jeudi 5 mai 2011

Un article de Jean Jaurès : "La Pologne Turque"

Le 1er novembre 1912, dans le journal L'Humanité, le célèbre socialiste français Jean Jaurès fit montre d'un sens aigu des enjeux au coeur desquels se trouvait l'Empire ottoman déclinant, alors victime d'une guerre (la Première Guerre balkanique) déclenchée de concert par la Grèce, la Serbie, le Monténégro et la Bulgarie. Alors que les Turcs se battaient pour les importantes possessions des vilayet de Macédoine, Jaurès leur exprima sa compassion et récusa vivement la propagande turcophobe :

La Pologne Turque

La nouvelle et grave défaite de l'armée turque semble enlever à la Turquie tout moyen de résistance, toute chance de relèvement militaire. Et ceux qui avaient déjà formé et même publié des plans de démembrement avant même que l'armée turque eût reçu ce coup suprême, vont sans doute précipiter leurs convoitises. Pour nous, nous ne suivrons pas l'exemple de ceux qui ne pardonnent pas à la Turquie ses défaites ; et nous ne cacherons pas notre douleur de la disparition d'une nation. C'eût été une noble chose d'associer les Musulmans à la civilisation européenne, d'aider ceux des Turcs qui tentaient, malgré les difficultés sans nombre, malgré les résistances formidables du passé, de moderniser leur pays.

L'Europe égoïste et basse a manœuvré de telle sorte que le nouveau régime, discrédité et affaibli par tous les coups qu'elle lui portait, n'a pu remplir sa mission historique. Elle a rendu presque impossible l'œuvre de réforme qui aurait donné à toutes les populations balkaniques les justes garanties que les Etats balkaniques conquièrent maintenant à la pointe du glaive, dans l'ivresse de la force et au prix du meurtre et du dépècement d'une nation. Ce ne sera pas la suppression de la servitude. C'en sera le renversement. Il y aura seulement d'autres maîtres et d'autres esclaves. Et l'abaissement qu'on inflige au monde musulman par la suppression de la Turquie sera une diminution pour la civilisation générale. Même si, à la longue, des progrès politiques et sociaux doivent résulter de la crise, c'est par des chemins ignominieux et sanglants, par la ruse et par la violence, que la race humaine y aura été conduite.

C'est bien, qu'on ne s'y trompe pas, la suppression totale de la Turquie qu'on prépare. Il n'y aura pas seulement démembrement de la Turquie européenne. Il y aura démembrement de la Turquie asiatique. Quand la Serbie aura la Macédoine, quand la Roumanie aura la Dobroudja, quand la Bulgarie aura presque toute la Thrace, quelle valeur nationale gardera Constantinople ? Ce ne sera plus une capitale politique. Ce sera un entrepôt de marchandises, un bazar oriental placé sous le contrôle de toutes les puissances. Mais quel est donc alors le pouvoir qui administrera la Turquie d'Asie ? Où sera son point d'appui ? Où sera son prestige ? Où seront ses ressources ? Comment la Turquie mutilée et réduite à son domaine asiatique pourra-t-elle faire face aux engagements financiers de tout ordre qu'elle a souscrits, au paiement de la dette ottomane, au paiement des garanties kilométriques pour les voies ferrées concédées à l'Allemagne et à la Russie ? Tous les créanciers voudront prendre des gages, et la protection des Arméniens fournira le prétexte d'humanité dont les financiers et les gouvernements auront besoin. Ainsi, de même que le premier partage la Pologne a conduit fatalement à de nouveaux partages, le démembrement de la Turquie d'Europe conduira au dépècement de la Turquie d'Asie.

Oui vraiment les réactionnaires d'Europe et de France ont le droit de se réjouir. Tout ce qui démontre que l'humanité est incapable d'une action noble et sage, tout ce qui rabat les hautes espérances, tout ce qui substitue les solutions de rouerie et de brutalité aux œuvres de raison, de progrès et de justice sert leur triste dessein. Les voilà qui triomphent maintenant de la ruine de la Turquie en disant : C'est le nouveau régime qui l'a perdue. C'est parce qu'elle s'est livrée « aux francs-maçons », aux faiseurs de système, aux idéologues, qu'elle est en train de périr. Ô les hypocrites qui oublient que le régime d'Abdul-Hamid avait miné toutes les forces, et que l'Europe n'a pas laissé au nouveau régime un jour de répit pour réparer les effets de l'ancien ! C'est Abdul-Hamid qu'ils proposeront bientôt comme modèle aux gouvernements de l'Europe. En attendant, ils exaltent devant les peuples européens la vertu du glaive et de la croix. Les radicaux de France peuvent voir où nous a conduits leur politique, la politique de M. Delcassé et de M. Clemenceau. Les libéraux d'Angleterre peuvent voir où les a conduits la politique de sir Edward Grey. Jamais la réaction européenne ne fut plus insolente. Jamais l'idéalisme démocratique ne fut plus bafoué.

Dans cette lamentable crise, nous ne pouvons plus que formuler un vœu. C'est d'abord que les puissances de l'Europe qui ont perfidement préparé la ruine de la Turquie, n'appliquent pas maintenant la même perfidie aux Etats balkaniques. C'est qu'elles n'essaient pas de leur enlever, au profit de quelque survenant de la dernière heure, le fruit d'une entreprise où du moins il ont mis leur sang. Et c'est aussi qu'elles n'ébauchent pas des combinaisons où elles risqueraient de se heurter les unes les autres. Elles ont tout fait depuis des années contre la Turquie. Elles n'ont rien fait, ouvertement, courageusement, pour les Etats balkaniques. De quel droit chercheraient-elles à tirer profit de l'immense crise ? De quel droit créeraient-elles maintenant, par le cynisme de leurs appétits, le risque d'un conflit universel ?

C'est pour lutter contre toutes ces forces mauvaises, c'est pour opposer à toutes ces intrigues, à toutes ces manœuvres, la volonté de paix et de justice du prolétariat international, c'est pour intensifier et coordonner l'action de tous les socialistes, de tous les travailleurs contre la politique d'aventure et de rapine, que les délégués au Bureau socialiste ont décidé la convocation prochaine d'un Congrès international extraordinaire. Que tous les groupes de notre Parti s'y préparent pour que la volonté commune du prolétariat universel s'affirme avec le plus de force possible et d'éclat.

Jean Jaurès.