dimanche 5 juin 2011

La pluralité de l'Islam turc

Thierry Zarcone, La Turquie. De l'Empire ottoman à la République d'Atatürk, Paris, Gallimard, 2005, p. 18-21 :

"La principale caractéristique du monde turc, comparé à ses voisins arabes, est son pluralisme religieux. L'islam y adopte en effet des formes variées et souvent antagonistes. La mouvance majoritaire est l'islam orthodoxe, d'obédience sunnite et de droit hanéfite, incarné par le sultan-calife, commandeur des croyants, et par la puissante caste des oulémas. Il est enseigné dans les medrese et les commandements ont force de loi dans l'Empire. Après le sultan-calife, le principal représentant de cet islam est le sheykhülislam qui administre la communauté en la réglant sur la charia et en prononçant des aggiornamentos (fetva).

Le deuxième courant important est celui des confréries (tarikat), de vastes organisations qui donnent une structure et un cadre à la mystique musulmane, ou soufisme. Les confréries, rares formes d'association en islam, connaissent un développement exceptionnel et imprègnent la vie sociale, économique, culturelle et politique. Les plus grandes disposent d'un patrimoine foncier et immobilier démesuré. Elles s'occupent de bienfaisance et assurent la transmission de plusieurs formes d'art et de savoir, qui n'existent pas dans le programme d'enseignement des medrese : musique, littérature, poésie, danse. Par l'intermédiaire de leurs guides spirituels (cheikhs), elles exercent aussi un puissant ascendant au Palais et sur certains sultans. Les confréries possèdent également une assise populaire, contrairement aux medrese. Sur le plan doctrinal, elles se distinguent néanmoins les unes des autres selon qu'elles respectent plus ou moins fidèlement la lettre de la religion ; certaines (Nakshibendiye, Shazeliye) sont très rigides et orthodoxes et comptent des oulémas dans leurs rangs, d'autres (Mevleviye, Halvetiye, Kadiriye) sont plus mitigées, d'autres encore (Bektashiye, Melamiye) se trouvent à la limite de l'hétérodoxie. D'une manière générale, le soufi ou le derviche va plus loin dans sa quête spirituelle que le simple croyant ou l'ouléma ; il vise une ascèse à travers une « purification du coeur » et une voie ascétique, et cherche le sens secret (batin) des versets du Coran et des hadith. Alors que les soufis des confréries les plus rigoristes ne pratiquent que les seules prières répétitives (zikr), d'autres s'adonnent de surcroît à la retraite (halvet) en cellule isolée ou à la danse extatique (sema), comme les derviches tourneurs.

Le troisième courant de l'islam turc rassemble les Turcomans (appelés également Kïzïlbash puis Alévis à partir de la fin du XIXe siècle) du monde rural. Fidèles à certaines croyances et pratiques de l'ancienne foi des steppes, leur islam n'est qu'un vernis superficiel. Ce courant hétérogène, qui règne dans certaines régions de l'Anatolie et des Balkans, pénétrera dans les villes, au XXe siècle, avec l'exode rural. Il a longtemps été combattu par le pouvoir ottoman et ses docteurs qui le jugent hérétique. Il est en effet imprégné, à des degrés variables, d'animisme et de chamanisme, de soufisme, de chiisme et même de christianisme. C'est un islam qui n'est ni sunnite ni chiite, car il ne respecte pas les cinq piliers de l'islam. Certains de ses membres croient, du reste, à la métempsychose. Son mode d'adoration, que l'on peut qualifier de « mystique communautaire », se réduit à des assemblées secrètes où les fidèles des deux sexes dansent et chantent des poésies sacrées. A ces pratiques rituelles s'ajoute le pèlerinage aux tombeaux de leurs saints, dont les plus célèbres sont Hacï Bektash Veli et Abdal Musa, en Anatolie, et Otman Baba, dans les Balkans.

Le dernier courant, celui des docteurs-philosophes, est minoritaire. Il rassemble des groupes ou des individus isolés qui se tiennent au point de rencontre des savoirs de la medrese, du soufisme et de la philosophie arabo-musulmane d'Avicenne et de Farabi en particulier. Cette dernière influence est jugée impie par les oulémas car, héritière du rationalisme des philosophes grecs de l'école néoplatonicienne, elle encourage la critique du dogme religieux. Les docteurs-philosophes rejettent notamment le caractère incréé du Coran, la résurrection des corps, la réalité du paradis et de l'enfer, et considèrent que le monde existe de toute éternité, alors que les Ecritures le font naître à un moment précis par la volonté de Dieu. Les plus illustres représentants de ce courant sont Bedreddin Simavi, pendu en 1416, et Oglanlar Cheikh, exécuté en 1528."