samedi 23 avril 2011

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme

François Georgeon, "La montée du nationalisme turc dans l'Etat ottoman (1908-1914). Bilan et perspectives", Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, n° 50, 1988, p. 39 :

"Après la révolution de 1908, le C.U.P. adopte officiellement une politique d'ottomanisme, c'est-à-dire d'égalité entre les citoyens de l'Empire, quelle que soit leur appartenance religieuse ou ethnique. Mais, devant les résistances opposées par les minorités chrétiennes et même musulmanes (Albanais, Arabes) à ce projet, le C.U.P. tend à se poser de plus en plus comme le représentant des Turcs. L'un de ses objectifs va être d'essayer de jouer pour les Turcs le rôle que jouent les patriarcats ou le rabbinat au sein des millet, c'est-à-dire un foyer de solidarité. Les Jeunes Turcs sont convaincus que le maintien de l'Empire ottoman passe par la mobilisation et la modernisation de l'élément turc. Ils s'efforcent d'imposer la langue turque dans les écoles et les tribunaux de l'Empire. Ce faisant, ils agissent sans doute moins par « nationalisme », que par une volonté de centralisation."


Robert Mantran, Histoire d'Istanbul, Paris, Fayard, 1996, p. 313 :

"L'idée force des Jeunes-Turcs est de créer une véritable « communauté ottomane » et de supprimer les millet (les communautés non musulmanes) qui ont instauré une séparation de fait entre les non-musulmans et les musulmans. Se sentant menacées, les millet grecque, arménienne et juive, demandent leur autonomie culturelle (une requête reprise au Parlement par les députés non-turcs, Arabes, Albanais, Kurdes, Slaves, Arméniens, Grecs et Juifs). Pour répondre à cette opposition, les Jeunes-Turcs font voter en août 1909 une loi interdisant les associations politiques ayant pour base la race ou la nationalité et tentent d'uniformiser l'enseignement en rendant obligatoire l'emploi de la langue turque."


Jean-François Bayart, publication : "Turquie : un nationalisme est-européen et postimpérial", rapport du Fonds d'Analyse des Sociétés Politiques (FASOPO) : "Legs colonial et gouvernance contemporaine", volume I, décembre 2005 :

"La Révolution de 1908 elle-même n’a pas été à proprement parler une mobilisation nationaliste. Ceux que l’on a malencontreusement appelés « Jeunes Turcs » en Occident étaient en réalité des libéraux constitutionnalistes, s’inscrivant dans la continuité des Jeunes Ottomans de 1876 et comprenant dans leurs rangs de nombreux Arabes, Albanais, Juifs et même, les premières années, des Arméniens et des Grecs. Le Comité Union et Progrès, loin de mettre en oeuvre une politique de « turquification » de l’Empire, comme on l’en a rétrospectivement accusé, est resté fidèle à une conception supranationale de l’ottomanisme, y compris lorsque ses principaux leaders ont instauré une dictature en 1913. Simplement la perte des provinces balkaniques et la dissidence de plus en plus patente des élites arméniennes l’ont amené à voir dans l’islam un pilier essentiel de l’unité de l’empire, certains évoquant le modèle austro-hongrois pour envisager un ensemble arabo-turc dont la capitale aurait pu être Alep, à l’abri de la menace militaire étrangère. L’un des nombreux paradoxes de l’histoire du nationalisme en Turquie est que le rêve d’une citoyenneté ottomane universelle s’est heurté à l’opposition des minorités chrétiennes, hostiles à la remise en cause de l’autonomie et des privilèges du régime des millet."


Dimitri Kitsikis, "Nationalisme dans les Balkans : étude comparée des révolutions Turque de 1908 et Grecque de 1909", Historical Papers, volume 6, n° 1, 1971, p. 239-240 :

"Le Comité d'Union et Progrès avait montré, dès sa prise du pouvoir en juillet 1908, avec toute la sincérité dont sont capables des jeunes gens de vingt à trente ans, qu'ils entendaient établir un véritable régime d'égalité des citoyens ottomans devant la loi, ceci, contrairement à ce qu'on a prétendu en Occident quant à leur soi-disant duplicité. Par exemple, Pierre Renouvin écrit : "Ce libéralisme n'était que de façade. Lorsque le Comité Union et Progrès avait installé ses hommes au pouvoir ... il avait dévoilé son programme. Le but qu'il poursuivait était de renforcer les éléments turcs de la population, aux dépens des nationalités sujettes". Ce n'est pas par duplicité mais par la contradiction inhérente au principe de l'Etat multinational unitaire avec celui de l'égalité des nationalités, que la politique de turquification est apparue. D'autre part, les Grecs, habitués à être le second peuple de l'Empire, voulurent en fait que cette égalité proclamée, soit valable uniquement pour les Grecs et les Turcs, avec même la perspective d'assimiler un jour les Turcs et de garder pour eux seuls la première place."


Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 46-48 :

"Réforme phare du parti jeune-turc, l'incorporation des non-musulmans permettrait d'augmenter le contingent d'un quart. Le ministère de la Guerre, proposait que l'élément non-musulman atteigne 25 % de l'effectif (12,5 % de Grecs, 4,5 % d'Arméniens, 4 % de Serbes et de Bulgares et 4 % de Syriens, Levantins et Israélites). Cette réforme faisait naître les plus grands espoirs parmi les hommes politiques et les officiers. Réunissant sous les drapeaux l'ensemble des sujets ottomans, un pas en avant serait accompli sur le plan de la formation de l'unité nationale. Le passage à la confraternité des casernes serait le premier jalon formateur, en attendant l'instruction gratuite et obligatoire qui s'ensuivrait. (...)

La loi sur la conscription des non-musulmans fut approuvée le 25 juillet 1909 par le Sénat et sanctionnée par le rescrit du 8 août 1909. La taxe d'exonération militaire était abolie à partir de l'année 1909-1910. Tous les hommes en âge de servir, musulmans ou non-musulmans, originaires des provinces autrefois exemptées, allaient tirer au sort à partir de 1909-1910 (art. 1).

Les autorités ecclésiastiques locales faisaient désormais partie du nouveau conseil de révision. Les seules exemptions maintenues concernaient les autorités religieuses. On continuait à exempter les élèves des écoles supérieures reconnues par l'Etat, les instituteurs des écoles communales officielles à un seul maître et les trois premiers professeurs des écoles primaires dans les villes.

La loi devait s'appliquer à partir de l'année 1909. On commença le recensement de la population non musulmane en vue du prochain tirage au sort à Istanbul et dans le reste de l'Empire. La lecture du firman impérial relatif à l'appel sous les drapeaux des sujets ottomans non-musulmans eut lieu au courant du mois de novembre 1909 dans les principales villes de l'Empire dans la plus grande solennité.

Mais cette perspective ne réjouissait pratiquement personne : Grecs, Serbes, Arméniens, Bulgares et Israélites. On signalait une émigration importante de jeunes gens dans tous les ports de l'Archipel et sur les principaux points de la côte de Syrie. Ce mouvement prit une telle ampleur que le gouvernement intervint pour l'enrayer.

Les officiers ottomans se lançaient dans une œuvre pédagogique pour expliquer aux soldats que les non-musulmans étaient leurs frères avec lesquels ils partageraient bientôt les charges de la vie militaire, en donnant des conférences le soir. Mais cette idée de solidarité était peu aisée à inculquer et on assista à des incidents pour contester leur incorporation. (...)

Les patriarches de différentes communautés négocièrent des conditions particulières pour leurs coreligionnaires. Le patriarche œcuménique demanda la formation de bataillons composés uniquement de chrétiens. Le grand rabbin exigea une nourriture spéciale pour les conscrits israélites. Quant au patriarche arménien, il demandait que les jeunes soldats soient enrôlés dans les garnisons de leur région d'origine. L'exarque bulgare proposait d'exempter ceux qui avaient un niveau d'éducation moyen et que les Bulgares soient dans des sections particulières dans les casernes, avec un congé le dimanche pour accomplir leurs obligations religieuses.

Cette mesure fut appliquée au début du mois de mars 1910. On appela les conscrits de cette catégorie, nés en 1884 et en 1885. La mesure devait être étendue ultérieurement aux conscrits nés en 1881, 1882 et 1883. Les jeunes soldats originaires d'Istanbul furent essentiellement intégrés dans les 2e et 3e corps d'armée. Ceux qui étaient originaires de Thrace et de Macédoine furent incorporés à proximité de leur résidence et plusieurs centaines d'entre eux versés dans différents corps de la garnison d'Istanbul.

Cet appel sous les drapeaux concernait les jeunes gens âgés de 25 et 26 ans. Beaucoup étaient mariés, ce qui causait beaucoup d'émoi dans leurs familles. Les communications officielles insistaient sur l'enthousiasme manifesté par les nouveaux conscrits lors de leur départ et sur l'accueil chaleureux des autorités militaires locales et des anciens soldats. A Adana, les désertions de recrues chrétiennes étaient nombreuses. Du 1er avril au 1er juillet 1912, 423 chrétiens s'embarquèrent à Mersin pour l'étranger. La désertion était particulièrement sensible dans certaines régions, telles la Syrie et le Lazistan. De nombreuses personnes continuaient à payer la taxe d'exonération."