samedi 9 juillet 2011

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)




Nicolas Vatin, "L'ascension des Ottomans (1451-1512)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 81 :

"Mehmed II avait une forte personnalité. Enfant difficile, qu'on avait eu bien du mal à instruire, adolescent volontaire, il fut un souverain autoritaire. Sans l'assimiler à un prince de la Renaissance, on est volontiers sensible à l'ouverture d'esprit du sultan qui commanda son portrait à un peintre vénitien, se fit traduire différents ouvrages grecs ou occidentaux et voulut mieux connaître la religion chrétienne. Il ne faut cependant pas se méprendre sur le caractère limité de cet intérêt, et l'on doit rappeler qu'il s'inscrivit aussi dans une tradition ottomane. Comme Bâyezid Ier, il avait une vision impériale de son rôle. La conquête de Constantinople, vieux rêve de la dynastie, était pour lui nécessaire au développement harmonieux de son Etat et à l'appropriation de l'héritage byzantin. Mehmed II n'en négligeait pas pour autant l'héritage turc et musulman. Politiquement, il travailla à la constitution d'un empire réunissant les trois cultures en un tout cohérent. Militairement, il voulut s'approprier l'héritage territorial des dynasties éliminées, mais aussi récupérer tous les anciens territoires ottomans et assurer sa sécurité en contrôlant Anatolie et Roumélie, mer Noire et mer Egée. Les justifications politiques ne manquèrent jamais, mais l'appétit de conquêtes et le goût pour la guerre furent certainement des éléments clefs de sa personnalité. Souvent victorieux, sans pitié, secret, d'un physique impressionnant, Mehmed II devint bientôt une figure de légende."


Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 299-300 :

"Mehmed II avait vingt et un ans, l'âge où l'on ne respecte pas grand-chose, Byzance ne vivait que du respect presque mystique qu'on lui portait encore. Vassale apeurée, c'était un semi-protectorat ottoman, une ville taillable et corvéable, une colonie turque déjà. Comme si l'entreprise devait être énorme, le jeune souverain ne laissa rien au hasard. Il fit ériger une puissante forteresse sur la rive européenne du Bosphore, Rumeli Hisar, en face de celle que Bayazid avait posée sur la rive asiatique, Anadolu Hisar. Il mit en chantier, à Edirne, une arme nouvelle, un gigantesque canon, rassembla 12 000 soldats, mit en ligne 350 navires... L'empereur Constantin XI Paléologue lança un ultime et immense cri vers l'Europe : les Byzantins n'en étaient plus à préférer le turban du Turc à la mitre romaine. Mais tout se paie. L'Europe ne lui enverrait qu'une force dérisoire, 700 hommes confiés à Giovanni Longo Giustiniani.

Dans la nuit du 23 avril 1453, Mehmed fit transporter par voie de terre une partie de sa flotte du Bosphore dans la Corne d'Or, où, stupéfaits, les Byzantins, à l'aube du 24, la contemplèrent. Un mois plus tard, avant l'assaut, il offrit au basileus une capitulation honorable : celui-ci eut la dignité de la refuser. Les Turcs alors se ruèrent dans la brèche que leur canon avait faite dans la muraille. Constantin mourut les armes à la main. A cheval, Mehmed II Fatih entra dans la basilique de Sainte-Sophie et y célébra l'office de la prière (29 mai 1453). C'était la fin du Moyen Age et le début des Temps modernes.

Une intense émotion saisit alors la chrétienté. Plus que les croisades, plus que les massacres des Grecs et des Arméniens aux jours de l'agonie des Ottomans, c'est la chute de Constantinople qui déforma définitivement l'image que les Européens avaient du Turc, lui retirant toute vertu, le parant de tous les vices. Ce fut aussi un abandon général : la Serbie, la Bosnie, l'Herzégovine, l'Albanie, la Karamanie, Trébizonde, les comptoirs génois de la mer Noire furent annexés. Le khan de Crimée se reconnut vassal. La mer Noire devenait un lac turc.

Dans sa nouvelle capitale qu'on nommerait plus tard Istanbul, Mehmed II se fit administrateur. Il promulgua le premier code de lois turques, le Kanun-name, et jeta les fondements de l'organisation qui devait établir une constante coopération entre ses sujets, un respect absolu du souverain qui devait en arriver à sacrifier les membres de sa propre famille à la stabilité de l'Empire. De grands privilèges furent accordés aux chrétiens, notamment aux Génois ; des patriarches arméniens, syriaques, grecs, un grand rabbin furent nommés ; des tribunaux ecclésiastiques furent institués parallèlement aux bureaux musulmans des cadi. Ainsi, par fidélité aux traditions ancestrales de tolérance, de curiosité pour les religions, d'organisation des cultes, l'Empire se trouva officiellement structuré sur une base confessionnelle. Rien ne fut fait, et ne serait fait plus tard, pour turquiser et islamiser : l'Etat ottoman présenta cette étrange physionomie d'une monarchie absolue, centralisée et despotique, reposant sur un laxisme certain, des cellules à tendance centrifuge et une sorte d'idéal démocratique et libéral. Pour qu'un tel système vive, il faudrait à la fois la grande persévérance des Ottomans qui l'exigeraient, au besoin par la force, la mystique royale et le libre consentement des participants. Cela ne pourrait se faire qu'en flux montant, non aux périodes de jusant, certes encore lointaines."


Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007, p. 220-221 :

"Au lendemain de la prise de Constantinople, il n'y eut pas seulement une grande stupeur dans le monde, mais une sorte de désespérance générale. Que ne feraient pas les Turcs après avoir pris la seconde Rome ? Ils firent en effet beaucoup. Non seulement leur padichah, Mehmed II, conquit de vastes territoires, menant une inlassable offensive, mais encore, comme nous l'avons déjà fait pressentir, il organisa son empire en redonnant à la ville sa population et sa splendeur, en intronisant, après le patriarche orthodoxe, des chefs pour toutes les « nationalités », c'est-à-dire pour toutes les communautés religieuses (juive, jacobite, arménienne, etc.), en leur laissant le soin de s'administrer et leurs propres tribunaux, parallèles à ceux des cadis, les juges musulmans. Il promulgua, malgré la chariat, censée contenir toute la loi, un premier code législatif, se passionna pour la culture européenne qu'il fréquentait depuis son enfance, notamment en appelant à lui de grands artistes occidentaux comme un Gentile Bellini, en lisant l'Iliade, Arrien (il aimait qu'on le comparât à Achille, à Alexandre), Ptolémée, Pindare, mais aussi la Somme de saint Thomas d'Aquin. Musulman convaincu, ghazi, victorieux à la guerre sainte, premier prince musulman de son époque, il se sentait en même temps (et il était) l'héritier de l'Empire romain, un prince européen, le chef incontesté d'une multitude de non-musulmans qu'il n'entendait pas convertir, mais faire vivre ensemble harmonieusement."