dimanche 29 mai 2011

Les Jeunes-Turcs et les kémalistes contre la franc-maçonnerie

P. Risal (pseudonyme de Tekin Alp, membre du Comité Union et Progrès), "Les Turcs à la recherche d'une âme nationale", Mercure de France, 16 août 1912 :

"Des Turcs candides avaient même voulu s'appuyer sur la franc-maçonnerie mondiale considérée comme le soutien puissant du libéralisme, de la tolérance et de la justice internationale et à l'ombre de laquelle s'était organisé le Comité révolutionnaire de Salonique. Les frères, répandus dans tout le monde civilisé, seraient les avocats ardents de la cause ottomane auprès des gouvernements et des parlements. Mais leur déception fut prompte. Le concours espéré ne vint pas. Les divers orients pensaient à leurs intérêts nationaux, quand ce n'était pas aux intérêts étroits de leur ordre. Et puis, même animés des meilleurs volontés, les orients maçonniques ne pouvaient pas grand'chose. Leur force était diffuse, dérisoire et, somme toute, fallacieuse." (p. 682)

"Il est particulièrement urgent, au dire des jeunes novateurs, de soustraire les esprits aux influences déprimantes qui tendent à s'insinuer sous le couvert de la propagande maçonnique, véhicule d'un cosmopolitisme décevant et malsain, force puissante de désagrégation et d'indiscipline sociale.

L'institution maçonnique qui détruit tout sentiment d'amour national et déclare une guerre sournoise au principe de patriotisme, disent-ils, est un instrument d'asservissement entre les mains des gouvernements européens qui font volontiers de l'internationalisme, du radicalisme et même de l'anticléricalisme d'exportation pour miner la résistance de la Turquie et assurer mieux leur entreprise déjà séculaire d'exploitation cynique et systématique. (...)

A bas donc l'affadissante humanitairerie, l'internationalisme lâche, l'hypocrite maçonnerie universelle !" (p. 702)

Thierry Zarcone, La Turquie. De l'Empire ottoman à la République d'Atatürk, Paris, Gallimard, 2005 : 

"Le pouvoir [kémaliste] entend être le seul dispensateur des valeurs de la République et ordonne la fermeture des sociétés de pensée qui défendaient les mêmes principes ; les foyers turcs (Türk ocaklarï), en 1931, puis les loges maçonniques et l'Union des femmes turques, en 1935." (p. 81-82)

Voir également : Un mensonge inique de la propagande anglo-arméno-fondamentaliste : le prétendu complot judéo-maçonnique derrière les Jeunes-Turcs

samedi 28 mai 2011

Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies

Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres-Oxford-New York, Oxford University Press, 1968, p. 408-409 :

"Plusieurs ordres, avec leur opposition religieuse et politique à l'autorité, semblent avoir sympathisé avec les conspirateurs jeune-turcs contre Abdülhamid ; l'organisation diffuse et quasi-maçonnique des ordres en firent des alliés utiles. Les Bektaşis, en particulier, semblent avoir eu des liens étroits avec les Jeunes-Turcs, dont plusieurs leaders, y compris Talat Paşa et Tevfik Riza, étaient membres de la confrérie. Le Şeyh-ul-Islam Musa Kazim Efendi était un Nakşbendi. D'autres ordres, également, notamment les Melamis antinomiques, prétendent avoir joué un rôle actif dans le mouvement révolutionnaire.

Après la révolution de 1908, les confréries attirèrent l'attention de plusieurs des partis et factions politiques rivaux. Leur utilité était évidente. Elles avaient une large diffusion et une profonde influence ; la haute estime et l'affection dont elles bénéficiaient de la part de la masse du peuple contrastait tant avec les gloires ternies de l'ancien ordre politique et les innovations du nouveau. Jeunes-Turcs et Vieux-Turcs essayaient de faire des confréries et des couvents des véhicules de leur propagande. En confondant ainsi la religion populaire et les partis politiques, ils établirent une pratique qui fut suivie à la fin de l'Empire, et qui n'a pas encore disparu de la République. Le rôle politique des confréries durant la seconde période constitutionnelle n'est pas facile à déterminer avec précision. Certaines, comme l'ordre Nakşbendi, semblent avoir été systématiquement opposées à toute dérogation à la règle du Califat et de la Loi sainte, d'autres, comme les Bektaşis, semblent s'être réjouies du renversement de la tyrannie personnelle de Abdülhamid, et avoir offert de la sympathie et même de l'aide aux Jeunes-Turcs. Dans l'ensemble, cependant, les derviches semblent s'être autorisés à être utilisés comme outils dans un jeu politique qu'ils ne comprenaient pas. Même la direction de certains de ces ordres fut touchée. En 1908, Abdülhalim Çelebi, le chef héréditaire des derviches Mevlevis, fut déposé par les Jeunes-Turcs et remplacé par Veled Çelebi, un homme de lettres et un patriote, qui écrivit de nombreux articles dans la presse, et qui forma et dirigea une brigade de volontaires Mevlevis durant la Première Guerre mondiale."

François Georgeon, "Le dernier sursaut (1878-1908)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 575 :

"Le développement du comité [le Comité ottoman de la Liberté, fusionné avec le Comité Union et Progrès en 1907] dans le milieu macédonien est extrêmement rapide. D'abord par le biais des officiers qui créent des cellules dans les villes de garnison comme Monastir, Scutari, Serrès. Il semble aussi que dans la diffusion des idées révolutionnaires, certaines confréries populaires, comme les Bektachî et les Mélamî, aient joué un rôle dans la mesure où leurs tekke (couvents) étaient des lieux de réunion pour les jeunes intellectuels."

Thierry Zarcone, Mystiques, philosophes, et francs-maçons en Islam : Riza Tevfik, penseur Ottoman (1868-1949), du soufisme à la confrérie, Paris, Adrien Maisonneuve, 1993, p. 162 :

"En règle générale, on reviendra sur une des premières constatations que nous avons faites ci-dessus, les derviches jeunes-turcs se sont employés à identifier leur idéal "mystique" à celui du comité Union et Progrès. Actifs lors de l'opposition à Abdulhamîd II, ils ont encore pris faits et armes pour défendre leur pays pendant la deuxième [première] guerre mondiale en levant des détachements de derviches volontaires. Le patriotisme du şeyh du couvent bektachi de Rumelihisan et la nomination d'un mevlevî jeune-turc au poste de supérieur de l'ordre des derviches tourneurs sont autant de preuves démontrant que les derviches jeunes-turcs usaient de leur pouvoir et de leur charisme pour rassembler leurs troupes autour du nouveau régime politique."

Voir également : Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme

lundi 23 mai 2011

Liste des peuples turcs historiques

Sibérie : Yakoutes, Tuvan.

Asie centrale : Hiong-nou, Jouan-jouan/Avars, T'ou-kiue/Göktürk, Kirghizes, Ouïghours, Kereyit, Naïman, Merkit, Turkmènes, Ouzbeks, Kazakhs.

Europe et Anatolie : Huns, Avars, Khazars, Petchenègues, Kipchaks/Coumans, Proto-Bulgares, Oghouzes/Ouzes (Yürük, Tahtaci, Çepni, Avşar, Gagaouzes, Karamanlides), Tatars (de la Volga et de Crimée), Bachkirs, Tchouvaches, Karaïtes, Krymchaks.

Caucase : Azéris, Karapapakhs, Karatchaïs, Balkars, Nogaïs, Kumyks, Meskhètes/Ahıska.

Iran : Kachgaïs.

Moyen-Orient : Mamelouks, Turcomans.

samedi 21 mai 2011

Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme

Benoit Fliche et Elise Massicard, "L'oncle et le député : circuits de ressources et usages de la parenté dans un lignage sacré en Turquie", European Journal of Turkish Studies, 4 | 2006 :

"La première occasion lors de laquelle les autorités considèrent les Çelebi comme une force de mobilisation est la première guerre mondiale. Dans le quotidien Hakimiyet-i Milliye du 5 mai 1922, Veliyettin Çelebi, cheikh d’Hacıbektaş depuis 1922, déclare que feu son frère ainé Ahmet Cemalettin Çelebi avait fondé en 1915, alors qu’il était cheikh d’Hacıbektaş, un régiment volontaire [Mücahidin Alayı ou Mücahidîn-i Bektaşiye], rassemblant environ 7 000 personnes, destiné à combattre les Russes sur le front de l’est. Ce dernier aurait entretenu de bonnes relations avec le sultan Reşad (1909-1918) (Çoker 1995 vol. 3 : 647, cité par Küçük 2003 : 223). Il serait allé en personne enrôler les alévis dans l’est, jusqu’à Dersim. Le vétérinaire nationaliste kurde Nuri Dersimi, témoin oculaire car ayant été chargé d’accompagner le Çelebi, avance que Talat et Enver Paşa sont venus à Hacıbektaş pour persuader Ahmet Cemalettin Çelebi de fonder ce régiment (1952 : 102 ss). Un autre témoin oculaire, Sıtkı Baba, chef de ce régiment à Erzincan, estime que l’initiative ne venait ni du Sultan Reşat (Mehmet V) ni de Talat ou Enver Paşa, mais bien du Çelebi lui-même (Gül 1984 cité par Küçük 2003 : 103). Il semble que ce régiment n’ait pas combattu, les affrontements ayant cessé peu avant son arrivée sur le front ; cependant, cette initiative et les débats sur son initiative montrent que les Çelebi sont considérés comme un foyer de mobilisation militaire."

La "turcomanie" en Albanie

Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006, p. 42-43 :

"Dans les mois qui suivent l'éclatement de la révolution [de 1908], ce qui oppose les Jeunes-Turcs et le mouvement national albanais est certainement perçu de manière confuse par la grande masse des Albanais. Nombre d'entre eux n'imaginent probablement pas que leur nation puisse exister en dehors de l'Empire ottoman. (...)

De fait, le phénomène le plus remarquable survenu dans les provinces albanaises durant l'été 1908 est l'éclosion de journaux, de clubs et d'écoles albanaises. Déjà, sur ces questions, les Albanais peu ou prou attachés à la défense de leurs droits nationaux peuvent observer que les Jeunes-Turcs non seulement ne les soutiennent pas, mais leur sont plutôt hostiles. Chose remarquable également, ils peuvent constater que les Jeunes-Turcs, une fois au pouvoir, ont tendance à s'appuyer chez les Albanais, non plus sur les éléments les plus engagés en faveur de la Renaissance nationale, mais sur les ulémas, les « turcomanes » attachés au principe du millet ! En d'autres termes, pour mettre en oeuvre leur programme jacobin « ottoman », les Jeunes-Turcs en sont réduits à s'appuyer sur les éléments les plus conservateurs, les plus réactionnaires du peuple albanais."

Georges Castellan, Histoire de l'Albanie et des Albanais, Crozon, Armeline, 2002, p. 57 :

"Les Jeunes-Turcs d'Istanbul critiquèrent fortement le gouvernement de Wied [Guillaume de Wied, désigné comme prince par les Puissances en 1914] et parvinrent à pousser à la révolte les paysans des régions centrales de l'Albanie en dénonçant la politique menée par l'entourage du Mbret [souverain]. Ils voulaient installer un prince mahométan sur le trône albanais et rallièrent à cette cause Esad Pacha Toptani et le mufti de Tirana."

Voir également : Le nationalisme albanais de la Renaissance nationale (Rilindja) et la civilisation ottomane

vendredi 20 mai 2011

Les "surprises" de la génétique : les Turcs anatoliens sont une population intermédiaire entre Balkaniques et Caucasiens

A l'heure où un racisme anti-turcs virulent se développe en se targuant d'"européisme" et de légitimité historico-scientifique, la génétique réfute rationnellement ces idées reçues. A la lumière des travaux récents (notamment ceux de l'équipe de Doron M. Behar), on peut tirer plusieurs conclusions :

- les Turcs d'Anatolie sont une population intermédiaire entre Balkaniques (Grecs continentaux, Roumains) et Caucasiens (Géorgiens, Arméniens), et par conséquent sont plus "européens" que les Géorgiens et Arméniens (malgré un apport mongoloïde mineur, mais avec une composante nord-européenne plus importante, sans doute en grande partie à cause de l'afflux de réfugiés musulmans balkaniques en Anatolie) ;
- ils ne sont pas un groupe dispersé et informe, mais une agglomération assez cohérente ;
- ils se confondent/superposent parfois avec les Géorgiens, mais plus rarement avec les Arméniens (population plus proche des Iraniens, des Assyriens et même des Syro-Libanais que ne le sont les Turcs) ;
- ils sont moins moyen-orientaux que les Chypriotes grecs (dont la composante sud-ouest-asiatique/"sémitique" est le double de celle des Turcs, et constante alors qu'elle est irrégulière chez les Turcs, la composante nord-africaine/"berbère" est visible alors qu'elle est quasi-inexistante chez les Turcs), par ailleurs les Chypriotes grecs sont plus éloignés des Grecs continentaux et Sud-Italiens que ne le sont les Juifs ashkénazes et sépharades, et représentent plutôt une population intermédiaire entre Sud-Européens et Syro-Libanais ;
- la composante principale chez les Turcs est ouest-asiatique (distincte de la sud-ouest-asiatique/moyen-orientale) et semble liée à l'expansion néolithique et/ou indo-européenne, elle serait par ailleurs plus proche de la nord-européenne/nordique que ne le serait la sud-européenne ;
- l'apport mongoloïde (deux composantes extrême-orientales, notables également chez les Nord-Caucasiens et les Iraniens) est moins important que chez les Russes et plus irrégulier (il est presque constant chez les Russes échantillonnés), variant beaucoup d'un individu à l'autre.

Quelques cartes génétiques montrant la position qu'occupent les Turcs :












Les composantes génétiques chez différentes populations (vert clair : ouest-asiatique, violet clair : sud-ouest-asiatique, bleu clair : sud-européenne, bleu foncé : nord-européenne, violet foncé : nord-africaine, jaune et orange : extrême-orientales, etc.) :



Sur la composante ouest-asiatique :

http://dodecad.blogspot.com/2010/11/admixture-analysis-of-eurasian.html

Ce diagramme et ce tableau montrent que l'élément est-eurasiatique/extrême-oriental est plus important, en moyenne, chez les Russes que chez les Turcs :




Il devrait aller sans dire que cette position intermédiaire des Turcs ne s'explique nullement par la pratique limitée du devşirme/devchirmé (source de beaucoup de fantasmes délirants et haineux), mais par un phénomène de substitution linguistique parfaitement naturel et même banal sur le plan historique.

samedi 14 mai 2011

Le nationalisme turc, voie médiane entre occidentalisme et orientalisme

Dimitri Kitsikis, L'Empire ottoman, Paris, PUF, 1991, p. 120-122 :

"Le théoricien du nationalisme turc, l'intellectuel Ziya Gökalp (1876-1924), qui écrivit la plupart de ses oeuvres à partir de 1911, n'était pas un occidentaliste. Son idéologie, le turquisme, qui comprenait la défense de la religion musulmane, le plaçait, comme Ion Dragoumis, dans une position médiane entre les partisans de l'occidentalisation à outrance et ceux qui prônaient le retour à la pure tradition orientale.

De Gökalp à Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938), se répéta la lutte entre les tenants du parti occidental et ceux qui, d'une façon ou d'une autre, s'opposaient à l'intrusion de l'Occident. Au XIXe siècle, dans la lutte entre occidentalistes du Tanzimat et orientalistes qui soutinrent Abdülhamit II, Namık Kemal avait tenté de tracer une voie médiane, mais qui fondamentalement l'écartait des occidentalistes. Après 1908, dans la lutte qui se développa entre Libéraux et Unionistes, Ziya Gökalp avait pris position en faveur de ces derniers, dont il inspira en grande partie l'idéologie. La tendance anti-occidentale des Unionistes apparut nettement quand le plus puissant de leurs chefs, le très radical Enver paşa, glissa, comme Abdülhamit II avant lui, vers le panislamisme, après avoir aboli, le 9 septembre 1914, les capitulations, symbole de la domination occidentale au sein de l'Empire. Quand Enver vit les musulmans non turcs se battre aux côtés de l'Occident anglo-français contre l'Empire, il abandonna le panislamisme pour le panturquisme des Turcs de Russie, réfugiés à Istanbul, celui de Yusuf Akçura (1876-1935), qui prônait la constitution d'un Etat turc englobant les Turcs russes et ottomans. Ce fut en panturquiste qu'Enver trouva la mort : en août 1922, il fut tué dans l'Uzbékistan, en combattant contre l'Armée rouge.

Pendant la guerre d'indépendance turque de 1919-1922, menée par Atatürk, l'opposition entre occidentalistes et orientalistes réapparut, rappelant celle qui s'était développée entre Libéraux et Unionistes de 1908. Les premiers organisèrent, le 17 novembre 1924, un parti d'opposition, le Terakkiperver Cumhuriyet Fırkası (« Parti républicain progressiste »). Le parti de Kemal fut fondé le 9 août 1923 et s'appela Cumhuriyet Halk Fırkası (« Parti républicain du peuple »).

De Namık Kemal à Atatürk, en passant par Gökalp, les inconditionnels de la patrie (que l'ont peut appeler aussi orientalistes modernistes) ont dû faire face au problème de la religion. L'Islam faisait partie de l'âme du peuple mais, en même temps, ses institutions étaient devenues un obstacle au progrès de la patrie. Comment libérer cette dernière de ce carcan religieux sans, pour autant, trahir son âme ? Devant cette difficulté quasi insurmontable, on en vint progressivement à rejeter l'Islam pour permettre l'adoption de la civilisation occidentale et, ainsi, combattre l'Occident avec ses propres armes, en espérant que l'Occident n'aurait que faire dans un Etat pleinement occidentalisé. Le processus d'occidentalisation semblait donc inéluctable, puisqu'il s'imposait même aux orientalistes."


Thierry Zarcone, La Turquie. De l'Empire ottoman à la République d'Atatürk, Paris, Gallimard, 2005, p. 80-81 :

"(...) la volonté d'Atatürk n'est pas d'éliminer l'islam mais bien de l'écarter de la sphère publique et de le réformer en combattant entre autres ses formes rétrogrades. La question qui n'a cessé de préoccuper les penseurs jeunes-ottomans et jeunes-turcs était l'élaboration d'une modernité qui ne fût pas imitation. La République a trouvé en partie la solution à ce problème chez Ziya Gökalp qui proposait une voie moyenne à l'écart de l'occidentalisation aveugle et du conservatisme religieux : la « culture nationale ». Pour ce penseur, il faut fixer le projet de modernisation dans la culture nationale turque, dans l'ancienne culture pré-islamique de ce peuple : le mode de vie des steppes de l'Asie centrale, l'animisme, le chamanisme. Gökalp montrait en outre que les éléments fondamentaux de la civilisation moderne existaient dans cette culture nationale : l'égalité homme-femme, la démocratie, etc."

Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

Dimitri Kitsikis, L'Empire ottoman, Paris, PUF, 1991, p. 84-88 :

"En 1905, le fondateur de la République turque, Mustafa Kemal Atatürk, était un jeune officier, en garnison à Damas. En contact avec l'Islam arabe, dans une ville intégriste, il se prit d'une aversion profonde pour les formes extérieures de l'Islam. Il considéra que les Arabes étaient responsables du déclin des Turcs, à cause de leur obscurantisme religieux. D'après lui, les Turcs avaient toujours été bien plus proches des Grecs que des Arabes.

Le fait est que, si le déclin de l'Empire s'amorça après la fin du règne de Süleyman le Législateur, en 1566, les origines de ce déclin peuvent être retracées cinquante ans plus tôt et plus précisément sous le règne de Selim Ier le Terrible (1512-1520). Deux évènements majeurs de ce règne sont à retenir. Le premier est la lutte contre les chiites hétérodoxes d'Anatolie orientale, les Kızılbaş, soutenus par l'Iran (1513-1514), qui développa un sunnisme militant ; le second est la conquête des pays arabes (1516-1517) et la destruction de l'Empire mamelouk sunnite d'Egypte et de Syrie, dont la capitale était Le Caire et qui vécut de 1250 à 1517. Le Caire avait été la grande rivale d'Istanbul.

Ce n'est pas l'appropriation, par les Ottomans, du titre de caliphe qui est ici important, étant donné qu'à l'époque ce titre était utilisé par tout souverain musulman. L'idée d'un caliphe unique pour l'ensemble de l'Islam n'avait plus de valeur depuis le XIIIe siècle. L'histoire selon laquelle le caliphe abbasside du Caire al-Mutawakkil aurait cédé son titre à Selim Ier et à ses successeurs est pure légende. En fait, jamais les ulémas ne reconnurent la validité du titre du caliphe de tout l'Islam pour les souverains ottomans, même quand ceux-ci s'en réclamèrent après 1774 et le firent reconnaître par les Russes, en Crimée.

Plus importante est la conquête des lieux saints de l'Islam, qui fit de l'empereur ottoman le protecteur de La Mecque et de Médine et le gardien des routes de pèlerinage. Mais ce qui rendit la conquête des pays arabes, déterminante pour l'avenir de l'Empire, fut son arabisation sur le plan religieux. Déjà, en 1517, tout de suite après l'annexion de l'Egypte, les navires de Selim Ier ramenèrent à Istanbul, outre le caliphe al-Mutawakkil, quelque 2000 artisans, marchands et dirigeants religieux égyptiens de premier plan. Des hommes qui avaient été de hauts fonctionnaires dans les services arabes firent leur entrée dans l'administration ottomane et influencèrent sa structure et son esprit. (...)

Cette tolérance turque était encore présente dans les siècles de décadence, comme en témoignait, parmi d'autres, l'ambassadeur anglais à Istanbul, Henry Grenville, qui écrivait dans un rapport au gouvernement, en 1766, que les Turcs étaient bien, en matière de religion, les gens les plus tolérants qui soient. Néanmoins, avec Selim Ier et la conquête des pays arabes, un tournant vers l'intégrisme musulman se manifesta, qui allait se développer tout au long du XVIe et du XVIIe siècles, sous l'influence de l'école sunnite des hanbalites (fondée par Ahmad al-Hanbal, mort en 855), qui s'opposaient aux mystiques, tout autant qu'aux défenseurs des sciences. (...)

L'influence grandissante des intégristes depuis le XVIe siècle rendit extrêmement difficile le développement des sciences et des techniques dans l'Empire."

jeudi 5 mai 2011

Un article de Jean Jaurès : "La Pologne Turque"

Le 1er novembre 1912, dans le journal L'Humanité, le célèbre socialiste français Jean Jaurès fit montre d'un sens aigu des enjeux au coeur desquels se trouvait l'Empire ottoman déclinant, alors victime d'une guerre (la Première Guerre balkanique) déclenchée de concert par la Grèce, la Serbie, le Monténégro et la Bulgarie. Alors que les Turcs se battaient pour les importantes possessions des vilayet de Macédoine, Jaurès leur exprima sa compassion et récusa vivement la propagande turcophobe :

La Pologne Turque

La nouvelle et grave défaite de l'armée turque semble enlever à la Turquie tout moyen de résistance, toute chance de relèvement militaire. Et ceux qui avaient déjà formé et même publié des plans de démembrement avant même que l'armée turque eût reçu ce coup suprême, vont sans doute précipiter leurs convoitises. Pour nous, nous ne suivrons pas l'exemple de ceux qui ne pardonnent pas à la Turquie ses défaites ; et nous ne cacherons pas notre douleur de la disparition d'une nation. C'eût été une noble chose d'associer les Musulmans à la civilisation européenne, d'aider ceux des Turcs qui tentaient, malgré les difficultés sans nombre, malgré les résistances formidables du passé, de moderniser leur pays.

L'Europe égoïste et basse a manœuvré de telle sorte que le nouveau régime, discrédité et affaibli par tous les coups qu'elle lui portait, n'a pu remplir sa mission historique. Elle a rendu presque impossible l'œuvre de réforme qui aurait donné à toutes les populations balkaniques les justes garanties que les Etats balkaniques conquièrent maintenant à la pointe du glaive, dans l'ivresse de la force et au prix du meurtre et du dépècement d'une nation. Ce ne sera pas la suppression de la servitude. C'en sera le renversement. Il y aura seulement d'autres maîtres et d'autres esclaves. Et l'abaissement qu'on inflige au monde musulman par la suppression de la Turquie sera une diminution pour la civilisation générale. Même si, à la longue, des progrès politiques et sociaux doivent résulter de la crise, c'est par des chemins ignominieux et sanglants, par la ruse et par la violence, que la race humaine y aura été conduite.

C'est bien, qu'on ne s'y trompe pas, la suppression totale de la Turquie qu'on prépare. Il n'y aura pas seulement démembrement de la Turquie européenne. Il y aura démembrement de la Turquie asiatique. Quand la Serbie aura la Macédoine, quand la Roumanie aura la Dobroudja, quand la Bulgarie aura presque toute la Thrace, quelle valeur nationale gardera Constantinople ? Ce ne sera plus une capitale politique. Ce sera un entrepôt de marchandises, un bazar oriental placé sous le contrôle de toutes les puissances. Mais quel est donc alors le pouvoir qui administrera la Turquie d'Asie ? Où sera son point d'appui ? Où sera son prestige ? Où seront ses ressources ? Comment la Turquie mutilée et réduite à son domaine asiatique pourra-t-elle faire face aux engagements financiers de tout ordre qu'elle a souscrits, au paiement de la dette ottomane, au paiement des garanties kilométriques pour les voies ferrées concédées à l'Allemagne et à la Russie ? Tous les créanciers voudront prendre des gages, et la protection des Arméniens fournira le prétexte d'humanité dont les financiers et les gouvernements auront besoin. Ainsi, de même que le premier partage la Pologne a conduit fatalement à de nouveaux partages, le démembrement de la Turquie d'Europe conduira au dépècement de la Turquie d'Asie.

Oui vraiment les réactionnaires d'Europe et de France ont le droit de se réjouir. Tout ce qui démontre que l'humanité est incapable d'une action noble et sage, tout ce qui rabat les hautes espérances, tout ce qui substitue les solutions de rouerie et de brutalité aux œuvres de raison, de progrès et de justice sert leur triste dessein. Les voilà qui triomphent maintenant de la ruine de la Turquie en disant : C'est le nouveau régime qui l'a perdue. C'est parce qu'elle s'est livrée « aux francs-maçons », aux faiseurs de système, aux idéologues, qu'elle est en train de périr. Ô les hypocrites qui oublient que le régime d'Abdul-Hamid avait miné toutes les forces, et que l'Europe n'a pas laissé au nouveau régime un jour de répit pour réparer les effets de l'ancien ! C'est Abdul-Hamid qu'ils proposeront bientôt comme modèle aux gouvernements de l'Europe. En attendant, ils exaltent devant les peuples européens la vertu du glaive et de la croix. Les radicaux de France peuvent voir où nous a conduits leur politique, la politique de M. Delcassé et de M. Clemenceau. Les libéraux d'Angleterre peuvent voir où les a conduits la politique de sir Edward Grey. Jamais la réaction européenne ne fut plus insolente. Jamais l'idéalisme démocratique ne fut plus bafoué.

Dans cette lamentable crise, nous ne pouvons plus que formuler un vœu. C'est d'abord que les puissances de l'Europe qui ont perfidement préparé la ruine de la Turquie, n'appliquent pas maintenant la même perfidie aux Etats balkaniques. C'est qu'elles n'essaient pas de leur enlever, au profit de quelque survenant de la dernière heure, le fruit d'une entreprise où du moins il ont mis leur sang. Et c'est aussi qu'elles n'ébauchent pas des combinaisons où elles risqueraient de se heurter les unes les autres. Elles ont tout fait depuis des années contre la Turquie. Elles n'ont rien fait, ouvertement, courageusement, pour les Etats balkaniques. De quel droit chercheraient-elles à tirer profit de l'immense crise ? De quel droit créeraient-elles maintenant, par le cynisme de leurs appétits, le risque d'un conflit universel ?

C'est pour lutter contre toutes ces forces mauvaises, c'est pour opposer à toutes ces intrigues, à toutes ces manœuvres, la volonté de paix et de justice du prolétariat international, c'est pour intensifier et coordonner l'action de tous les socialistes, de tous les travailleurs contre la politique d'aventure et de rapine, que les délégués au Bureau socialiste ont décidé la convocation prochaine d'un Congrès international extraordinaire. Que tous les groupes de notre Parti s'y préparent pour que la volonté commune du prolétariat universel s'affirme avec le plus de force possible et d'éclat.

Jean Jaurès.