samedi 14 mai 2011

Le nationalisme turc, voie médiane entre occidentalisme et orientalisme

Dimitri Kitsikis, L'Empire ottoman, Paris, PUF, 1991, p. 120-122 :

"Le théoricien du nationalisme turc, l'intellectuel Ziya Gökalp (1876-1924), qui écrivit la plupart de ses oeuvres à partir de 1911, n'était pas un occidentaliste. Son idéologie, le turquisme, qui comprenait la défense de la religion musulmane, le plaçait, comme Ion Dragoumis, dans une position médiane entre les partisans de l'occidentalisation à outrance et ceux qui prônaient le retour à la pure tradition orientale.

De Gökalp à Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938), se répéta la lutte entre les tenants du parti occidental et ceux qui, d'une façon ou d'une autre, s'opposaient à l'intrusion de l'Occident. Au XIXe siècle, dans la lutte entre occidentalistes du Tanzimat et orientalistes qui soutinrent Abdülhamit II, Namık Kemal avait tenté de tracer une voie médiane, mais qui fondamentalement l'écartait des occidentalistes. Après 1908, dans la lutte qui se développa entre Libéraux et Unionistes, Ziya Gökalp avait pris position en faveur de ces derniers, dont il inspira en grande partie l'idéologie. La tendance anti-occidentale des Unionistes apparut nettement quand le plus puissant de leurs chefs, le très radical Enver paşa, glissa, comme Abdülhamit II avant lui, vers le panislamisme, après avoir aboli, le 9 septembre 1914, les capitulations, symbole de la domination occidentale au sein de l'Empire. Quand Enver vit les musulmans non turcs se battre aux côtés de l'Occident anglo-français contre l'Empire, il abandonna le panislamisme pour le panturquisme des Turcs de Russie, réfugiés à Istanbul, celui de Yusuf Akçura (1876-1935), qui prônait la constitution d'un Etat turc englobant les Turcs russes et ottomans. Ce fut en panturquiste qu'Enver trouva la mort : en août 1922, il fut tué dans l'Uzbékistan, en combattant contre l'Armée rouge.

Pendant la guerre d'indépendance turque de 1919-1922, menée par Atatürk, l'opposition entre occidentalistes et orientalistes réapparut, rappelant celle qui s'était développée entre Libéraux et Unionistes de 1908. Les premiers organisèrent, le 17 novembre 1924, un parti d'opposition, le Terakkiperver Cumhuriyet Fırkası (« Parti républicain progressiste »). Le parti de Kemal fut fondé le 9 août 1923 et s'appela Cumhuriyet Halk Fırkası (« Parti républicain du peuple »).

De Namık Kemal à Atatürk, en passant par Gökalp, les inconditionnels de la patrie (que l'ont peut appeler aussi orientalistes modernistes) ont dû faire face au problème de la religion. L'Islam faisait partie de l'âme du peuple mais, en même temps, ses institutions étaient devenues un obstacle au progrès de la patrie. Comment libérer cette dernière de ce carcan religieux sans, pour autant, trahir son âme ? Devant cette difficulté quasi insurmontable, on en vint progressivement à rejeter l'Islam pour permettre l'adoption de la civilisation occidentale et, ainsi, combattre l'Occident avec ses propres armes, en espérant que l'Occident n'aurait que faire dans un Etat pleinement occidentalisé. Le processus d'occidentalisation semblait donc inéluctable, puisqu'il s'imposait même aux orientalistes."


Thierry Zarcone, La Turquie. De l'Empire ottoman à la République d'Atatürk, Paris, Gallimard, 2005, p. 80-81 :

"(...) la volonté d'Atatürk n'est pas d'éliminer l'islam mais bien de l'écarter de la sphère publique et de le réformer en combattant entre autres ses formes rétrogrades. La question qui n'a cessé de préoccuper les penseurs jeunes-ottomans et jeunes-turcs était l'élaboration d'une modernité qui ne fût pas imitation. La République a trouvé en partie la solution à ce problème chez Ziya Gökalp qui proposait une voie moyenne à l'écart de l'occidentalisation aveugle et du conservatisme religieux : la « culture nationale ». Pour ce penseur, il faut fixer le projet de modernisation dans la culture nationale turque, dans l'ancienne culture pré-islamique de ce peuple : le mode de vie des steppes de l'Asie centrale, l'animisme, le chamanisme. Gökalp montrait en outre que les éléments fondamentaux de la civilisation moderne existaient dans cette culture nationale : l'égalité homme-femme, la démocratie, etc."