samedi 4 juin 2011

L'exaltation de la culture populaire turque d'Anatolie par le régime kémaliste

Thierry Zarcone, La Turquie. De l'Empire ottoman à la République d'Atatürk, Paris, Gallimard, 2005, p. 82-84 :

"Le régime comble le vide associatif et culturel du pays en imposant, en 1932, ses propres centres culturels, les Maisons du peuple (halkevi), dans les villes, et les Chambres du peuple (halkodasï), dans les villages, qui relayent son idéologie et diffusent les valeurs de la modernité. C'est le début d'une phase radicale dans la sécularisation et la modernisation de la culture qui avait commencé au début du siècle.

Un vaste projet de relecture de l'histoire et de turquification de la langue est inauguré en 1931 avec la Société pour l'étude de l'histoire turque, et, en 1932, avec la Société pour l'étude de la langue turque. (...) La langue ottomane est expurgée des mots d'emprunt arabe et persan que l'on remplace par des néologismes inspirés du turc archaïque. La philosophie d'influence occidentale est à l'honneur avec la création, en 1931, de l'Association philosophique turque. La volonté de changement touche également le milieu de la musique et des arts. A partir de 1926, les conservatoires de musique donnent la priorité à l'étude de la musique occidentale. L'artisanat connaît un renouveau et devient un art national. La culture populaire est remise à l'honneur, le folklore fait l'objet de l'attention des chercheurs : c'est la lente disparition de la culture élitiste propre à l'Empire ottoman.

L'éducation occupe une place essentielle aux yeux des kémalistes ; elle permet d'inculquer les principes et les valeurs de la république et de lutter contre l'illettrisme du monde rural (90 % de la population au début de la République). Les écoles, gratuites et laïques, transmettent le sentiment de l'identité nationale, le patriotisme, les principes républicains et kémalistes, l'esprit positiviste. Une université nouvelle, remaniée, expurgée de ses enseignants qui ne sont pas de fidèles partisans du kémalisme, est inaugurée à Istanbul en 1933.

La culture nationale privilégie l'Anatolie, l'étude de ses traditions et le dialogue avec les campagnes (ci-dessous, un orchestre traditionnel de village). Le théâtre, considéré comme « un instrument de suggestion et d'inspiration sans équivalent », sert ce dialogue et rapproche les élites du peuple. La langue utilisée est celle du récit ou du conte. Neyzen Tevfik (à gauche), l'un des plus grands joueurs de flûte mevlevi, poète satirique et soufi anticonformiste, qui se produit dans les cafés et les cabarets, se trouve au croisement des cultures savante et populaire.

La littérature et la poésie connaissent une révolution unique avec l'abandon des caractères arabes qui entraîne la disparition des modèles prosodiques ottomans. L'écriture latine permet à tout un chacun d'accéder à la lecture. Les écrits de quelques auteurs classiques, comme le poète Yunus Emre ou le soufi Mevlana, sont lus avec des yeux nouveaux et incarnent la littérature nationale. Leur caractère métaphysique ou mystique est écarté, et seul est retenu leur islam éclairé, tolérant, universel. Les kémalistes savent la place que la littérature peut jouer dans la formation des esprits et ils placent de grands espoirs dans les romans et la poésie publiés par les auteurs républicains. Le nouveau roman abandonne les modèles figés de la littérature ottomane et évolue vers un engagement social et politique. On assiste en particulier à l'émergence d'une littérature paysanne qui décrit la vie rude du petit peuple des campagnes anatoliennes, les tensions qui résultent du tournant social et culturel que connaît le pays (Yakup Kadri Karaosmanoglu). Les femmes écrivains (Halide Edip Adivar) se penchent sur les contradictions issues de la nouvelle égalité qu'elles viennent d'acquérir. Enfin, le régime lance un projet de traduction des classiques de la littérature occidentale."