lundi 5 septembre 2011

Le peuplement turc des Balkans sous la domination ottomane

André Clot, Mehmed II. Le conquérant de Byzance (1432-1481), Paris, Perrin, 1990 :

"Dès les premières années de leurs conquêtes en Europe, les Ottomans avaient déporté en masse des nomades d'Anatolie en Roumélie. Indociles, enclins à se laisser entraîner par les courants chiites et hétérodoxes et généralement peu favorables à la dynastie ottomane, ces éléments constituaient un danger permanent. Leur facilité à se déplacer rendait aisée leur déportation. Orhan, le deuxième sultan de la dynastie, fit aussi venir en Roumélie les Karaarab, des nomades de Karasi qui continueraient la gaza (guerre sainte) tandis qu'il ordonnait d'établir à leur place des militaires chrétiens « afin qu'ils ne nous causent pas de souci à l'avenir ». Sous Bayezid Ier, des nomades de la région de Saruhan (Egée) qui s'étaient révoltés furent envoyés peupler celle de Felipe (Philippopoli) où ils formèrent d'importants groupes turkmènes. De nombreux exemples existent de cette pratique, conforme au droit ottoman selon lequel l'empire est comme un immense domaine sur lequel le souverain a le droit d'utiliser les hommes à sa volonté. Aux XIVe et XVe siècles, des nomades yürüks sont transférés en Thrace, sur les pentes des Balkans, en Dobroudja, surtout le long des grands axes routiers, d'autres plus tard en Albanie. Des populations furent aussi invitées à s'établir volontairement sur les terres nouvellement conquises afin d'accroître les superficies cultivées et augmenter ainsi les revenus de l'Etat. Des migrations en masse vers la Roumélie eurent lieu au moment de l'invasion de Tamerlan, en 1402. L'Anatolie occidentale était alors surpeuplée par tous ceux qui fuyaient l'anarchie qui régnait dans les pays asiatiques proches de l'Asie mineure après les invasions mongoles et l'effondrement des Ilkhanides. Les musulmans arrivèrent ainsi à constituer le quart environ de la population des Balkans où ils créèrent des agglomérations séparées de celles des chrétiens, comme l'indiquent les noms de nombreux villages." (p. 89-90)


Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991 :

"Mehmed [sultan ottoman], pendant ce temps, était absorbé par les affaires d'Asie. Il dut lutter contre les émirs de Karaman et de deux jeunes Etats qui s'étaient développés à l'est du plateau anatolien, ceux du Mouton Noir et du Mouton Blanc. Mehmed vainquit ces derniers et déporta des milliers de soldats turcomans qui furent installés en pays bulgare autour de Filibe où ils ont laissé leur nom au « marché des Tatars » (Tatar-Pazarcik), maintenant Pazardžik." (p. 74)

"On a déjà noté la persistance à travers l'histoire de groupes ethno-linguistiques : grec, albanais, roumain, bulgare, serbe, antérieurs à la conquête ottomane et qui ont perduré par-delà la domination du sultan. Mais on a également recensé un certain nombre de nouveaux venus durant les siècles de cette domination : Turcomans, dits Turcs, Tcherkesses et Tatars, Arméniens, Tsiganes, Juifs. Il serait donc trop simple d'imaginer, comme les historiens nationalistes du XIXe siècle, une stabilité de blocs ethniques justifiant des frontières modernes intangibles. La conquête ottomane a ébranlé ces groupes, la politique du sultan n'a pas reculé devant les transferts de populations et des entreprises de colonisation, tandis que l'activité économique dans les frontières d'un empire étendu à trois continents se traduisait par d'amples mouvements d'hommes." (p. 116)

"Une fois la paix assurée, le pouvoir ottoman entreprit des opérations de repeuplement, soit pour assurer la mise en valeur des terres, tels les Turcs yürük et koniar dans les plaines de Macédoine, soit pour des raisons militaro-stratégiques (ainsi les Turcomans établis en Thrace orientale autour d'Edirne, leur nouvelle capitale, ou dans certains secteurs frontaliers, comme la Dobrudja et le littoral bulgare : le sultan voulait s'y appuyer sur des populations sûres, donc musulmanes). Amorcés dès la conquête, ces mouvements continuèrent jusqu'au XIXe siècle." (p. 118)

"Les croyants (moslem) avaient une double origine : les conquérants ou colons, Turcomans, dits Turcs, Tcherkesses, Tatars, et les convertis issus de tous les peuples balkaniques : Grecs, Bulgares, Serbes, Albanais, Valaques." (p. 121)

"Les paysanneries musulmanes étaient, on le sait, d'origines diverses : d'une part, des Turcs établis comme colons, d'autre part des populations chrétiennes passées à la religion des conquérants derrière leurs maîtres. Les premiers provenaient en majorité des Turcomans nomades (Yürük) que le pouvoir ottoman s'était efforcé de sédentariser, mais qui maintinrent deux siècles durant leur organisation tribale et leurs coutumes claniques, recouvertes d'un islam mêlé à leur chamanisme ancestral." (p. 142)


Gilles Veinstein, "Les provinces balkaniques (1606-1774)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Ces re'âyâ musulmans pouvaient être des chrétiens convertis, comme les Pomaks (des Bulgares islamisés), mais ils comprenaient également des Tatars et des émigrés de souche turque, originaires d'Anatolie, installés à la suite de l'avance ottomane en Dobroudja, au sud et à l'est de la Bulgarie, dans quelques vallées de Thrace et de Macédoine. La colonisation turque en Europe n'avait été massive que jusqu'au milieu du XVe siècle. Ainsi s'explique qu'elle n'ait affecté fortement que les provinces les premières conquises. Par la suite, coupée du réservoir ethnique turc d'Asie centrale par le « verrou safavide », l'Anatolie avait cessé de pouvoir nourrir une importante émigration vers l'Europe." (p. 296)


Voir également : Les Turcs de la Dobroudja