lundi 1 août 2011

Kanuni Sultan Süleyman (Soliman le Magnifique ou le Législateur)




Gilles Veinstein, "L'empire dans sa grandeur (XVIe siècle)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Süleymân Ier (notre Soliman le Magnifique) est sans doute le souverain le plus célèbre de la dynastie ottomane, le seul à être communément inclus parmi les grandes figures de l'histoire universelle. Il y a sans doute quelque injustice à cela car plusieurs de ses prédécesseurs ne lui furent pas inférieurs et contribuèrent au moins autant que lui à édifier le fabuleux empire dont il recueillit l'héritage. Par ailleurs, à côté de nombreux individus insignifiants ou proprement déséquilibrés, ses successeurs compteront encore quelques personnalités d'envergure. Il reste que son règne, impressionnant par sa durée (1520-1566), correspond en gros à la phase la plus brillante de la longue histoire ottomane : en son temps et jusqu'à nos jours, il fut, tant pour l'Occident que pour l'Orient, le symbole d'une grandeur dont il fut le bénéficiaire autant que l'artisan.

Il faut constater cependant que la personnalité propre du « Magnifique » (ou du « Législateur » (Kânûnî), pour reprendre l'épithète que lui accole la tradition ottomane) ne fut pas inférieure au rôle que l'Histoire lui réservait. Long et maigre, mal proportionné, mais le front haut, les yeux noirs et grands, l'homme offrait par son apparence physique et son comportement empreint de majesté une image digne d'un monarque aussi puissant. A priori peu favorables à ce souverain infidèle dont ils avaient tout à redouter, les observateurs occidentaux étaient pourtant unanimes à reconnaître sa grandeur. Ils ne manquaient pas de rappeler certaines faiblesses et quelques crimes qui entachaient cette existence : une trop grande soumission dans sa jeunesse à son favori, Ibrâhîm Pacha, puis à la belle esclave, Roxelane, dont il fit son épouse ; le meurtre de deux de ses fils au nom d'une application impitoyable de la raison d'Etat. Mais ces aspects négatifs ne suffisaient pas à remettre en cause la haute réputation de ce souverain : celle d'un homme sage et d'une exceptionnelle élévation morale, fidèle à ses engagements, vertueux dans sa vie privée, remarquablement instruit et zélé en matière de religion. Avec l'âge, piété et vertu se mueront chez lui dans l'austérité la plus rigoureuse, tandis que la fermeté du caractère confinera à une apparente indifférence à tous les aléas de la destinée.

Sous le règne de cette sévère et noble figure, les conquêtes décisives accomplies au Moyen-Orient, peu avant sa mort par son père Selîm Ier, sont définitivement intégrées, puis toute une série d'acquisitions nouvelles viennent compléter les territoires ottomans sur leurs différentes frontières terrestres et maritimes. L'empire atteint alors pour l'essentiel son expansion maximale : ses adjonctions ultérieures ne seront que des ajustements (Chypre et la Crète) ou des poussées éphémères, tandis qu'à l'inverse le reflux commencera à s'amorcer à la fin du XVIIe siècle. Dès la seconde moitié du règne de Süleyman le caractère nouveau revêtu par l'avance ottomane, le fait qu'il ne s'agit plus, aussi bien face aux Habsbourg qu'aux Safavides, d'emporter durablement des provinces entières, voire des royaumes, mais de gagner pas à pas quelques forteresses difficiles à tenir, fait bien voir que des limites ont été atteintes." (p. 159-160)


André Clot, Soliman le Magnifique, Paris, Fayard, 1983 :

"Quand il ceint le sabre d'Osman, en 1520, Soliman a vingt-cinq ans. On possède de lui plusieurs descriptions dont une de l'ambassadeur de Venise Bartolomeo Contarini. « Il est grand mais mince, d'une complexion délicate. Son nez est un peu trop long, ses traits sont fins, son nez aquilin. Il a une ombre de moustache et une courte barbe. Son air est agréable mais il est un peu pâle. » Ce portrait correspond assez exactement au profil tracé par Albert Dürer en 1526. Dürer, qui ne l'avait jamais rencontré, l'avait dessiné d'après des descriptions que lui avaient laissées des Vénitiens. Un autre dessin, un peu plus tardif, de Hiéronymius Hopfer, reproduit quasi exactement le portrait de Dürer, mais représente le profil dans la direction opposée. Ces portraits sont aussi très proches de celui reproduit sur la couverture de notre livre mais Soliman paraît ici un peu plus âgé. Les uns et les autres montrent un nez busqué sur une lèvre supérieure courte, le menton assez accusé, de petites oreilles. Le cou est long et mince. La ressemblance de Soliman avec son arrière-grand-père Mehmed le Conquérant, dont Gentile Bellini nous a laissé le portrait, est frappante. Soliman offre un visage sévère, encore accentué par son habitude de faire descendre son turban presque sur ses yeux. Son calme et son sang-froid sont à l'opposé du caractère violent et emporté de son père. Distant et d'une majesté qui lui est comme naturelle, son attitude est bien celle du puissant padichah qui, comme son aïeul, prétend à l'empire du monde.

Le nouveau sultan est un pieux musulman, exempt de tout fanatisme. Son attitude envers les Chiites en témoigne, tout au moins au début de son règne. Tolérant envers les Chrétiens, comme le prescrit la religion musulmane, il leur demandera seulement d'exécuter leurs obligations, fiscales entre autres. Pour le reste, la religion de ses sujets non musulmans lui est indifférente." (p. 52-53)

"Soliman, en ces années d'âge mûr, est resté un homme d'aspect jeune, mince et assez frêle. Mais sa main, rapporte Bragadino, est très forte « et on dit qu'il est capable de bander l'arc le plus tendu ». L'ambassadeur de Venise ajoute que son caractère est à la fois colérique et mélancolique et qu'il n'est guère porté au travail car, note-t-il, « il a abandonné l'Empire au grand vizir sans lequel ni lui-même ni personne de la Cour ne prend aucune décision alors qu'Ibrahim fait tout sans consulter le Grand Seigneur ni quelqu'un d'autre ».

Commandeur des Croyants, Protecteur des Villes saintes par la volonté de Dieu qui l'a désigné pour occuper le siège des Grands Califes, il a une très haute idée de son rôle dans l'Islam. Il est le « Calife Exalté » auquel le monde musulman tout entier doit être soumis, le Gazi Suprême qui a remplacé le dernier des Abbassides comme Lieutenant de Dieu sur la terre. Ses obligations de gazi, héritées de ses ancêtres qui combattaient aux confins du monde de l'Islam et de la Chrétienté, s'étendent maintenant à la terre entière.

Sincèrement pieux, le sultan est convaincu que Dieu est avec lui. Avant la bataille de Mohacs il prononce une prière passionnée dont l'histoire a gardé le souvenir. Par humilité, il n'hésite pas, à Buda, à se joindre aux porteurs de la bière de l'un de ses compagnons. Très libéral envers les non-Musulmans, sa sévérité est extrême à l'égard de l'hérésie chiite. Sans aller aussi loin que son père qui aurait fait massacrer 40 000 Chiites, il condamne sans nuance ses partisans. Il n'a que mépris pour le chah de Perse qui s'écarte de l'orthodoxie sunnite. Pour cette raison, pour des raisons politiques aussi, il rêve de l'écraser.

On conserve à la Süleymaniye, la grande mosquée d'Istanbul, huit exemplaires du Coran copiés de la main de Soliman. Le sultan aime les discussions entre théologiens et y participe volontiers pour argumenter sur tel ou tel point du Coran ou des hadîth et non pour s'instruire des autres religions comme, dit-on, Mehmed II qui, selon Spandugino, faisait brûler des cierges devant des reliques. « Son passe-temps favori, rapporte le voyageur français Antoine Geuffroy, est de lire ès livres de philosophie et de sa foy. En laquelle il est tellement instruit que son Mufty ne lui sçaurait apprendre aucune chose. »

Sa religion est sans fanatisme. Sa tolérance est celle que prescrit le Coran envers les « peuples du Livre » aussi longtemps qu'ils ne prennent pas les armes contre les Musulmans. L'Empire ottoman garantit les vies, les libertés, les propriétés des Infidèles (dhimmi) et Soliman respecte les accords passés avec les Millet, sans restriction ni zèle excessif. Il refuse à François Ier de restituer une église à Jérusalem qui avait été transformée en mosquée, car il est contraire aux principes de la religion d'abandonner une mosquée quand des prières y ont été dites ; mais, pour bien montrer que son refus n'a pas d'autre motif que religieux, il ajoute que les Chrétiens conserveront en toute sûreté les oratoires et les établissements qu'ils occupent actuellement « sans que personne puisse les opprimer et les tourmenter d'aucune manière ».

Dans sa vieillesse, il interdira l'usage du vin dont il avait modérément usé autrefois. Il utilisa une seule fois des plats d'or et d'argent lors de la réception d'une ambassade persane. Les légistes lui ayant fait observer que ce luxe était incompatible avec les préceptes de la religion, il ordonna qu'à l'avenir on servît au Palais en toutes circonstances les repas dans la porcelaine de Chine habituelle. Peu d'années avant sa mort, celle-ci sera même abandonnée et on n'utilisera plus que des plats de terre." (p. 102-103)