samedi 5 novembre 2011

Les Proto-Bulgares, un peuple turc

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 88-89 :

"Après la mort d'Attila, trois groupes principaux de peuples, fédérés sans doute comme toujours, ou du moins magma incertain de tribus, y tiennent un rôle principal [dans les steppes de l'Europe du Sud-Est] : les Bulgares, les Khazars et les Hongrois. Les deux premiers relèvent de la turcophonie ; le troisième, d'un groupe parlant une langue finno-ougrienne, mais qui est dominé par un clan turc.

Leurs origines sont encore incertaines. C'est ainsi qu'on a pu supposer que les Bulgares avaient été formés par un groupe de Huns refluant vers l'Orient et par divers éléments venus d'Asie auparavant, à leur suite. Eux-mêmes, ou leur clan dominant, les Dulo (Djula), se réclament d'un fils d'Attila, Irnik, dont ils ont conservé la mémoire au VIIIe siècle, alors même qu'ils ont étrangement perdu celle de son père. Leur nom, gérondif en -ar du turc bulga, « mêler », signifiant « les Mélangés », plaide en faveur d'un amalgame. Leurs particularités linguistiques, qui en font, avec les Tchouvaches, leurs héritiers sur la moyenne Volga, aujourd'hui partiellement concentrée dans la République russe de ce nom, les seuls représentants du groupe parlant une langue « à R », soulignent néanmoins leur rupture avec le rameau turc commun.

On les mentionne pour la première fois en 480 dans la zone comprise entre la Caspienne et le Danube où ils apparaissent alliés au Byzantin Zénon contre les Goths, auxiliaires des Avares qui avancent vers la mer Noire et soumettent bientôt les peuples qui vivent en son septentrion. Les Bulgares sont alors dirigés par des « gouverneurs » dont le plus célèbre est Gostun, au pouvoir en 603, pour un temps assez long, mais encore indéterminé. C'est son neveu Kovrak ou Kubrat et, par déformation, Kurt, ancien élève de Byzance, baptisé en 619 et mort en 642 (et non en 665 comme on le dit parfois à la suite de Pritsak) qui, s'étant débarrassé de la tutelle des Avares en 635, après cinq ans de luttes, prendra le titre de khan et fondera la Grande Bulgarie. Quand ce dernier disparaît, son territoire est divisé entre ses cinq fils demeurés « païens », parmi lesquels Bezmer, « l'Inlassable », peut-être le Bayan, « Riche », au nom mongol, de quelques sources, et Isperik ou Asparuk, « le Hobereau », un des premiers princes à porter un nom de rapace. Cette division facilite la tâche des Khazars qui surgissent du fond de l'Asie et, finalement, le regroupement des Bulgares en trois hordes.

Sous la pression des nouveaux envahisseurs, la première horde demeure sur place, résignée à la vassalité et destinée à disparaître parmi d'autres ethnies de Ciscaucasie.

La deuxième horde, sous la conduite d'Isperik (644-702), fuit vers l'ouest. En 679, elle passe le Danube et, en 680, s'installe dans le pays qu'on connaîtra sous le nom de Bulgarie. Elle en fait une puissance redoutable pour Constantinople qu'elle assaille à plusieurs reprises, notamment en 762, puis en 811, quand le khan Krum (803-814) vainc et tue l'empereur Nicéphore Ier, dont, suivant la coutume turque, il fait du crâne une coupe à boire. Mêlée à des Slaves du Sud, elle se slavise rapidement. Ce processus d'assimilation s'accélère lorsque Boris Ier, en 864 ou 865, se convertit au christianisme. Les questions que ce dernier pose alors au pape sur la doctrine qu'il adopte provoque les cent six articles des Responsa Nicolai Papae qui éclairent divers aspects de la civilisation bulgare préslave. Mais désormais les Bulgares des Balkans n'intéressent plus l'histoire turque.

La troisième horde remonte le cours de la Volga et fonde, vers la fin du VIIIe siècle, un royaume bien structuré au confluent de ce fleuve et de la Kama, connu sous les noms de Grande Bulgarie, Bulgarie de la Volga ou de la Kama. Sa capitale, Bolghar, à quelque cent kilomètres de l'actuelle Kazan, dont le développement entraînera la ruine, est l'un des sites turcs les plus anciennement fouillés."