lundi 17 octobre 2011

Attila, roi des Huns




Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, chapitre XIX, 1734 :

"Il fallut souffrir qu’Attila soumît toutes les nations du Nord : il s’étendit depuis le Danube jusqu’au Rhin, détruisit tous les forts et tous les ouvrages qu’on avait faits sur ces fleuves, et rendit les deux empires tributaires.

« Théodose, disait-il insolemment, est fils d’un père très noble, aussi bien que moi. Mais, en me payant le tribut, il est déchu de sa noblesse et est devenu mon esclave. Il n’est pas juste qu’il dresse des embûches à son maître, comme un esclave méchant. »

« Il ne convient pas à l’empereur, disait-il dans une autre occasion, d’être menteur. Il a promis à un de mes sujets de lui donner en mariage la fille de Saturnilus. S’il ne veut pas tenir sa parole, je lui déclare la guerre ; s’il ne le peut pas, et qu’il soit dans cet Etat qu’on ose lui désobéir, je marche à son secours. »

Il ne faut pas croire que ce fût par modération qu’Attila laissa subsister les Romains : il suivait les moeurs de sa nation, qui le portaient à soumettre les peuples, et non pas à les conquérir. Ce prince, dans sa maison de bois, où nous le représente Priscus, maître de toutes les nations barbares et, en quelque façon de presque toutes celles qui étaient policées, était un des grands monarques dont l’histoire ait jamais parlé.

On voyait à sa cour les ambassadeurs des Romains d’Orient et de ceux d’Occident, qui venaient recevoir ses lois ou implorer sa clémence. Tantôt il demandait qu’on lui rendît les Huns transfuges ou les esclaves romains qui s’étaient évadés ; tantôt il voulait qu’on lui livrât quelque ministre de l’empereur. Il avait mis sur l’empire d’Orient un tribut de deux mille cent livres d’or ; il recevait les appointements de général des armées romaines ; il envoyait à Constantinople ceux qu’il voulait récompenser, afin qu’on les comblât de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des Romains.

Il était craint de ses sujets, et il ne paraît pas qu’il en fût haï. Prodigieusement fier et, cependant, rusé ; ardent dans sa colère, mais sachant pardonner ou différer la punition suivant qu’il convenait à ses intérêts ; ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvait lui donner assez d’avantages ; fidèlement servi des rois mêmes qui étaient sous sa dépendance : il avait gardé pour lui seul l’ancienne simplicité des moeurs des Huns. Du reste, on ne peut guère louer sur la bravoure le chef d’une nation où les enfants entraient en fureur au récit des beaux faits d’armes de leurs pères, et où les pères versaient des larmes parce qu’ils ne pouvaient pas imiter leurs enfants.

Après sa mort, toutes les nations barbares se redivisèrent."


Voltaire, Essai sur les moeurs et l'esprit des nations, volume I, tome XI, chapitre XI : "Causes de la chute de l'empire romain", 1756 :

"Après Alaric vint Attila, qui ravageait tout, de la Chine jusqu'à la Gaule. Il était si grand, et les empereurs Théodose et Valentinien III si petits, que la princesse Honoria, soeur de Valentinien III, lui proposa de l'épouser. Elle lui envoya son anneau pour gage de sa foi ; mais avant qu'elle eût réponse d'Attila, elle était déjà grosse de la façon d'un de ses domestiques.

Lorsque Attila eut détruit la ville d'Aquilée, Léon, évêque de Rome, vint mettre à ses pieds tout l'or qu'il avait pu recueillir des Romains pour racheter du pillage les environs de cette ville dans laquelle l'empereur Valentinien III était caché. L'accord étant conclu, les moines ne manquèrent pas d'écrire que le pape Léon avait fait trembler Attila ; qu'il était venu à ce Hun avec un air et un ton de maître ; qu'il était accompagné de saint Pierre et de saint Paul, armés tous deux d'épées flamboyantes, qui étaient visiblement les deux glaives de l'Eglise de Rome. Cette manière d'écrire l'histoire a duré, chez les chrétiens, jusqu'au XVIe siècle sans interruption.

Bientôt après, des déluges de barbares inondèrent de tous côtés ce qui était échappé aux mains d'Attila."


René Grousset, L'empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan, Paris, Payot, 1939, p. 122-123 :

"L’historien goth Jornandès nous a laissé un portrait saisissant d’Attila. C’est le Hun-type. Court de taille et large de poitrine, il avait la tête grosse, les yeux petits et enfoncés, le nez épaté, le teint sombre, presque noir, la barbe rare. Terrible dans ses colères, jouant de l’effroi qu’il répandait comme d’un instrument politique, nous retrouvons en lui à peu près le même coefficient de calcul et de ruse que les historiens chinois nous montrent en Chine chez les conquérants hiong-nou des Six-Dynasties. Ses discours, d’une emphase calculée, ses menaces obscures étaient des préparatifs stratégiques, comme étaient voulues ses destructions systématiques (Aquilée, rasée au sol, ne se releva jamais de son passage), voulus ses égorgements collectifs dont le but principal était de servir de leçon à l’adversaire. A côté de cela, Jornandès et Priscus le montrent juge intègre pour les siens, généreux pour ses serviteurs, bienveillant aux soumissions sincères, de vie simple au milieu du luxe barbare des siens, ne se servant que de vaisselle en bois parmi les plats d’or de son entourage. Ajoutons d’autres traits fournis par les mêmes sources, une superstition profonde, une crédulité de sauvage envers ses chamans, un goût pour l’alcool qui faisait finir les cérémonies en scènes d’ivresse ; en même temps le souci de s’entourer de ministres et de scribes grecs comme Onégèse, romains comme Oreste, germains comme Edéco. Surtout, détail curieux chez ce chef de hordes, l’emploi fréquent de la ruse et de la politique, de préférence à la guerre. Dans la guerre même il se manifeste moins comme capitaine que comme meneur d’hommes. Et toujours, chez ce Barbare, un curieux juridisme, la recherche procédurière des prétextes diplomatiques, pour mettre, au moins en apparence, le droit de son côté. A tous ces signes on songe involontairement à un autre fondateur d’empire nomade, à un autre fils de la steppe, à Gengis-Khan."