samedi 28 mai 2011

Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies

Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres-Oxford-New York, Oxford University Press, 1968, p. 408-409 :

"Plusieurs ordres, avec leur opposition religieuse et politique à l'autorité, semblent avoir sympathisé avec les conspirateurs jeune-turcs contre Abdülhamid ; l'organisation diffuse et quasi-maçonnique des ordres en firent des alliés utiles. Les Bektaşis, en particulier, semblent avoir eu des liens étroits avec les Jeunes-Turcs, dont plusieurs leaders, y compris Talat Paşa et Tevfik Riza, étaient membres de la confrérie. Le Şeyh-ul-Islam Musa Kazim Efendi était un Nakşbendi. D'autres ordres, également, notamment les Melamis antinomiques, prétendent avoir joué un rôle actif dans le mouvement révolutionnaire.

Après la révolution de 1908, les confréries attirèrent l'attention de plusieurs des partis et factions politiques rivaux. Leur utilité était évidente. Elles avaient une large diffusion et une profonde influence ; la haute estime et l'affection dont elles bénéficiaient de la part de la masse du peuple contrastait tant avec les gloires ternies de l'ancien ordre politique et les innovations du nouveau. Jeunes-Turcs et Vieux-Turcs essayaient de faire des confréries et des couvents des véhicules de leur propagande. En confondant ainsi la religion populaire et les partis politiques, ils établirent une pratique qui fut suivie à la fin de l'Empire, et qui n'a pas encore disparu de la République. Le rôle politique des confréries durant la seconde période constitutionnelle n'est pas facile à déterminer avec précision. Certaines, comme l'ordre Nakşbendi, semblent avoir été systématiquement opposées à toute dérogation à la règle du Califat et de la Loi sainte, d'autres, comme les Bektaşis, semblent s'être réjouies du renversement de la tyrannie personnelle de Abdülhamid, et avoir offert de la sympathie et même de l'aide aux Jeunes-Turcs. Dans l'ensemble, cependant, les derviches semblent s'être autorisés à être utilisés comme outils dans un jeu politique qu'ils ne comprenaient pas. Même la direction de certains de ces ordres fut touchée. En 1908, Abdülhalim Çelebi, le chef héréditaire des derviches Mevlevis, fut déposé par les Jeunes-Turcs et remplacé par Veled Çelebi, un homme de lettres et un patriote, qui écrivit de nombreux articles dans la presse, et qui forma et dirigea une brigade de volontaires Mevlevis durant la Première Guerre mondiale."

François Georgeon, "Le dernier sursaut (1878-1908)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 575 :

"Le développement du comité [le Comité ottoman de la Liberté, fusionné avec le Comité Union et Progrès en 1907] dans le milieu macédonien est extrêmement rapide. D'abord par le biais des officiers qui créent des cellules dans les villes de garnison comme Monastir, Scutari, Serrès. Il semble aussi que dans la diffusion des idées révolutionnaires, certaines confréries populaires, comme les Bektachî et les Mélamî, aient joué un rôle dans la mesure où leurs tekke (couvents) étaient des lieux de réunion pour les jeunes intellectuels."

Thierry Zarcone, Mystiques, philosophes, et francs-maçons en Islam : Riza Tevfik, penseur Ottoman (1868-1949), du soufisme à la confrérie, Paris, Adrien Maisonneuve, 1993, p. 162 :

"En règle générale, on reviendra sur une des premières constatations que nous avons faites ci-dessus, les derviches jeunes-turcs se sont employés à identifier leur idéal "mystique" à celui du comité Union et Progrès. Actifs lors de l'opposition à Abdulhamîd II, ils ont encore pris faits et armes pour défendre leur pays pendant la deuxième [première] guerre mondiale en levant des détachements de derviches volontaires. Le patriotisme du şeyh du couvent bektachi de Rumelihisan et la nomination d'un mevlevî jeune-turc au poste de supérieur de l'ordre des derviches tourneurs sont autant de preuves démontrant que les derviches jeunes-turcs usaient de leur pouvoir et de leur charisme pour rassembler leurs troupes autour du nouveau régime politique."

Voir également : Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme