terme au protectorat espagnol qui permettait aux Hafsides de se survivre." (p. 404-405)

"L'établissement de la souveraineté ottomane sur Alger avait été une conséquence, non véritablement organisée par le gouvernement central, des difficultés que suscitait localement la croisade chrétienne (ici espagnole). Les occupations limitées de « présides » (Oran, en 1509 ; Bougie, en 1510) amenèrent les habitants d'Alger (où les Espagnols avaient occupé un des îlots et installé la forteresse du Peñon qui contrôlait le port) à solliciter le secours des corsaires turcs, les frères « Barberousse », qui, depuis 1504, menaient une énergique guerre de course contre les chrétiens en Méditerranée occidentale, et qui, en 1514, s'étaient installés à Djidjelli : 'Arûdj se rendit ainsi maître d'Alger (1515) ; son frère et successeur, Khayreddîn, ne vit d'autre solution pour consolider l'Etat qu'il s'efforçait de constituer que de faire appel au sultan Selîm. Le sultan accepta cet hommage, le nomma beylerbey, avec le titre de pacha, lui envoya 2 000 hommes armés de mousquets, autorisa l'embarquement de 4 000 volontaires, auxquels il accorda les droits et privilèges des janissaires (1518). Khayreddîn put alors, en quelques années, conquérir Bône, Constantine, Alger, reprendre le Peñon et établir à Alger le port qui devint la base principale de la course turque en Méditerranée occidentale." (p. 406-407)

"(...) les deys d'Alger se conduisaient en souverains tout à fait indépendants vis-à-vis de la Porte. Certes, ils maintenaient les liens qui les unissaient à l'empire : ils y étaient incités par le sentiment de la solidarité islamique, par le prestige que conservait le gouvernement sultanien auprès des populations, sans doute encore par la considération que l'empire représentait une force qui pouvait être utile dans des circonstances graves, par la nécessité, enfin, de pouvoir continuer à recruter dans le Levant les militaires dont l'odjak d'Alger avait besoin pour se renouveler, ce qui ne pouvait se faire qu'avec l'approbation du gouvernement sultanien. Le dey nouvellement nommé sollicitait donc une investiture qui n'était jamais refusée, et, pour bien disposer le gouvernement ottoman, il envoyait des cadeaux (tissus, objets de corail, esclaves...) qui, quelle que fût leur valeur, ne constituaient pas un tribut régulier, et auxquels le sultan répondait d'ailleurs par des présents utiles : des canons, de la poudre, en 1801 ; une frégate, en 1817.

Le dey s'adressait à la Porte avec une humilité affectée : écrivant au sultan, en 1827, Husayn Dey s'intitulait « vizir délégué à la sauvegarde des intérêts de l'odjak victorieux de notre maître [...] dont je suis le serviteur », et signait « Serviteur Hussein, gouverneur de la grande ville d'Alger, votre esclave ». Le même dey envoya une aide au sultan au moment de la guerre d'indépendance grecque : huit de ses navires étaient à Navarin. Mais dans le gouvernement de leur province, et, en particulier, dans leurs relations avec les puissances, les deys ne toléraient aucune intervention de leur suzerain. En 1724, on apporta à Alger un firman dans lequel le sultan invitait les Algériens à restituer des bateaux enlevés à des armateurs impériaux. Au moment où les envoyés énuméraient les titres du sultan et mentionnaient celui de « Roi d'Alger », le dey se leva, s'exclama : « Comment, Roi d'Alger [...] que suis-je donc ? » et sortit de la salle. Les bateaux ne furent pas rendus. Lorsque, en 1735, les Algériens décidèrent d'intervenir en Tunisie contre Husayn bin 'Alî, en faveur du prétendant 'Alî Pacha, la Porte dépêcha à Alger un kapïdjï chargé d'interdire toute opération contre Tunis ; le dey ne tint aucun compte de cette démarche et le kapïdjï fut finalement décapité. En 1798, Mustafâ Dey éluda autant qu'il le put l'ordre de Selîm III de déclarer la guerre à la France, et il en atténua les effets ; contraint de rompre à nouveau en 1801, il écrivit au Premier Consul pour s'excuser et l'engager « à armer beaucoup de vaisseaux pour intercepter et brûler ceux que le Sultan dirigerait du côté de l'Occident ». (...)

La crise de 1830 mit en lumière, une dernière fois, le caractère ambigu des relations entre la Régence d'Alger et le gouvernement impérial : une indépendance de fait, dans le cadre d'une vassalité réduite à des formes extérieures ; mais aussi le sentiment de l'appartenance à une communauté dont le centre ottoman pouvait être un ultime recours en cas de péril extrême." (p. 409-411)

"Sous le long règne de Hammûda Bey (1782-1814), la dynastie [husaynite] connut son apogée. La prospérité du pays à cette époque servira ultérieurement de référence, et, durant les difficultés du siècle suivant, le règne de Hammûda apparaîtra comme l' « âge d'or » de la Tunisie moderne. A l'extérieur, le bey affirma son autorité et son autonomie. Il se montra capable de tenir tête aux puissances européennes (Venise, en 1784-1785 ; l'Espagne, en 1790). Il mit un terme à l'espèce de vassalité que la Tunisie avait dû accepter après l'intervention des Algériens en Tunisie, en 1756 : l'expédition lancée, en 1807, contre Constantine ne fut pas un succès, mais la résistance victorieuse des troupes tunisiennes sur la frontière (14 juillet 1807) marqua la fin des raids algériens contre la Tunisie, jusqu'à la signature d'une paix définitive, en 1821, sous les auspices d'Istanbul. Le bey affirma, en plusieurs circonstances sa quasi-indépendance à l'égard de la Porte. En 1794-1795, il intervint avec éclat à Tripoli pour y rétablir les Karamânlî contre un usurpateur qui avait bénéficié de l'appui de la Porte et avait été reconnu comme pacha. Pour désarmer l'irritation prévisible de la Porte, le bey lui envoya des cadeaux somptueux, et son représentant et principal ministre, Yûsuf Sâhib al-Tâbi', sollicita et obtint le pardon de la Porte qui entérina le rétablissement des Karamânlî. En 1798, invité, comme tous les gouverneurs de province, à rompre les relations avec la France, Hammûda se contenta d'une manifestation symbolique, mais autorisa les marchands français à poursuivre leurs activités ; cette attitude provoqua, à Istanbul, une émotion dont le bey ne parut guère se soucier. Le gouvernement impérial et le bey avaient un intérêt commun à maintenir des relations qui n'entravaient en rien l'action du gouvernement de Tunis et qui sauvegardaient l'intégrité de l'empire. Mais, dans le cas de la Tunisie, l'évolution vers l'autonomie était arrivée, de toute évidence, à un point qui ne pouvait être dépassé, sous peine de rompre les liens ténus qui unissaient encore la province à l'empire et qui faisaient apparaître une solidarité islamique plus qu'une dépendance réelle." (p. 416-417)

Voir également : L'esclavage dans l'Empire ottoman

Pourquoi les Turcs ne sont pas responsables du déclin du monde arabo-musulman

Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans