lundi 17 octobre 2011

La communauté culturelle entre Celtes et Proto-Turcs

Jean-Louis Brunaux, "L'origine orientale de la religion celtique", Dossier Pour la Science, n° 61, octobre-décembre 2008, p. 85 : 

"(...) dès l'époque d'Aristote, les Grecs se sont penchés sur l'origine des sagesses orientales et celtiques, se demandant si elles avaient engendré la philosophie. Si la culture religieuse gauloise semble avoir des points communs avec celle des peuples antiques d'Asie, les Gaulois ressemblaient-ils aux peuples d'Asie ? Parmi ces derniers, certains, notamment les Perses, sont des Indo-Européens, d'autres, tels les Albaniens, sont des Caucasiens parlant une langue caucasienne, d'autres encore furent probablement des Mongols ou des Prototurcs, qui parlaient des langues ouralo-altaïques et pratiquaient le chamanisme. Une communauté culturelle entre des ethnies a priori si différentes était-elle envisageable ? Oui, si l'on admet qu'un intense bouillonnement ethnique, guerrier et religieux au sein de l'Asie centrale a multiplié les échanges entre les peuples."

Attila, roi des Huns




Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, chapitre XIX, 1734 :

"Il fallut souffrir qu’Attila soumît toutes les nations du Nord : il s’étendit depuis le Danube jusqu’au Rhin, détruisit tous les forts et tous les ouvrages qu’on avait faits sur ces fleuves, et rendit les deux empires tributaires.

« Théodose, disait-il insolemment, est fils d’un père très noble, aussi bien que moi. Mais, en me payant le tribut, il est déchu de sa noblesse et est devenu mon esclave. Il n’est pas juste qu’il dresse des embûches à son maître, comme un esclave méchant. »

« Il ne convient pas à l’empereur, disait-il dans une autre occasion, d’être menteur. Il a promis à un de mes sujets de lui donner en mariage la fille de Saturnilus. S’il ne veut pas tenir sa parole, je lui déclare la guerre ; s’il ne le peut pas, et qu’il soit dans cet Etat qu’on ose lui désobéir, je marche à son secours. »

Il ne faut pas croire que ce fût par modération qu’Attila laissa subsister les Romains : il suivait les moeurs de sa nation, qui le portaient à soumettre les peuples, et non pas à les conquérir. Ce prince, dans sa maison de bois, où nous le représente Priscus, maître de toutes les nations barbares et, en quelque façon de presque toutes celles qui étaient policées, était un des grands monarques dont l’histoire ait jamais parlé.

On voyait à sa cour les ambassadeurs des Romains d’Orient et de ceux d’Occident, qui venaient recevoir ses lois ou implorer sa clémence. Tantôt il demandait qu’on lui rendît les Huns transfuges ou les esclaves romains qui s’étaient évadés ; tantôt il voulait qu’on lui livrât quelque ministre de l’empereur. Il avait mis sur l’empire d’Orient un tribut de deux mille cent livres d’or ; il recevait les appointements de général des armées romaines ; il envoyait à Constantinople ceux qu’il voulait récompenser, afin qu’on les comblât de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des Romains.

Il était craint de ses sujets, et il ne paraît pas qu’il en fût haï. Prodigieusement fier et, cependant, rusé ; ardent dans sa colère, mais sachant pardonner ou différer la punition suivant qu’il convenait à ses intérêts ; ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvait lui donner assez d’avantages ; fidèlement servi des rois mêmes qui étaient sous sa dépendance : il avait gardé pour lui seul l’ancienne simplicité des moeurs des Huns. Du reste, on ne peut guère louer sur la bravoure le chef d’une nation où les enfants entraient en fureur au récit des beaux faits d’armes de leurs pères, et où les pères versaient des larmes parce qu’ils ne pouvaient pas imiter leurs enfants.

Après sa mort, toutes les nations barbares se redivisèrent."


Voltaire, Essai sur les moeurs et l'esprit des nations, volume I, tome XI, chapitre XI : "Causes de la chute de l'empire romain", 1756 :

"Après Alaric vint Attila, qui ravageait tout, de la Chine jusqu'à la Gaule. Il était si grand, et les empereurs Théodose et Valentinien III si petits, que la princesse Honoria, soeur de Valentinien III, lui proposa de l'épouser. Elle lui envoya son anneau pour gage de sa foi ; mais avant qu'elle eût réponse d'Attila, elle était déjà grosse de la façon d'un de ses domestiques.

Lorsque Attila eut détruit la ville d'Aquilée, Léon, évêque de Rome, vint mettre à ses pieds tout l'or qu'il avait pu recueillir des Romains pour racheter du pillage les environs de cette ville dans laquelle l'empereur Valentinien III était caché. L'accord étant conclu, les moines ne manquèrent pas d'écrire que le pape Léon avait fait trembler Attila ; qu'il était venu à ce Hun avec un air et un ton de maître ; qu'il était accompagné de saint Pierre et de saint Paul, armés tous deux d'épées flamboyantes, qui étaient visiblement les deux glaives de l'Eglise de Rome. Cette manière d'écrire l'histoire a duré, chez les chrétiens, jusqu'au XVIe siècle sans interruption.

Bientôt après, des déluges de barbares inondèrent de tous côtés ce qui était échappé aux mains d'Attila."


René Grousset, L'empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan, Paris, Payot, 1939, p. 122-123 :

"L’historien goth Jornandès nous a laissé un portrait saisissant d’Attila. C’est le Hun-type. Court de taille et large de poitrine, il avait la tête grosse, les yeux petits et enfoncés, le nez épaté, le teint sombre, presque noir, la barbe rare. Terrible dans ses colères, jouant de l’effroi qu’il répandait comme d’un instrument politique, nous retrouvons en lui à peu près le même coefficient de calcul et de ruse que les historiens chinois nous montrent en Chine chez les conquérants hiong-nou des Six-Dynasties. Ses discours, d’une emphase calculée, ses menaces obscures étaient des préparatifs stratégiques, comme étaient voulues ses destructions systématiques (Aquilée, rasée au sol, ne se releva jamais de son passage), voulus ses égorgements collectifs dont le but principal était de servir de leçon à l’adversaire. A côté de cela, Jornandès et Priscus le montrent juge intègre pour les siens, généreux pour ses serviteurs, bienveillant aux soumissions sincères, de vie simple au milieu du luxe barbare des siens, ne se servant que de vaisselle en bois parmi les plats d’or de son entourage. Ajoutons d’autres traits fournis par les mêmes sources, une superstition profonde, une crédulité de sauvage envers ses chamans, un goût pour l’alcool qui faisait finir les cérémonies en scènes d’ivresse ; en même temps le souci de s’entourer de ministres et de scribes grecs comme Onégèse, romains comme Oreste, germains comme Edéco. Surtout, détail curieux chez ce chef de hordes, l’emploi fréquent de la ruse et de la politique, de préférence à la guerre. Dans la guerre même il se manifeste moins comme capitaine que comme meneur d’hommes. Et toujours, chez ce Barbare, un curieux juridisme, la recherche procédurière des prétextes diplomatiques, pour mettre, au moins en apparence, le droit de son côté. A tous ces signes on songe involontairement à un autre fondateur d’empire nomade, à un autre fils de la steppe, à Gengis-Khan."

samedi 8 octobre 2011

Timurlenk (Tamerlan)




Voltaire, Essai sur les moeurs et l'esprit des nations, volume II, tome XII, chapitre LXXXVIII : "De Tamerlan", 1756 :

"Timour, que je nommerai Tamerlan pour me conformer à l’usage, descendait de Gengis par les femmes, selon les meilleurs historiens. Il naquit l’an 1357 [en fait 1336], dans la ville de Cash, territoire de l’ancienne Sogdiane, ou les Grecs pénétrèrent autrefois sous Alexandre, et où ils fondèrent des colonies. C’est aujourd’hui le pays des Usbecs. Il commence à la rivière du Gion, ou de l’Oxus, dont la source est dans le petit Thibet, environ à sept cents lieues de la source du Tigre et de l’Euphrate. C’est ce même fleuve Gion dont il est parlé dans la Genèse, et qui coulait d’une même fontaine avec l’Euphrate et le Tigre : il faut que les choses aient bien changé.

Au nom de la ville de Cash, on se figure un pays affreux ; il est pourtant dans le même climat que Naples et la Provence, dont il n’éprouve pas les chaleurs : c’est une contrée délicieuse.

Au nom de Tamerlan, on s’imagine aussi un barbare approchant de la brute : on a vu qu’il n’y a jamais de grand conquérant parmi les princes, non plus que de grandes fortunes chez les particuliers, sans cette espèce de mérite dont les succès sont la récompense. Tamerlan devait avoir d’autant plus de ce mérite propre à l’ambition, qu’étant né sans Etats, il subjugua autant de pays qu’Alexandre, et presque autant que Gengis. Sa première conquête fut celle de Balk, capitale de Corassan, sur les frontières de la Perse. De là il va se rendre maître de la province de Candahar. Il subjugue toute l’ancienne Perse ; il retourne sur ses pas pour soumettre les peuples de la Transoxiane. Il revient prendre Bagdad. Il passe aux Indes, les soumet, se saisit de Déli qui en était la capitale. Nous voyons que tous ceux qui se sont rendus maîtres de la Perse ont aussi conquis ou désolé les Indes. Ainsi Darius Ochus, après tant d’autres, en fit la conquête. Alexandre, Gengis, Tamerlan, les envahirent aisément. Sha-Nadir, de nos jours, n’a eu qu’à s’y présenter ; il y a donné la loi, et en a remporté des trésors immenses. (...)

Je ne crois point d’ailleurs que Tamerlan fût d’un naturel plus violent qu’Alexandre. S’il est permis d’égayer un peu ces événements terribles, et de mêler le petit au grand, je répéterai ce que raconte un Persan contemporain de ce prince. Il dit qu’un fameux poète persan, nommé Hamédi-Kermani, étant dans le même bain que lui avec plusieurs courtisans, et jouant à un jeu d’esprit qui consistait à estimer en argent ce que valait chacun d’eux : « Je vous estime trente aspres, dit-il au grand kan. — La serviette dont je m’essuie les vaut, répondit le monarque. — Mais c’est aussi en comptant la serviette, » répondit Hamédi. Peut-être qu’un prince qui laissait prendre ces innocentes libertés n’avait pas un fond de naturel entièrement féroce ; mais on se familiarise avec les petits, et on égorge les autres.

Il n’était ni musulman ni de la secte du grand lama ; mais il reconnaissait un seul Dieu, comme les lettrés chinois, et en cela marquait un grand sens dont des peuples plus polis ont manqué. On ne voit point de superstition ni chez lui ni dans ses armées : il souffrait également les musulmans, les lamistes, les brames, les guèbres, les juifs, et ceux qu’on nomme idolâtres ; il assista même, en passant vers le mont Liban, aux cérémonies religieuses des moines maronites qui habitent dans ces montagnes. Il avait seulement le faible de l’astrologie judiciaire, erreur commune à tous les hommes, et dont nous ne faisons que de sortir. Il n’était pas savant, mais il fit élever ses petits-fils dans les sciences. Le fameux Oulougbeg, qui lui succéda dans les Etats de la Transoxane, fonda dans Samarcande la première académie des sciences, fit mesurer la terre, et eut part à la composition des tables astronomiques qui portent son nom ; semblable en cela au roi Alfonse X de Castille, qui l’avait précédé de plus de cent années. Aujourd’hui la grandeur de Samarcande est tombée avec les sciences ; et ce pays, occupé par les Tartares Usbecs, est redevenu barbare pour refleurir peut-être un jour.

Sa postérité règne encore dans l’Indoustan, que l’on appelle Mogol, et qui tient ce nom des Tartares Mogols de Gengis, dont Tamerlan descendait par les femmes. Une autre branche de sa race régna en Perse, jusqu’à ce qu’une autre dynastie de princes tartares de la faction du mouton blanc s’en empara, en 1468. Si nous songeons que les Turcs sont aussi d’origine tartare, si nous nous souvenons qu’Attila descendait des mêmes peuples, tout cela confirmera ce que nous avons déjà dit, que les Tartares ont conquis presque toute la terre : nous en avons vu la raison. Ils n’avaient rien à perdre ; ils étaient plus robustes, plus endurcis que les autres peuples."


Alphonse de Lamartine, Les grands hommes de l'Orient, Paris, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1865 :

"Son caractère était, comme sa physionomie, l'expression de ce contraste entre la tête vieille et le cœur jeune. Sérieux, pensif, ne riant jamais, lent à délibérer, prompt à accomplir, persévérant jusqu'au fatalisme dans sa volonté une fois conçue, persuadé que les événements ne sont pas écrits d'avance dans un incorrigible destin, mais qu'ils sont le résultat de l'action libre des hommes, et qu'ils cèdent à ceux qui savent les interpréter et les tourner à leurs desseins ; franc comme la parole humaine, qui, selon les Tartares, doit être la lumière de l'âme ; capable d'opprimer, jamais de mentir, de flatter ou de tromper ; aimant peu les fables dont se berçait l'ignorance puérile de ses compatriotes ; méprisant les bouffons qui vivent de mépris en dégradant en eux la dignité morale de l'homme ; passionné pour les philosophes qui cherchent à soulever le rideau des mondes par la science ; honorant les vrais poètes, ces miroirs de la nature et ces échos vivants de Dieu, selon ses expressions ; savant en astronomie, en droit public, en histoire, en médecine, en religion, dont il aimait à s'entretenir avec les scheiks les plus vénérés de Samarcande ; libéral envers ceux qui prient, parce qu'il croyait, comme Mahomet, une force pour ainsi dire physique à la prière, qui contraint Dieu en l'adorant ; lisant beaucoup ; écrivant avec force et avec grâce ; parlant les trois langues de l'Asie, le turc, l'arabe et le persan ; admirateur de la sagesse du code national de Gengis-Khan, dont il associait les prescriptions à celles du Coran ; ne se livrant, dans ses loisirs, qu'à un seul divertissement, pensif et calculé comme sa vie, le jeu méditatif des échecs, cet exercice de l'esprit, inventé par le spiritualisme de l'Inde : tel était Timour, né pour gouverner le monde s'il n'avait pas eu à le ravager. La guerre l'avait saisi au berceau pendant les anarchies mongoles, qu'entretenait la décadence de la dynastie de Gengis-Khan. Il ne respirait que la guerre, seule capable, dans sa pensée, de reconstruire et d'agrandir la puissance de sa race. Son point de départ n'était que le commandement militaire d'une tribu obscure de la Tartarie. (...)

Cette tribu, sous son jeune chef, s'illustra par ses exploits sur les frontières du Khorassan. Timour se fit une famille de son armée. Sa renommée y appela les Tartares les plus amoureux de gloire et de dépouilles. Son accueil y attira, même de la Perse, les sofis ou sages, les historiens et les poètes qui racontent ou qui chantent les grandes actions des héros. Son nom vola bientôt sur leurs récits et sur leurs vers jusqu'aux dernières tentes de la Tartarie. Avant d'être connu il était populaire : toutes les hordes s'entretenaient de lui dans leurs déserts comme d'un guerrier semblable au fabuleux Rustem, comme d'un prophète égal à Mahomet. Il avait conquis les hommes de sa race par ce qu'il y a de plus crédule et de plus irréfléchi dans l'espèce humaine, l'imagination." (p. 180-182)


Jean-Paul Roux, Tamerlan, Paris, Fayard, 1991 :

"Les problèmes que pose Tamerlan ne sont pas simples à résoudre dans un monde qui est tout sauf simple, dans une personnalité qui ne se laisse pas facilement percer à jour, où l'on cherche en vain un fil conducteur, à moins peut-être de le trouver dans sa seule force et dans sa seule volonté. Plusieurs des questions auxquelles nous devrons essayer de répondre ne sont pas nouvelles : même si elles ne concernent pas tous les ambitieux qui ont réussi, l'historien les a déjà rencontrées en étudiant les Seldjoukides, les Ghaznévides ou Gengis Khan lui-même.

Comment cet homme qui n'était pas de la plus haute extraction est-il parvenu au sommet du pouvoir ? Comment ce Turc put-il faire figure de souverain d'Iran ? Comment ce nomade devint-il si complètement citadin qu'il aima peut-être plus que tout sa ville ? Pourquoi ce général qui évita autant que possible les grandes batailles remporta-t-il toutes celles qu'il livra, triomphant de chefs de guerre qui n'étaient pas des moindres, un Toktamich maître de la Horde d'Or qui venait de ramener Moscou dans son obédience, un Bayazid la Foudre, réputé invincible et qui n'avait connu que des succès en Europe ? Pourquoi ce vainqueur perpétuel, auquel aucune place forte ne résistait, dut-il prendre et reprendre les mêmes villes, recommencer jusqu'à cinq fois les mêmes campagnes ? Pour quelles raisons renonça-t-il à conquérir l'Egypte qu'il haïssait, et se mit-il néanmoins en route pour envahir la Chine qu'il détestait tout autant, en plein hiver, alors qu'il était vieux, infirme, malade ? Quel était le secret qui lui permettait de recruter les derviches et les religieux de tout poil et d'en faire ses agents dans le Moyen-Orient, alors même qu'il violait la loi coranique avec la plus grande sérénité ; de s'appuyer sur le capital alors qu'il faisait torturer les riches pour s'approprier leurs biens ? Comment pouvait-il inspirer aux mêmes individus la terreur et la fidélité à toute épreuve, pour ne pas dire l'amour ?

Tout dans sa personnalité semble incohérent et pourtant ne peut pas l'être. Tamerlan paraît démesurément orgueilleux, mais ne porte qu'un titre modeste, intronise un souverain dont il dit dépendre, accepte de se reconnaître vassal de la Chine, se fait finalement enterrer aux pieds d'un saint homme. Il interdit le vin et organise des beuveries au cours desquelles il lui arrive de se soûler à mort. Il ordonne les pires massacres sans montrer la moindre émotion, mais ne peut supporter qu'on évoque devant lui les tortures ou simplement les horreurs de la guerre. Il détruit les monuments alors qu'il a la passion d'en construire. Il est inculte, illettré peut-être, et il a le goût de la culture et des lettres, attirant ou déportant à sa cour les plus grands artistes, captivé par le grand historien maghrébin Ibn Khaldun et plein de respect pour lui. Il n'a pas un visage rieur, c'est le moins que l'on puisse dire, mais il aime les traits d'esprit. Il est impitoyable, incapable d'absoudre, et pourtant il pardonne parfois au moment où l'on s'y attend le moins. Il donne l'impression d'être totalement inhumain, et il aime profondément les siens, ses enfants, sa sœur, laissant éclater sa joie quand il apprend la naissance d'un petit-fils. Il a des gestes d'une noblesse et d'une élégance suprêmes : il rend aux Ottomans leur souverain pour le faire enterrer dignement, il fait offrir les primeurs à un prince qu'il assiège..." (p. 21-22)

"Tamerlan écrit au Mamelouk : « Dieu a ôté toute pitié de mon cœur. » Les accusations jaillissent qui le traitent de brute sadique, de bourreau impitoyable, de monstre. A sa mort, ses ennemis musulmans hurlèrent : « Au diable ! Dans la malédiction de Dieu ! » Mais il y eut des voix pour le compter au nombre des élus. Il reçut même le nom posthume (une coutume chinoise ?) de Djennet Makam, « l'habitant du paradis » ; et ceux qui lui donnèrent n'étaient pas nécessairement fous.

Timur insensible ? Voire. N'évoquons pas ici ses actes de clémence (car il en eut), ni ses regrets ou ses excuses (car il en exprime). N'ouvrons pas non plus son procès de meurtrier, qui nous occupera ailleurs. Penchons-nous un instant seulement sur ces meurtres répétés qu'il ordonne, qu'il contemple, auxquels il participe et assure une vaste publicité. Ils paraissent dévoiler l'absence de toute humanité, et pourtant il n'en est rien. Tamerlan a un cœur qui n'est pas de pierre, qui peut s'émouvoir et exprimer des sentiments. Il a des nerfs qui vibrent, qui se tendent. On s'accorde à dire qu'il ne pouvait supporter d'entendre évoquer devant lui les horreurs de la guerre. Il est clair qu'il n'avait pas un penchant morbide pour le sang et que, une fois les atrocités commises, il n'aimait pas la violence. Timur ne cédait pas à la griserie guerrière : il tuait et faisait tuer avec ordre et méthode, avec ce sang-froid qu'il manifestait en toute chose, avec un sens aigu de l'organisation. Cela ajoute à l'horreur qu'il inspire et semble si contradictoire que nous en demeurons sans voix.

Le grand Emir était capable d'amour, d'un amour véritable, à la fois tendre et fidèle. Il voue à sa famille un attachement sans bornes, et ne tolère aucun manquement envers les siens. A sa sœur, Turkan Aka, qui l'a aidé au péril de sa vie dans un moment difficile de son adolescence, il sera éternellement reconnaissant et lui élèvera le plus beau, le plus tendre, le plus touchant des mausolées. Il garde à son père toute sa piété filiale, et, entre deux chevauchées, alors qu'il a mille choses à faire, il prend le temps d'aller en pèlerinage sur sa tombe. Quand il guerroie au Mogholistan, il voit en songe son fils Djahangir à l'agonie : aussitôt il abandonne ses opérations et retourne à Samarkand. Il revient de même d'Isfarayin pour assister en pleurs aux funérailles de sa fille, Eke Beki, pour laquelle il éprouve une grande tendresse. La naissance de son petit-fils, le futur Ulu Beg, le réjouit assez pour qu'il fasse grâce à la population de Mardin. La mort, à dix-neuf ans, d'un autre de ses petits-fils, Muhammad Sultan, celui qu'il destinait au trône, le plonge dans la plus profonde crise de désespoir. Le chroniqueur rapporte qu'il se jette par terre et déchire ses vêtements « avec des transports et des lamentations étranges ». Songe-t-il alors à tous les pères dont il avait arraché l'âme en tuant leurs propres fils ? Timur manifeste enfin une incroyable indulgence envers un neveu qui le trahit et le ridiculise, alors même qu'il ne goûte certainement pas le ridicule et qu'il voit dans la trahison l'un des crimes les plus graves : il se contente en effet de le faire bastonner.

Tamerlan est fidèle en amitié. Aussi ingrat que puisse se montrer Toktamich, il ne reniera jamais son amitié pour lui. Quel qu'en soit le coût, il n'abandonne jamais ceux qui se sont confiés à lui quand eux-mêmes ne lui manquent pas. Une des causes de la guerre contre Bayazid sera que celui-ci aura menacé Tahirten, maître d'Erzindjan et vassal de Timur.

La mort de tous ceux qu'il aime, respecte ou admire pour quelque raison que ce soit l'émeut, surtout au soir de sa vie. Celle de Mahmud Khan lui fait verser des larmes. Il est navré de celle de Sayyid Baraka. Il n'est pas jusqu'au décès en captivité de l'ancien padichah ottoman qui ne le chagrine. A cette occasion, il révèle la noblesse de ses sentiments. Comme le fera plus tard l'usurpateur afghan Cher Chah quand il fera accompagner le corps de Babur Chah à Kabul (ce dont on le louera beaucoup), il permet au prince ottoman Musa d'escorter la dépouille de son père jusqu'à Brousse pour qu'on lui rende les derniers honneurs. Vraie chevalerie, dont il donne souvent d'autres preuves (plus ou moins romanesques). Un jour, il fait envoyer à un prince qu'il assiège l'un des premiers melons de la saison qu'on vient de lui apporter, car, dit-il, ce serait manquer de savoir-vivre que de ne pas partager les primeurs avec lui. Délicatesse ? Il en est bien capable. Au cours d'un festin solennel où il offre lui-même à boire, ce qui est une sorte de liturgie, il tend une coupe au compagnon de don Ruy Gonzales de Clavijo, mais s'abstient d'en offrir à ce dernier parce qu'il sait que l'ambassadeur de Castille ne boit pas. Quand Ibn Khaldun lui présente en hommage d'assez modestes cadeaux, il les reçoit comme des dons précieux ; et pour ne pas blesser dans son amour-propre le grand historien musulman, il lui achète sa mule au prix d'un prestigieux destrier. Ces petits faits parlent plus que les grands, car on ne peut guère y découvrir d'arrière-pensées ou de sordides mobiles.

Quand Timur se montre prodigue, et il l'est follement, on l'accuse aussitôt de calcul. Et peut-être en effet calcule-t-il parfois, ainsi lorsqu'il dilapide ses biens pendant que son beau-frère Husaïn pressure petits et grands. Il sème à tout vent, à Samarkand, mais aussi au Liban, à Mardin... La pauvreté l'afflige et il n'admet pas la mendicité. Chacun dans son royaume doit avoir au moins à manger. C'est encore, dira-t-on, la politique qui l'inspire, et on aura raison, mais c'est une politique généreuse qu'il n'eût sans doute pas conçue s'il n'avait pas jugé insupportable la misère. On peut sonder ce cœur : l'eau y est peut-être plus claire au fond qu'en surface." (p. 176-179)

"Il n'est pas rare de voir Tamerlan faire grâce, non à des coupables, mais à des rebelles, à des insoumis (les victimes désignées de son courroux), à la demande d'un membre de sa famille ou d'un grand dignitaire religieux, ou bien lors d'un événement heureux survenu dans sa vie privée. Aime-t-il à se faire prier ? Certainement pas, mais il ne tient pas davantage à tuer sans raison. Nous verrons comment il tente souvent tout son possible pour éviter le massacre.

Il ne faut pas imaginer que le passage des armées djaghataïdes s'accompagne partout et toujours de terribles dévastations. Le Grand Emir traverse ainsi deux fois le pays sarbadar sans s'y livrer à la moindre violence. Mis à part le drame qui ensanglante Ispahan, il ne semble pas avoir davantage fait souffrir l'Iran occidental. Au moins dans la phase initiale de la campagne, il adopte en Syrie une conduite modérée et cherche à rassurer. Quant aux ravages subis par l'Anatolie, ils ne semblent relever que de la légende.

En maintes autres régions, les « violences » ne recouvrent que des actes de simple police contre des brigands, des bandes armées, de petits tyrans locaux responsables de bien des crimes : chacun s'en félicite, mais les ennemis de Timur les exploiteront plus tard contre lui. C'est le cas au Louristan, dans certains districts du Mazandéran ou du Caucase. Là, comme en beaucoup d'endroits encore, nulle cruauté inutile, et peut-être même nulle cruauté.

Ailleurs, il arrive que Timur ne fasse qu'endosser des crimes commis par d'autres et dont il ignore peut-être tout ; ou bien qu'il opère pour le compte d'alliés, de clients, de financiers (ainsi enlève-t-il Takrit en 1393 pour répondre au vœu des habitants de Bagdad). Les haines religieuses profitent en outre des circonstances pour se donner libre cours : à Damas, des éléments chiites du Khorassan, pourtant modérés, sévissent contre les sunnites, souillant d'ordures les tombes de Muawiyya, de Yazid et des autres califes omeyyades ; on y attribue également à d'autres chiites extrémistes l'incendie de la grande mosquée, ce qui est du reste inexact. Et qui dénoncera dans ces fameux ravages le rôle des règlements de compte entre villes rivales, entre sociétés commerciales, entre seigneurs ? Qui cherchera à mettre en lumière les agissements de la lie de la population, des repris de justice, des coupeurs de routes, des aventuriers de tout poil trop heureux de l'aubaine que constitue pour eux un assaut ou un pillage ?

On reconnaît souvent que Tamerlan peut faire montre d'une réelle modération, pour s'empresser d'ajouter que celle-ci ne répond pas à un sentiment humanitaire, mais à des considérations purement politiques. C'est vite dit, et l'un n'empêche pas l'autre. Le meilleur exemple en est la libération de 2 000 prisonniers avant l'attaque sur l'Hérat en avril 1382, qui convainquit la population qu'en restant chez elle elle aurait la vie sauve, et permit par là même de prendre la ville sans difficulté. Toujours à Hérat, deux ans plus tard, la « rébellion » fut le fait de montagnards qui s'en étaient emparés, alors que, inquiets, les habitants, « montés sur les toits des maisons, se demandaient comment tout cela finirait » : pour ces raisons et parce que le chaïkh Chihab al-Din Bistami intervint en leur faveur, ils eurent la vie sauve, ce qui n'empêcha pas les déportations et des exécutions de « rebelles » et de « traîtres ». En 1386, le soulèvement de Yazd, réprimé par les petits-fils de Timur, n'entraîna aucun châtiment, soit parce qu'une terrible famine venait d'éprouver la cité, soit par suite de « l'irresponsabilité de ses habitants », soit encore parce que Yazd était un des principaux centres de fabrication des tissus de luxe.

On prétend que c'est par souci de discipline, pour garder en main ses troupes, que Timur prend souvent des mesures conservatoires. Quand le montant du tribut a été fixé, il interdit à tous ceux de ses soldats qu'il n'affecte pas à sa perception d'entrer dans la ville, par crainte que leurs éventuelles exactions ne compromettent le déroulement normal des opérations. Considération administrative et financière ? Peut-être, mais l'expérience montre que, quand les soudards s'infiltrent à l'intérieur des murs, les affaires tournent mal. A Damas, Timur fait pendre en public quelques hommes qui y ont pénétré et s'y sont livrés à des violences ; et quand il laisse à son armée trois jours pour la piller, il prend soin de faire évacuer au préalable la population et de la regrouper à l'écart. A Delhi, il ordonne aux archers de tirer sur ceux qui, avides, se pressent aux portes. A Alep, il se met en colère quand il apprend qu'on coupe la tête des vivants alors qu'il a ordonné de ne décapiter que les cadavres. A Mardin, en l'honneur de la naissance de son petit-fils Ulu Beg, il décrète une amnistie générale. Après l'holocauste indien de Delhi où, ivre, il n'a pu intervenir à temps, il ne peut s'empêcher de s'écrier : « Je n'avais pas voulu cela. »

A la fin de sa vie, il a pleinement conscience, comme l'écrit la chronique, de « ses actes terribles, des meurtres, des emprisonnements, des tortures et des incendies, [...] de ses péchés et de ses crimes », et il déclare les regretter. Mais il ajoute que, pour se faire pardonner par Dieu, il prend « la résolution d'aller convertir les païens de la Chine et d'abattre leurs idoles ». Sans nouvelles violences ? C'est donc qu'il établit une distinction entre des châtiments qu'il juge légitimes et d'autres qu'il juge criminels." (p. 198-200)