samedi 4 février 2012

La "noblesse" musulmane dans l'Empire ottoman

Bernard Lewis, Istanbul et la civilisation ottomane, Paris, Tallandier, 2011, p. 62-65 :

"Depuis plusieurs siècles, la caste militaire de tout l'Islam était turque, et les gazis ottomans avaient été, dans leur immense majorité, d'origine turque et parlant turc (certains d'entre eux des aventuriers ou des condotierri parvenus jusqu'à la frontière occidentale, d'autres des nomades turcomans en migration) ou des Turcs déportés avec leurs propres chefs. Mais rapidement, nous nous trouvons en face d'un important recrutement, d'origine locale, de chrétiens grecs qui embrassèrent l'Islam et lièrent leur sort à celui des musulmans. Certains de ces convertis jouèrent un rôle de premier plan parmi les gazis ; sur les quatre ou cinq familles aristocratiques ottomanes les plus anciennes, deux au moins étaient d'origine grecque.

A mesure que le pouvoir ottoman s'étendit dans les Balkans, les Grecs furent rejoints par de nombreux Slaves et Albanais qui avaient choisi, pour des raisons diverses, de servir les Ottomans. Par leurs victoires et leurs conquêtes, les gazis contrôlaient maintenant de vastes territoires en Europe, où une aristocratie chrétienne à demi occidentalisée possédait des privilèges d'un type plus ou moins féodal « occidental ». Certains de ces gazis s'installèrent comme féodaux militaires sur des terres octroyées par les sultans. C'est à partir de cette époque qu'un certain nombre d'innovations, certaines probablement d'origine ouest-européenne, pénétrèrent dans le système social et militaire ottoman. La plus importante d'entre elles est la notion de caste militaire privilégiée jouissant d'un certain statut dû à la naissance ou à l'ascendance.

La société islamique traditionnelle, tout absolutiste et quiétiste qu'elle ait été, s'était montrée égalitariste sur le plan social. Elle n'avait jamais donné naissance à un système de castes à la manière hindouiste, ni à une aristocratie privilégiée à la manière chrétienne.

Les débuts de l'Empire ottoman offrent, pour la première fois dans l'histoire islamique, quelque chose qui s'approche d'une vraie aristocratie héréditaire, la classe des askeris. Certes, selon la loi, ceux-ci ne jouissaient d'aucun privilège féodal ou aristocratique, ni d'aucun droit héréditaire ou consacré par la Loi, ni d'un fief, d'une fonction ou d'un statut particulier, avantages qui pouvaient être octroyés ou retirés par le sultan selon sa volonté. Mais, dans les faits, le sultan accordait normalement ces fiefs ou fonctions aux seuls membres de la classe des askeris, qui continuaient à être considérés comme tels même quand ils n'en étaient pas réellement détenteurs. Une nette distinction était maintenue entre eux et les autres sujets de l'empire. Comme les sujets musulmans, ils étaient astreints à respecter les préceptes de la Sainte Loi de l'Islam, mais ils dépendaient d'une juridiction spéciale, celle des kadi-asker, juges suprêmes des askeris, et non pas de celle des kadi ordinaires ; dans les domaines administratif, fiscal et disciplinaire, ils étaient régis par des codes de lois spéciaux édictés par le sultan. Ceux-ci leur assuraient d'importants privilèges et exemptions, face aux sujets ordinaires, à qui il était interdit de porter des armes, de circuler à cheval ou de détenir des fiefs.

Le fait que le terme d'askeri dénotait un aspect de caste plutôt que de fonction apparaît clairement lorsque l'on sait que ce groupe comprenait des askeris retirés du métier des armes ou sans emploi, des esclaves affranchis par le sultan ou par des askeris, les femmes et les enfants des askeris ainsi que les titulaires de charges religieuses à la cour du sultan. Celui-ci pouvait, par décret, renvoyer un askeri dans la catégorie des sujets « ordinaires » ou, au contraire, promouvoir un sujet au statut d'askeri comme récompense de services exceptionnels. Ces deux cas étaient peu fréquents au début, et même les askeris « rétrogradés » continuaient à être considérés comme appartenant à une catégorie distincte des sujets ordinaires. Par ailleurs, il était considéré comme contraire aux principes de l'empire d'élever de simples sujets à la position d'askeris. L'extension de cette pratique fut regardée comme une innovation condamnable et était citée comme une des causes du déclin ottoman par Kochu bey, en 1630, ainsi que par des mémorialistes ottomans postérieurs.

Un des traits significatifs du système ottoman à ses débuts était que la distinction entre askeri et sujet ne se posait jamais selon des critères purement ethniques ou religieux. Les paysans et les citadins musulmans « civils » d'Asie étaient des sujets au même titre que leurs homologues chrétiens d'Europe. Par ailleurs, certains membres de la petite noblesse militaire chrétienne des Balkans purent être incorporés dans la classe des askeris ottomans et reçurent des fiefs du sultan, au début sans même avoir dû se plier à la formalité de se convertir à l'Islam. Dans l'Europe ottomane du XVe siècle, un certain nombre de membres de la cavalerie féodale pourvue en terres appartenaient à la petite noblesse chrétienne ; au siècle suivant, presque tous étaient assimilés à l'Islam ottoman." 

Voir également : La fiscalité dans l'Empire ottoman