samedi 9 avril 2011

Le développement d'un syncrétisme religieux dans les Balkans ottomans

Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991 :

"Pour comprendre le caractère volontaire ou forcé de ces conversions [à l'islam], il faut se garder de tout anachronisme : aux XVIe-XVIIe siècles, la liberté individuelle n'avait pas la valeur que nous lui donnons. Les sujets des Etats allemands durent se faire catholiques ou protestants selon le choix de leur prince, tout comme les paysans de Bosnie durent suivre dans l'islam leurs seigneurs quand ils devinrent des beys.

Dans une société où seuls les « grands » étaient véritablement libres, on ne peut donc s'étonner de ces conversions forcées de villages entiers dans la foulée de leurs chefs. D'autant que les avantages ne manquaient pas : disparition du djizya et des discriminations juridiques, sécurité des personnes et des biens garantie, affranchissement pour les descendants d'esclaves byzantins, possibilité d'entrer dans le corps des ulémas et dans certaines corporations d'artisans. Il ne faut pas oublier non plus le bas niveau de la religion chrétienne pratiquée et l'ignorance du clergé, qui ne contribuaient guère à faire obstacle à une apostasie souvent de surface : le christianisme populaire de Byzance avait été lourd de rites du paganisme ancestral, et l'islam réduit à ses obligations rituelles s'accommodait de pareils syncrétismes. Dans les villages, nombreuses étaient les familles dont le père, officiellement musulman, laissait les siens vénérer les icônes et célébrer les fêtes chrétiennes : l'exemple ne venait-il pas, on l'a vu, du harem impérial lui-même ? Contrairement aux traditions romantiques, la frontière de la foi fut fréquemment franchie, mais par des groupes plus que par des individus, tant était forte, en ces siècles, les solidarités de voisinage." (p. 122)

"Dans les Balkans ottomans, deux confréries de derviches dominèrent : les Mevlevî et les Bektachî. Les premiers, souvent désignés comme « derviches tourneurs », en raison des danses qu'ils exécutaient pour parvenir à l'extase, avaient été fondés au XIIIe siècle par Mevlânâ de Konya et avaient su gagner la faveur des sultans ; ils se recrutaient surtout dans la bourgeoisie urbaine et passaient pour conservateurs. Les Bektachî, au contraire, étaient fort turbulents. Leur fondateur, Hâdji Bektach, avait vécu en Anatolie dans la seconde moitié du XIIIe siècle, et la tradition en faisait un familier d'Osman. Son enseignement empruntait à la vieille religion turcomane préislamique, au chiisme et au christianisme. Son syncrétisme le rendait très accessible aux populations issues des Yürük turcs et aux nouveaux convertis venus du christianisme : de là son succès précoce parmi le corps des janissaires et, à travers eux, dans les régions dont ils étaient originaires. A la différence des Mevlevî, ils se recrutaient parmi les couches populaires des grandes villes, mais aussi dans les campagnes ; ainsi on les rencontrait parmi les Turcs de la Riviera bulgare, en Dobrudja, dans les Rhodopes, en Macédoine, en Thessalie et en pays albanais.

Les paysanneries musulmanes étaient, on le sait, d'origines diverses : d'une part, des Turcs établis comme colons, d'autre part des populations chrétiennes passées à la religion des conquérants derrière leurs maîtres. Les premiers provenaient en majorité des Turcomans nomades (Yürük) que le pouvoir ottoman s'était efforcé de sédentariser, mais qui maintinrent deux siècles durant leur organisation tribale et leurs coutumes claniques, recouvertes d'un islam mêlé à leur chamanisme ancestral. Quant aux Slaves musulmans de Bosnie, aux Pomaci bulgares, aux Albanais de la Myzeqe, ils avaient mélangé leur héritage chrétien et l'enseignement du Prophète. Les Albanais avaient deux mots : domnë (les hésitants) ou paramanë (les bariolés) pour désigner ces mahométans qui faisaient baptiser leurs enfants et célébraient les fêtes chrétiennes." (p. 142-143)

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999 : 

"L'indifférence religieuse dont nous venons de faire état ne signifie pas que les Bosniaques aient été dénués de religion. Ils adhéraient à un corpus de croyances et de pratiques partiellement christianisées, puis islamisées, qui plongeait dans le substrat païen slave et pré-slave. On retrouvait ces croyances chez les Bosniaques musulmans, à travers notamment le culte de la Déesse-Mère, transmuée en Vierge Marie, et des dieux, devenus des saints ou, parfois, des maîtres soufis de légende. La Vierge d'Olovo, l'un des lieux de pèlerinage les plus fameux des Balkans, était l'objet d'une commune dévotion de la part des catholiques, des orthodoxes et des musulmans.  Ensemble, ils célébraient aussi le 23 avril, Saint-Georges (Djurdjev), le 24 juin lors du solstice d'été, Saint-Jean (Ivan), et, le 20 juillet, Saint-Elie (Ilija), un avatar du dieu de l'orage Perun, que les musulmans fêtaient en même qu'Ali : do podne Ilija, po podne Alija « jusqu'à midi Elie, l'après-midi Ali », énonçait à ce sujet un dicton musulman. (...)

Quelques-unes de ces croyances et de ces pratiques (celles liées à la montagne par exemple) possédaient une résonnance métaphysique, tandis que d'autres confinaient à la magie. Le symbole de la montagne, auquel les Bosniaques musulmans à l'instar de tous les Slaves accordaient une particulière importance, évoquait bien sûr l'union du Ciel et de la Terre, l'union et le dépassement des contraires dans le Principe." (p. 275-276)

"L'hétérodoxie de leurs croyances et de leurs pratiques religieuses ne faisait aucun doute, leur immersion dans une religiosité tributaire du substrat païen slave et pré-slave et commune à tous les Bosniaques, non plus. Pourtant, ils se sont toujours voulus les plus orthodoxes des sujets musulmans du Sultan-Calife, ce dont témoignaient leur aversion à l'égard des scandaleux bektachis et leurs prises d'armes au début du XIXe siècle contre le sultan djaur (infidèle) Mahmûd II !

Les Bosniaques musulmans contrevenaient sur des points importants aux règles imposées par le droit islamique et n'usaient pas en revanche, ou presque pas, de certaines facultés qui leur étaient reconnues : la prohibition de l'alcool n'était guère respectée par eux et le port du voile semblait ne pas avoir été en usage chez les femmes musulmanes d'Herzégovine, tout au moins hors des villes ; quant à la polygamie, elle demeurait exceptionnelle en Bosnie-Herzégovine. A l'inverse, les chrétiens paraissent y avoir imité, comme ailleurs dans les Balkans, certains usages liés à la pratique de l'islam tels que le port du voile et la quasi-réclusion des femmes ou la non-consommation de la viande de porc." (p. 325-326)

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005 :

"De leur côté, les populations balkaniques n'étaient guère enclines à se déchirer pour des motifs religieux. Il fallut attendre le XIXe siècle pour qu'elles se décident à le faire. Quelle qu'ait été officiellement leur confession (l'existence de fortes communautés crypto-chrétiennes, perdurant parfois jusqu'à nos jours, et des crypto-juifs de Salonique nous incite à penser que l'adhésion à l'islam fut souvent de pure forme), ces populations partageaient un fonds commun de croyances et de pratiques religieuses directement héritées du paganisme slave, thraco-illyrien ou hellénique." (p. 60)