mardi 23 août 2011

L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007, p. 247-248 :

"La France et la Turquie, toutes deux en guerre contre la maison d'Autriche, sont alliées de fait et amenées à le devenir en droit malgré le scandale que cela soulève dans une chrétienté qui n'a pas perdu tout souvenir de la croisade et qui se sent continuellement menacée par l'islam. Cette alliance est trop visible, trop franche. Il y en avait eu, il y en aura encore d'autres, plus hypocrites, qui ne provoquèrent nulle émotion. N'était-ce pourtant pas inouï qu'un pape de la fin du XVe siècle touchât de l'argent du padichah ottoman pour retenir prisonnier son frère et rival, le fameux Djem ? Ne sera-ce pas un comble qu'Elisabeth Iere d'Angleterre (1558-1603) présente à Istanbul le catholicisme espagnol comme un polythéisme ou une idolâtrie, des doctrines ignobles aux yeux de l'islam ? Et ne parlons pas des manœuvres continuelles des villes italiennes qui poussent la Sublime Porte à attaquer leurs rivales commerciales. Dans sa franchise, l'alliance de François Ier et de Soliman le Magnifique marque, je le crois, un tournant radical dans la conception que les fidèles des deux religions se font de leurs rapports. D'une part, la Turquie, dont les plus hauts dignitaires sont en grande partie d'origine balkanique, est moins considérée comme la championne du djihad (qu'elle demeure) que comme un membre à part entière de l'Europe. D'autre part, l'intérêt national passe désormais avant celui de la religion.

C'est François Ier qui prend l'initiative du rapprochement en faisant des ouvertures à la Porte en 1535. Il en retire, outre une aide militaire dont on ne peut sous-estimer l'importance, de grands privilèges culturels et commerciaux dans l'Empire ottoman par ce qu'on a appelé les capitulations, une série de mesures favorables aux Français gracieusement accordées par les Turcs. L'action des forces militaires des deux parties contractantes ne sera pas souvent bien coordonnée, mais elle les unira parfois dans une entreprise commune. La plus célèbre est, en 1543, le siège de Nice, alors possession du duc de Savoie, le débarquement à Villefranche et l'hivernage de la flotte turque à Toulon, où d'ailleurs elle s'emploie à réorganiser la marine royale."

Voir également : Les Ottomans et l'Europe

Le XVIe siècle, l'"âge d'or" de la civilisation ottomane

Robert Mantran, Istanbul au siècle de Soliman le Magnifique, Paris, Hachette Littératures, 2008, p. 18-19 :

"Alors que la production artistique, comme la création intellectuelle d'ailleurs, est à peu près nulle dans les pays arabes ou iraniens, Istanbul devient le plus grand centre « culturel » de l'islam : artistes, écrivains, poètes (certains sultans s'adonnent volontiers à la poésie), historiens, miniaturistes, calligraphes, encouragés et soutenus par les souverains et les grands personnages de la cour, répandent à travers l'islam et même au-delà le renom de la capitale. Cela est particulièrement valable pour le XVIe siècle, que l'on a pu qualifier d' « âge d'or de l'Empire ottoman » ou encore de « siècle de Soliman ». A ce moment, l'empire est au faîte de sa puissance, au maximum de son expansion ; le sultan est riche et peut recruter où il veut artistes et écrivains. Istanbul vit dans le luxe, et il n'est pas de vizir ni de haut fonctionnaire ou personnage de quelque importance qui ne veuille laisser un témoignage de son opulence et de sa générosité : le plus souvent, c'est à des constructions pieuses ou utilitaires que les mécènes consacrent leur fortune, pour la plus grande gloire de l'islam et la satisfaction des croyants. Et comme alors les architectes, les décorateurs à qui l'on confie le soin d'édifier ou d'orner mosquées, médressés et autres édifices, sont des gens de goût, le résultat est qu'Istanbul se couvre de monuments remarquables, témoins incontestables d'une époque grandiose."

jeudi 18 août 2011

Les papes et les sultans

Pie II (pontificat : 1458-1464) : écrit une lettre à Mehmet II (1461) où il lui enjoint de se convertir au catholicisme et lui confie qu'il est "sans doute le plus grand souverain du monde".

Innocent VIII (1484-1492) : garde prisonnier le prince Cem contre la somme de 40.000 ducats de la part de Beyazıt II et obtient de ce dernier une importante relique chrétienne (la lance qui aurait transpercé le flanc de Jésus-Christ).

Alexandre VI (1492-1503) : conseille à Alphonse II de Naples de s'allier à Beyazıt II contre Charles VIII de France et à Beyazıt II de s'emparer du royaume de Naples.

Clément VII (1523-1534) : soutient Jean Zapolya, candidat de Süleyman au trône de Hongrie, contre Ferdinand de Habsbourg.

Pie IX (1846-1878) : enjoint aux évêques de France de soutenir Napoléon III, allié d'Abdülmecit, dans son expédition de Crimée (1854-1855), qu'il qualifie de "mission providentielle", contre la Russie orthodoxe.

Benoît XV (1914-1922) : demande à Wilhelm II, allié des Turcs, d'empêcher à tout prix l'armée russe de s'emparer de Constantinople (1916).

mardi 16 août 2011

La "pax turcica" : la stabilité et la prospérité des Balkans sous la domination ottomane

Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 137 :

"La domination ottomane met fin à l'anarchie qui régnait aussi bien en Anatolie que dans les Balkans en assurant la stabilité politique et par conséquent l'activité économique."


André Clot, Mehmed II. Le conquérant de Byzance (1432-1481), Paris, Perrin, 1990, p. 240-242 :

"L'objectif des Ottomans était de conquérir des territoires, d'agrandir le domaine de l'islam, non de convertir les hommes. A la différence de ce qui se passait avant l'arrivée des Turcs, l'ordre était maintenu par des unités disciplinées et commandées par des chefs, eux-mêmes responsables devant leurs supérieurs : dans le village, le sipahi dont la subsistance est assurée par les revenus de son timar, au chef-lieu du kaza, le subaşi avec la collaboration du kadi seul juge des peines à infliger. Il y avait certainement des abus, le sipahi et le subaşi n'étaient pas au courant de tout et eux-mêmes n'étaient pas tous des modèles d'équité et d'honnêteté. Il demeure qu'après les longues périodes de guerres et de troubles que ces pays avaient connues, la paix que les Turcs faisaient régner (non, souvent, sans rudesse) améliora, comme toujours dans l'Histoire, le sort des populations avec pour conséquences une diminution des morts violentes ou par carence alimentaire et un accroissement de la natalité.

De nombreuses villes des Balkans doivent aux Ottomans leur essor et, plusieurs, leur création. Des gouverneurs de province prenaient eux-mêmes l'initiative de faire construire des villes et des villages avec des routes, des canaux, tout ce qui pouvait attirer des habitants et ainsi développer la région. Un caravansérail, un bazar, un imaret, un bedesten pour que la ville devienne rapidement un centre commercial, étaient édifiés. La présence de représentants de l'administration et de garnisons stationnées dans les principales agglomérations et au voisinage des noeuds de communication fut aussi un facteur de développement. Se fournissant sur le marché local, fonctionnaires et soldats, le plus souvent avec leurs familles, stimulaient l'artisanat et le commerce locaux, contribuant ainsi à développer les contacts avec la campagne productrice de denrées alimentaires et de matières premières. De leur côté, les habitants des villages accroissaient leurs relations avec la ville pour se procurer les marchandises de consommation courante qu'ils ne produisaient pas et des instruments agricoles. Ils commencèrent à y vendre leurs excédents contre de l'argent. Le commerce de ville à ville s'intensifia aussi. Il n'avait pas attendu le XVe siècle et la pax turcica pour exister. C'est alors cependant qu'il commença à prendre de l'ampleur, largement facilité par la suppression des barrières à l'intérieur de ce qui était maintenant un vaste empire sous un seul souverain, un « marché commun »."

samedi 13 août 2011

Les villes ottomanes de Bosnie-Herzégovine

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999, p. 67-69 :

"Les Ottomans, sans toujours les créer vraiment, développèrent des agglomérations en des lieux stratégiques situés sur des nœuds de communication et à proximité d'anciennes forteresses médiévales. Ils en firent des centres administratifs où siégeaient leurs bey. Mais, à cela ne se limitait pas le rôle historique joué par ces villes ottomanes implantées en Bosnie-Herzégovine. Elles constituèrent aussi, comme l'écrivait Hasan Kalesi, les « points-clés d'une poussée conquérante vers le nord et l'ouest ». A quelque distance d'elles, les anciennes cités médiévales, en particulier les cités minières (Fojnica, Olovo, Srebrenica...), stagnèrent, voire déclinèrent, puis changèrent peu à peu de physionomie pour se conformer au modèle ottoman. Tandis que les premières, peuplées à l'origine presque exclusivement de musulmans, formaient autant de foyers à partir desquels l'islam irradiait et se répandait dans les campagnes environnantes, les secondes, où subsistait une importante population catholique, ne s'islamisèrent que lentement.

Les villes ottomanes de Bosnie-Herzégovine s'édifièrent autour d'ouvrages d'art et de bâtiments publics. Ces ouvrages d'art étaient souvent des ponts, tels que le pont sur la Miljacka construit dès avant 1462 à l'initiative d'Isa-Beg Isakovic-Hranusic, fondateur de Sarajevo, ou le pont sur la Neretva, pont de trente mètres de long reposant sur une seule arche, qui, édifié en 1566, donna son nom à la ville de Mostar. Quant aux bâtiments publics, il s'agissait de palais destinés à accueillir les gouverneurs et leur suite, d'édifices religieux (les mosquées et les tekke, où les derviches se réunissaient et pratiquaient leurs rites), de bains publics (les hammams, qu'on construisait souvent en même temps que les mosquées afin que les croyants puissent y accomplir leurs ablutions), de caravansérails et d'auberges (les khân), d'institutions charitables (les imâret, dans lesquels des repas gratuits étaient distribués aux pélerins et aux pauvres, et les musâfirhâne, où étaient hébergés les sans-abri) ou d'institutions culturelles (les mekteb et medrese, écoles primaires et secondaires qui dispensaient un enseignement à teneur religieuse, originellement délivré dans les mosquées, ainsi que les bibliothèques) et, enfin, de marchés couverts, ou bezistân, voués surtout au commerce des tissus.

Sarajevo vit le jour de cette manière et devint rapidement l'une des principales villes balkaniques, avec une population de 50 000 habitants vers le milieu du XVIIe siècle, après que trois des premiers gouverneurs ottomans de la Bosnie y eurent fait élever maints ouvrages et bâtiments du type de ceux que nous venons de décrire."

lundi 1 août 2011

Kanuni Sultan Süleyman (Soliman le Magnifique ou le Législateur)




Gilles Veinstein, "L'empire dans sa grandeur (XVIe siècle)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Süleymân Ier (notre Soliman le Magnifique) est sans doute le souverain le plus célèbre de la dynastie ottomane, le seul à être communément inclus parmi les grandes figures de l'histoire universelle. Il y a sans doute quelque injustice à cela car plusieurs de ses prédécesseurs ne lui furent pas inférieurs et contribuèrent au moins autant que lui à édifier le fabuleux empire dont il recueillit l'héritage. Par ailleurs, à côté de nombreux individus insignifiants ou proprement déséquilibrés, ses successeurs compteront encore quelques personnalités d'envergure. Il reste que son règne, impressionnant par sa durée (1520-1566), correspond en gros à la phase la plus brillante de la longue histoire ottomane : en son temps et jusqu'à nos jours, il fut, tant pour l'Occident que pour l'Orient, le symbole d'une grandeur dont il fut le bénéficiaire autant que l'artisan.

Il faut constater cependant que la personnalité propre du « Magnifique » (ou du « Législateur » (Kânûnî), pour reprendre l'épithète que lui accole la tradition ottomane) ne fut pas inférieure au rôle que l'Histoire lui réservait. Long et maigre, mal proportionné, mais le front haut, les yeux noirs et grands, l'homme offrait par son apparence physique et son comportement empreint de majesté une image digne d'un monarque aussi puissant. A priori peu favorables à ce souverain infidèle dont ils avaient tout à redouter, les observateurs occidentaux étaient pourtant unanimes à reconnaître sa grandeur. Ils ne manquaient pas de rappeler certaines faiblesses et quelques crimes qui entachaient cette existence : une trop grande soumission dans sa jeunesse à son favori, Ibrâhîm Pacha, puis à la belle esclave, Roxelane, dont il fit son épouse ; le meurtre de deux de ses fils au nom d'une application impitoyable de la raison d'Etat. Mais ces aspects négatifs ne suffisaient pas à remettre en cause la haute réputation de ce souverain : celle d'un homme sage et d'une exceptionnelle élévation morale, fidèle à ses engagements, vertueux dans sa vie privée, remarquablement instruit et zélé en matière de religion. Avec l'âge, piété et vertu se mueront chez lui dans l'austérité la plus rigoureuse, tandis que la fermeté du caractère confinera à une apparente indifférence à tous les aléas de la destinée.

Sous le règne de cette sévère et noble figure, les conquêtes décisives accomplies au Moyen-Orient, peu avant sa mort par son père Selîm Ier, sont définitivement intégrées, puis toute une série d'acquisitions nouvelles viennent compléter les territoires ottomans sur leurs différentes frontières terrestres et maritimes. L'empire atteint alors pour l'essentiel son expansion maximale : ses adjonctions ultérieures ne seront que des ajustements (Chypre et la Crète) ou des poussées éphémères, tandis qu'à l'inverse le reflux commencera à s'amorcer à la fin du XVIIe siècle. Dès la seconde moitié du règne de Süleyman le caractère nouveau revêtu par l'avance ottomane, le fait qu'il ne s'agit plus, aussi bien face aux Habsbourg qu'aux Safavides, d'emporter durablement des provinces entières, voire des royaumes, mais de gagner pas à pas quelques forteresses difficiles à tenir, fait bien voir que des limites ont été atteintes." (p. 159-160)


André Clot, Soliman le Magnifique, Paris, Fayard, 1983 :

"Quand il ceint le sabre d'Osman, en 1520, Soliman a vingt-cinq ans. On possède de lui plusieurs descriptions dont une de l'ambassadeur de Venise Bartolomeo Contarini. « Il est grand mais mince, d'une complexion délicate. Son nez est un peu trop long, ses traits sont fins, son nez aquilin. Il a une ombre de moustache et une courte barbe. Son air est agréable mais il est un peu pâle. » Ce portrait correspond assez exactement au profil tracé par Albert Dürer en 1526. Dürer, qui ne l'avait jamais rencontré, l'avait dessiné d'après des descriptions que lui avaient laissées des Vénitiens. Un autre dessin, un peu plus tardif, de Hiéronymius Hopfer, reproduit quasi exactement le portrait de Dürer, mais représente le profil dans la direction opposée. Ces portraits sont aussi très proches de celui reproduit sur la couverture de notre livre mais Soliman paraît ici un peu plus âgé. Les uns et les autres montrent un nez busqué sur une lèvre supérieure courte, le menton assez accusé, de petites oreilles. Le cou est long et mince. La ressemblance de Soliman avec son arrière-grand-père Mehmed le Conquérant, dont Gentile Bellini nous a laissé le portrait, est frappante. Soliman offre un visage sévère, encore accentué par son habitude de faire descendre son turban presque sur ses yeux. Son calme et son sang-froid sont à l'opposé du caractère violent et emporté de son père. Distant et d'une majesté qui lui est comme naturelle, son attitude est bien celle du puissant padichah qui, comme son aïeul, prétend à l'empire du monde.

Le nouveau sultan est un pieux musulman, exempt de tout fanatisme. Son attitude envers les Chiites en témoigne, tout au moins au début de son règne. Tolérant envers les Chrétiens, comme le prescrit la religion musulmane, il leur demandera seulement d'exécuter leurs obligations, fiscales entre autres. Pour le reste, la religion de ses sujets non musulmans lui est indifférente." (p. 52-53)

"Soliman, en ces années d'âge mûr, est resté un homme d'aspect jeune, mince et assez frêle. Mais sa main, rapporte Bragadino, est très forte « et on dit qu'il est capable de bander l'arc le plus tendu ». L'ambassadeur de Venise ajoute que son caractère est à la fois colérique et mélancolique et qu'il n'est guère porté au travail car, note-t-il, « il a abandonné l'Empire au grand vizir sans lequel ni lui-même ni personne de la Cour ne prend aucune décision alors qu'Ibrahim fait tout sans consulter le Grand Seigneur ni quelqu'un d'autre ».

Commandeur des Croyants, Protecteur des Villes saintes par la volonté de Dieu qui l'a désigné pour occuper le siège des Grands Califes, il a une très haute idée de son rôle dans l'Islam. Il est le « Calife Exalté » auquel le monde musulman tout entier doit être soumis, le Gazi Suprême qui a remplacé le dernier des Abbassides comme Lieutenant de Dieu sur la terre. Ses obligations de gazi, héritées de ses ancêtres qui combattaient aux confins du monde de l'Islam et de la Chrétienté, s'étendent maintenant à la terre entière.

Sincèrement pieux, le sultan est convaincu que Dieu est avec lui. Avant la bataille de Mohacs il prononce une prière passionnée dont l'histoire a gardé le souvenir. Par humilité, il n'hésite pas, à Buda, à se joindre aux porteurs de la bière de l'un de ses compagnons. Très libéral envers les non-Musulmans, sa sévérité est extrême à l'égard de l'hérésie chiite. Sans aller aussi loin que son père qui aurait fait massacrer 40 000 Chiites, il condamne sans nuance ses partisans. Il n'a que mépris pour le chah de Perse qui s'écarte de l'orthodoxie sunnite. Pour cette raison, pour des raisons politiques aussi, il rêve de l'écraser.

On conserve à la Süleymaniye, la grande mosquée d'Istanbul, huit exemplaires du Coran copiés de la main de Soliman. Le sultan aime les discussions entre théologiens et y participe volontiers pour argumenter sur tel ou tel point du Coran ou des hadîth et non pour s'instruire des autres religions comme, dit-on, Mehmed II qui, selon Spandugino, faisait brûler des cierges devant des reliques. « Son passe-temps favori, rapporte le voyageur français Antoine Geuffroy, est de lire ès livres de philosophie et de sa foy. En laquelle il est tellement instruit que son Mufty ne lui sçaurait apprendre aucune chose. »

Sa religion est sans fanatisme. Sa tolérance est celle que prescrit le Coran envers les « peuples du Livre » aussi longtemps qu'ils ne prennent pas les armes contre les Musulmans. L'Empire ottoman garantit les vies, les libertés, les propriétés des Infidèles (dhimmi) et Soliman respecte les accords passés avec les Millet, sans restriction ni zèle excessif. Il refuse à François Ier de restituer une église à Jérusalem qui avait été transformée en mosquée, car il est contraire aux principes de la religion d'abandonner une mosquée quand des prières y ont été dites ; mais, pour bien montrer que son refus n'a pas d'autre motif que religieux, il ajoute que les Chrétiens conserveront en toute sûreté les oratoires et les établissements qu'ils occupent actuellement « sans que personne puisse les opprimer et les tourmenter d'aucune manière ».

Dans sa vieillesse, il interdira l'usage du vin dont il avait modérément usé autrefois. Il utilisa une seule fois des plats d'or et d'argent lors de la réception d'une ambassade persane. Les légistes lui ayant fait observer que ce luxe était incompatible avec les préceptes de la religion, il ordonna qu'à l'avenir on servît au Palais en toutes circonstances les repas dans la porcelaine de Chine habituelle. Peu d'années avant sa mort, celle-ci sera même abandonnée et on n'utilisera plus que des plats de terre." (p. 102-103)