mardi 7 juin 2011

L'amitié franco-turque

Pierre Blanc, La déchirure chypriote : géopolitique d'une île divisée, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 243 :

"Les liens entre la France et la Turquie ont une réelle profondeur historique et culturelle. En Turquie, le souvenir de l'alliance entre François 1er et Soliman le Magnifique, scellée contre Charles Quint, semble assez ancré dans les esprits. De même, il est souvent rappelé qu'Atatürk était épris de culture française, sans doute parce qu'elle a accouché du nationalisme dont il s'est fait le héraut en Turquie. Cet intérêt pour la France a conduit d'ailleurs le fondateur de la République turque à faire la promotion de la langue française au sein de son administration.

Des personnalités politiques plus contemporaines ont permis d'entretenir l'intensité de ces liens entre la France et la Turquie. Le Général de Gaulle a cultivé cette relation, en particulier dans les années soixante, son héritier politique Jacques Chirac se retrouvant ainsi actuellement en phase avec la politique pro-turque entreprise par son inspirateur. De même, Alain Juppé qui était ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement d'Edouard Balladur, s'est situé dans cette tradition en se faisant l'apôtre de la signature d'une Union douanière entre l'Europe et la Turquie. Mais cette propension à entretenir des relations franco-turques cordiales n'est pas l'exclusive du gaullisme puisque le président Mitterrand avait relancé en 1984 avec son homologue turc, Turgut Özal, les relations avec la Turquie qui avaient été quelque peu refroidies sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing."

Celal Sayan, La construction de l'Etat national turc et le mouvement national kurde, 1918-1938, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2002, p. 572-573 :

"(...) la France mena, à l'égard des Kurdes une politique constante basée sur une simple logique ; tout ce qui allait à l'encontre des intérêts de la Turquie, affaiblissait cette dernière, rendait forcément service à la Grande Bretagne. L'adversaire acharnée de cette dernière qui fut la France ne pouvait pas soutenir une initiative renforçant les intérêts de son adversaire.

Comme nous l'avons constaté antérieurement, même lors du conflit franco-turc dû à l'occupation, par les unités françaises et des volontaires arméniens de la Cilicie et des villes Maras, Antep, Urfa, l'attitude française sur le fond n'a pas changé.

A l'exemple de la permission de l'utilisation du chemin de fer de Bagdad, donnée par la France aux forces de répression turques, et l'utilisation des trains français à cet égard, la France se montra assez généreuse vis-à-vis des demandes de la Turquie kémaliste.

Comme nous n'avons pas jusqu'à lors rencontré des affirmations ou de simples renseignements laissant entendre que les autorités françaises ont eu envers la résistance kurde, ne serait-ce qu'une attitude tendre à cette période, il serait inutile d'insister plus longuement sur la politique kurde de la France."

İsmail Soysal, "Les relations politiques turco-françaises (1921-1985)", in Jean-Louis Bacqué-Grammont et Hâmit Batu (dir.), L'Empire Ottoman, la République de Turquie et la France, Istanbul, IFEA, 1986, p. 654-655 :

"Les intérêts essentiels des deux pays [la France et la Turquie] se confondaient et la Turquie avait besoin de la contribution de la France pour son propre redressement économique. D'autre part le même droit à l'auto-détermination réclamé par les Algériens l'était aussi par la Grèce, en faveur des Chypriotes. Or, le gouvernement turc considérait cette dernière demande comme un prétexte pour l'annexion de l'île par la Grèce (Enosis). En fait, si les Français se trouvaient en minorité en Algérie, les Turcs l'étaient aussi à Chypre. Par conséquent, de même que la France considérait que l'affaire d'Algérie était une question interne, le gouvernement turc était enclin à voir dans le problème de Chypre, du moins au début, une question relevant uniquement de la Grande-Bretagne et chercha à étouffer l'affaire. En d'autres termes, il importait d'éviter une contradiction à propos des solutions qui devaient être trouvées dans les deux cas. C'est la raison pour laquelle, pendant des années la France s'opposera également au principe de l'autodétermination dans la question de Chypre alors que la Grèce, autre membre de l'OTAN, plaidera dans le sens opposé, tant pour l'affaire d'Algérie que celle de Chypre. En 1955, à l'Assemblée Générale des Nations Unies, la Turquie s'aligna sur le point de vue français : l'affaire algérienne était une question interne et elle vota donc contre son inscription à l'ordre du jour. En 1958 et en 1959, elle changea quelque peu son attitude, car elle cherchait alors à se rapprocher du groupe afro-asiatique. Elle admit à ce moment le principe de l'autodétermination, mais n'alla pas jusqu'à adhérer à la proposition visant à faire reconnaître l'indépendance de l'Algérie et s'abstint de voter dans ce sens. La mise au point turque déclarait : « Pour résoudre ce problème, le meilleur moyen est non pas d'envenimer les choses, ce qui ne pourrait que déboucher sur une impasse, mais de s'employer à promouvoir entre les parties des négociations afin de parvenir à un compromis. La Turquie, à titre d'alliée de la France, fait tout son possible dans ce domaine »."

Christophe Chiclet, "L'attitude de la France face au conflit gréco-turc", in Semih Vaner (dir.), Le Différend gréco-turc, Paris, L'Harmattan, 1988, p. 202 :

"Les relations franco-turques en constante amélioration depuis 1923 et 1939, sont devenues excellentes sous la présidence du général de Gaulle. Pourtant en 1972, elles se détériorent avec l'inauguration d'une stèle commémorative arménienne à Marseille. L'affaire de Chypre (voir infra) va annoncer la rupture, consommée par les attentats arméniens. Ankara en conçoit une vive amertume. D'autant plus que Monte Melkonian est arrêté mais libéré à Paris en novembre 1981. L'ambassade de Turquie dans la capitale française avait alors été mise en garde par des policiers français mécontents de cette libération. Pour parfaire le tout, François Mitterrand et son ministre Joseph Franceschi, reconnaissent officiellement, et les premiers, le « génocide arménien ». Ainsi, lorsque Etienne Manac'h, envoyé spécial de la présidence de la République, arrive à Ankara en mai 1984 pour rouvrir le dialogue avec les autorités turques, les Arméniens de France sont indignés et le font savoir. Ce voyage avait pour but de relancer les relations économiques devenues quasiment inexistantes. Seul Renault continuait à travailler en Turquie. Après avoir rencontré le général Evren et diverses personnalités turques, Etienne Manac'h trace une première voie en vue d'une normalisation future. Curieusement, le voyage de l'émissaire d'un président socialiste ne portera véritablement ses fruits qu'après le retour de la droite au pouvoir à Paris, le 16 mars 1986. Ainsi, le 13 mai 1986, lors de sa rencontre avec le président de la république hellénique, Christos Sartzétakis, Jacques Chirac met sur un pied d'égalité la Grèce et la Turquie."

Gaïdz Minassian, Guerre et terrorisme arméniens, 1972-1998, Paris, PUF, 2002, p. 96 :

"En coulisses, des connivences entre les terroristes turcs [sic] à la solde des loups gris et du MIT [service de renseignement turc], et la DST auraient été établies en pleine période d'attentats antiarméniens en France et en Europe. Les services secrets turcs attentent à la vie d'A. Toranian [porte-parole du bras politique de l'ASALA] le 5 décembre 1983 et piègent le véhicule de H. Papazian, porte-parole de la FRA, le 1er mai 1984."