dimanche 17 avril 2011

Le raffinement des conquérants ottomans

Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991, p. 60 :

"L'Etat ottoman du XIVe siècle restait très marqué par cet esprit [de ghâzî] ; le titre même de ghâzî dont se parèrent les émirs le montre. Mais leur vision du monde fut assurément modifiée par leur accession à la vie internationale de l'Europe orientale : leurs interventions dans les querelles intérieures de Byzance leur donnèrent une connaissance plus approfondie de ce monde « romain » (rûm) qui avait déjà fasciné les Arabes. Plus encore l'introduction dans leur harem de princesses chrétiennes, non pas achetées comme esclaves, mais épousées sur la base de traités avec des souverains régnants. La tradition veut que la fille de Jean Cantacuzène, Théodora, devenue la femme d'Orkhân, resta chrétienne au harem et protégea ses coreligionnaires de Bithynie ; elle fut la mère du sultan Murâd qui, à son tour, épousa une Bulgare, puis une Byzantine. S'il est impossible de mesurer l'influence de ces épouses et de ces mères, il est inconcevable qu'elles n'en aient eu aucune. Aux racines seldjoukides de la culture ottomane s'ajoutèrent dès le XIVe siècle des apports byzantins dans les domaines politique, administratif, mais aussi culturel.

Quand il se lancèrent à l'assaut des Balkans, les Ottomans n'étaient donc pas des « barbares » au sens courant du terme. Certes, leurs armées répandaient la terreur parmi les populations paysannes. Comme toutes les armées, mais pas plus que celles de leurs « cousins » koumans, petchenègues, puis tatars, appelés dans les Balkans par les basileus ou les princes bulgares. Et le sac de Constantinople par les croisés, en 1204, ne donnait pas non plus une haute idée de la civilisation des hommes de guerre de l'époque. Quant aux atrocités de la conquête, l'histoire de Byzance renfermait bien des épisodes comparables, ne serait-ce que l'affreux lynchage d'Andronic Comnène, en 1185, ou l'aveuglement à l'aide de pointes d'acier rougies au feu du basileus Romain Diogène qui venait d'être libéré par ses vainqueurs, les Seldjoukides, au lendemain de la bataille de Mantzikert. Dans la terreur des hommes et des femmes du XIVe siècle entrait davantage le fait que les Ottomans étaient non des païens que l'on pouvait espérer convertir, mais bien des « Infidèles », irrécupérables suppôts de l'Enfer."