samedi 3 décembre 2011

Les Ottomans et le patriarcat de Peć

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 58-59 :

"On pourrait s'étonner de voir un chef de guerre musulman, dont les descendants, à partir du règne de Selîm Ier (1512-1520), revendiquèrent et portèrent le titre de califes, de « lieutenants » ou de « successeurs » du Prophète, succéder à l'empereur byzantin dans le rôle de protecteur de la foi orthodoxe. Pourtant, Mehmed II et la plupart des sultans après lui remplirent remarquablement bien ce rôle.

Le patriarche [de Constantinople] se vit donc investi d'un pouvoir considérablement plus important que celui qui avait été le sien avant la conquête ottomane. On peut dire que le Sultan favorisa de cette façon la naissance d'un « papo-césarisme » byzantin. Symboliquement, le patriarche, que ses évêques appelaient « leur souverain », « s'attribua dorénavant les insignes qui, autrefois, étaient réservés aux empereurs : il porta une mitre en forme de couronne impériale, il siégea sur un tapis portant l'image d'une aigle romaine et il se laissa pousser les cheveux à la manière des empereurs et des dignitaires civils de Byzance ». Il se posa ainsi en régent d'un Empire byzantin que la victoire ottomane n'aurait pas détruit, mais simplement subjugué.

L'opération de 1454 se renouvela un siècle plus tard avec la restauration du patriarcat serbe orthodoxe de Peć, fondé en 1346 et laissé sans titulaire dès avant même la chute du dernier Etat serbe, le despotat de Branković issu des débris de l'éphémère empire de Dušan. Cette restauration fut l'œuvre d'autres personnalités croates au service de la Sublime Porte, le grand-vizir Rustem Pacha Opuković et, surtout, le troisième vizir Mehmed Pacha Sokolović, dont le frère, Makarije, occupa le premier le siège patriarcal. Elle participait, de leur part, de la volonté de soustraire leurs compatriotes de confession orthodoxe à l'autorité étrangère et lointaine du patriarche grec. En même temps, comme l'observe avec justesse Stéphane Yerasimos, ces deux dignitaires croates travaillaient à la réalisation d'« un projet géopolitique extrêmement favorable à l'expansion ottomane en Europe ». Il s'agissait, pour eux, de favoriser l'« intégration à l'Empire ottoman à travers l'Eglise orthodoxe » serbe des populations chrétiennes habitant les territoires récemment conquis au nord de la péninsule balkanique et en Europe centrale par les armées du Sultan : la Serbie, la Bosnie, l'Herzégovine, la Slavonie et la Hongrie. Une telle « opération d'intégration » avait, de toute évidence, « beaucoup plus de chance de réussir à travers une hiérarchie serbe, utilisant comme langue liturgique et comme langue d'enseignement la langue serbe qu'à travers la hiérarchie grecque du patriarcat de Constantinople ».

Le patriarche de Peć, qui, imitant l'exemple de l'Œcuménique, se présentait comme l'héritier direct des Nemanjići et leur remplaçant sur le « trône serbe », reçut les mêmes attributions que le patriarche de Constantinople dans la partie nord-ouest des Balkans. Les autorités ottomanes lui donnèrent autorité sur tous les orthodoxes y résidant. Elles lui soumirent également, en dépit de la charte de Mehmed II accordant aux catholiques bosniaques le droit de pratiquer leur religion en toute indépendance (ahd-name de 1463), les fidèles de l'Eglise romaine et les franciscains de Bosnie, obligés de ce fait d'acquitter la dîme au patriarche et à ses évêques. Le manque d'encadrement clérical chez les catholiques, l'installation en Bosnie de colons valaques de confession orthodoxe qui s'emparaient des Eglises pour y faire célébrer leur culte, les privilèges dont jouissait l'orthodoxie dans l'Empire ottoman amenèrent d'ailleurs de nombreux catholiques à entrer volontairement en communion avec l'Eglise orthodoxe."

jeudi 1 décembre 2011

L'intégration de populations turques dans l'Empire byzantin

Bernard Flusin, La civilisation byzantine, Paris, PUF, 2009 :

"La reconquête de la Crète par Nicéphore Phôkas (961) met un terme à la piraterie arabe dans la mer Egée. De nouveaux courants commerciaux apparaissent sur la mer Noire et, avec l'éveil des villes italiennes, en Méditerranée. Des étrangers s'installent dans la capitale [Constantinople] : Arabes, Italiens, Arméniens, Syriens, Russes ont leurs quartiers et les Géorgiens, puis les Turcs, sont nombreux. La société se transforme. Le développement d'une bourgeoisie urbaine se reflète dans les mesures prises en sa faveur par les empereurs du XIe siècle tandis que l'aristocratie joue aussi, surtout sous les Comnènes, un rôle sensible dans la transformation de la Ville." (p. 59)

Jean-Claude Cheynet, Histoire de Byzance, Paris, PUF, 2009 :


"Dans les Balkans, les Byzantins affrontèrent d'autres tribus nomades de race turque, restées païennes, les Ouzes, les Petchénègues et les Coumans, qu'ils finirent, après de lourdes pertes, par vaincre et assimiler à la fin du XIe siècle." (p. 86)

"En raison de l'échec des armées byzantines au XIe siècle, des historiens ont souvent critiqué cet abandon de l'armée « nationale », parce que beaucoup d'étrangers furent recrutés, mais de nombreux Grecs formèrent aussi des tagmata, ceux des Thessaliens, des Macédoniens, par exemple. Il faut ajouter que la notion d' « étranger », dans un Empire multi-ethnique, est relative. En réalité, les mercenaires, à condition d'être régulièrement payés, combattaient avec autant de courage que les stratiotes. De plus, les empereurs étaient à même de choisir les meilleurs spécialistes, soit, au XIe siècle, les cavaliers lourds normands, les archers montés petchénègues ou arabes, les archers à pied arméniens... Les régiments étrangers étaient souvent commandés par un officier de même ethnie, mais ils restaient sous l'autorité d'un état-major byzantin. Ces troupes se distinguaient bien des auxiliaires, enrôlés seulement le temps d'une campagne et gardant leur commandement propre. Les armées thématiques disparurent définitivement au cours du XIe siècle, car la nouvelle organisation correspondait à une meilleure efficacité." (p. 69)