samedi 14 mai 2011

Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

Dimitri Kitsikis, L'Empire ottoman, Paris, PUF, 1991, p. 84-88 :

"En 1905, le fondateur de la République turque, Mustafa Kemal Atatürk, était un jeune officier, en garnison à Damas. En contact avec l'Islam arabe, dans une ville intégriste, il se prit d'une aversion profonde pour les formes extérieures de l'Islam. Il considéra que les Arabes étaient responsables du déclin des Turcs, à cause de leur obscurantisme religieux. D'après lui, les Turcs avaient toujours été bien plus proches des Grecs que des Arabes.

Le fait est que, si le déclin de l'Empire s'amorça après la fin du règne de Süleyman le Législateur, en 1566, les origines de ce déclin peuvent être retracées cinquante ans plus tôt et plus précisément sous le règne de Selim Ier le Terrible (1512-1520). Deux évènements majeurs de ce règne sont à retenir. Le premier est la lutte contre les chiites hétérodoxes d'Anatolie orientale, les Kızılbaş, soutenus par l'Iran (1513-1514), qui développa un sunnisme militant ; le second est la conquête des pays arabes (1516-1517) et la destruction de l'Empire mamelouk sunnite d'Egypte et de Syrie, dont la capitale était Le Caire et qui vécut de 1250 à 1517. Le Caire avait été la grande rivale d'Istanbul.

Ce n'est pas l'appropriation, par les Ottomans, du titre de caliphe qui est ici important, étant donné qu'à l'époque ce titre était utilisé par tout souverain musulman. L'idée d'un caliphe unique pour l'ensemble de l'Islam n'avait plus de valeur depuis le XIIIe siècle. L'histoire selon laquelle le caliphe abbasside du Caire al-Mutawakkil aurait cédé son titre à Selim Ier et à ses successeurs est pure légende. En fait, jamais les ulémas ne reconnurent la validité du titre du caliphe de tout l'Islam pour les souverains ottomans, même quand ceux-ci s'en réclamèrent après 1774 et le firent reconnaître par les Russes, en Crimée.

Plus importante est la conquête des lieux saints de l'Islam, qui fit de l'empereur ottoman le protecteur de La Mecque et de Médine et le gardien des routes de pèlerinage. Mais ce qui rendit la conquête des pays arabes, déterminante pour l'avenir de l'Empire, fut son arabisation sur le plan religieux. Déjà, en 1517, tout de suite après l'annexion de l'Egypte, les navires de Selim Ier ramenèrent à Istanbul, outre le caliphe al-Mutawakkil, quelque 2000 artisans, marchands et dirigeants religieux égyptiens de premier plan. Des hommes qui avaient été de hauts fonctionnaires dans les services arabes firent leur entrée dans l'administration ottomane et influencèrent sa structure et son esprit. (...)

Cette tolérance turque était encore présente dans les siècles de décadence, comme en témoignait, parmi d'autres, l'ambassadeur anglais à Istanbul, Henry Grenville, qui écrivait dans un rapport au gouvernement, en 1766, que les Turcs étaient bien, en matière de religion, les gens les plus tolérants qui soient. Néanmoins, avec Selim Ier et la conquête des pays arabes, un tournant vers l'intégrisme musulman se manifesta, qui allait se développer tout au long du XVIe et du XVIIe siècles, sous l'influence de l'école sunnite des hanbalites (fondée par Ahmad al-Hanbal, mort en 855), qui s'opposaient aux mystiques, tout autant qu'aux défenseurs des sciences. (...)

L'influence grandissante des intégristes depuis le XVIe siècle rendit extrêmement difficile le développement des sciences et des techniques dans l'Empire."