lundi 20 juin 2011

Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc




Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 314-315 :

"Après la « révolution jeune-turque » de 1908, les cadres civils du Comité Union et Progrès, tel Talat Paşa sont au pouvoir. Mais lors du coup d'Etat de la Sublime Porte de janvier 1913, les rênes du pouvoir passent alors aux mains des cadres militaires du Comité et notamment d'Enver Paşa qui le fomenta. Dès 1908, la question de l'armée et de la politique est très prégnante. Les Paşa se partagent en deux groupes : d'un côté, les Paşa unionistes qui placent l'armée au centre de la politique (Enver, Cemal). Un autre groupe de Paşa soutient à partir de 1909 que l'armée doit rester en dehors de la politique (Mustafa Kemal, Fevzi Çakmak) qui sont écartés et marginalisés. (...)

Enver Paşa, une fois au poste de ministre de la Guerre, dirige les affaires de manière très personnelle. La politique de rajeunissement des cadres qu'il entreprend portera ses fruits à long terme. Beaucoup de cadres de la guerre d'indépendance ont notamment été formés à cette époque-là. A court terme, c'est l'alliance avec l'Allemagne et l'entrée dans le Premier conflit mondial qu'il décide, pour réaliser ses desseins panislamistes.

L'opposition entre Mustafa Kemal et Enver a commencé lors du premier affrontement à l'intérieur de l'armée en 1909. Deux conceptions opposées du monde s'affrontent. Enver est un idéaliste qui nourrit de grands desseins pour l'Empire. Au début de la Première Guerre mondiale, il est responsable du désastre de Sarıkamış où il a jeté les soldats ottomans. Pendant ce temps, Mustafa Kemal, partisan de la Realpolitik, tient coûte que coûte le verrou des Dardanelles à Çanakkale, résistant à l'ennemi. A la fin de la Première Guerre mondiale, Enver se lance dans de nouvelles aventures en Asie Centrale où il tombe sur le champ de bataille en combattant les Bolcheviques. A la même époque, Mustafa Kemal dirige une guerre d'indépendance qui sera couronnée de victoire."

Semih Vaner, "La Turquie entre l'Occident-Patron et le « Grand Voisin du Nord »", in Zaki Laïdi (dir.), L'URSS vue du Tiers Monde, Paris, Karthala, 1984, p. 100-101 :

"L'itinéraire le plus singulier de ces panturquistes et pantouraniens fut sant doute celui d'Enver, ministre de la Guerre en 1914 et principal responsable de l'entrée en guerre de l'Empire ottoman aux côtés de l'Allemagne. Exilé en Union soviétique, Enver chercha d'abord avec ses partisans unionistes, « moyennant quelques réserves et certaines approximations idéologiques, son ralliement à la cause bolchevique » avant de tomber en août 1922, au cours d'une expédition au Turkestan, à la tête des Basmacı, contre l'armée rouge. Sans désavouer ouvertement cette entreprise vouée dès le départ à l'échec, Mustapha Kemal ne la condamne pas pour conserver contre Moscou un moyen de pression. Mais, en même temps, par souci de ne pas s'attirer l'hostilité de la Russie soviétique et de ne pas non plus soutenir un adversaire politique potentiel et acharné, il se garda bien de la cautionner."