dimanche 3 avril 2011

L'auto-administration dans l'Empire ottoman

Gilles Veinstein, "L'empire dans sa grandeur (XVIe siècle)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Dans les Balkans, des institutions héritées par les Ottomans des régimes antérieurs, comme le corps des martolos, ou ces chefs de circonscriptions et de villages connus sous les noms de knez et de primikür, visent de la même manière à assurer l'ordre public. Ces éléments paramilitaires recrutés parmi les chrétiens servent aussi d'intermédiaires entre les autorités ottomanes et les populations soumises. Quant à la police des voies de communication, dans l'ensemble de l'empire, elle fait l'objet d'une organisation spécifique : des « gardiens de défilés » (derbenddji) ont pour mission de surveiller les points de passage stratégiques. Ils sont issus des populations environnantes et, selon le principe général, bénéficient d'exemptions fiscales en échange de leur service. Au milieu du XVIe siècle, 2 288 foyers villageois en Anatolie et 1 906 en Roumélie vivaient sous ce statut." (p. 203)


Gilles Veinstein, "Les provinces balkaniques (1606-1774)", ibid. :

"Le territoire de la Grèce comprenait également plusieurs zones montagneuses et isolées que leur situation géographique avait contribué à rendre pratiquement indépendantes du pouvoir ottoman. C'était le cas de la presqu'île de Magne (Mani) au sud du Péloponnèse, du district de Suli en Epire, de celui d'Agrapha dans le Pinde. La position de nombreuses îles égéennes comme, par exemple, Rhodes ou Chio, était également propice à un régime d'auto-administration. De même encore, les monastères du mont Athos formaient sur leur presqu'île rattachée à la Chalcidique une république théocratique orthodoxe, qui avait reconnu de longue date l'autorité du sultan et en avait tiré des franchises et privilèges importants. Le territoire de la « Sainte Montagne », interdit à toutes « créatures féminines », l'était par ailleurs aux officiers de la Porte.

Enfin, dans les mailles du tissu provincial normal, apparaissaient d'autres cas particuliers : des villes jouissaient d'un statut privilégié, généralement hérité des conditions de la conquête. Tel était le cas de Sarajevo, agglomération presque exclusivement musulmane, qui était exemptée de recevoir des troupes et avait le droit de s'administrer, ou de Janina en Epire.

Par ailleurs, parmi les Slaves et les Valaques des Balkans, des communautés avaient conservé leurs chefs héréditaires, antérieurs à la conquête ottomane : au niveau des districts, des knez, à celui des villages, des primiciers (primikür), qui étaient confirmés dans leur autorité par un berât du sultan et servaient d'intermédiaires entre les populations chrétiennes locales dont ils étaient issus et les autorités ottomanes. Ils assuraient l'ordre public dans les circonscriptions et assistaient les agents du fisc dans la collecte des impôts. En Bosnie-Herzégovine, l'ancienne classe féodale, à l'avant-garde, pense-t-on généralement, du courant d'islamisation affectant ce pays, préservait en adoptant cette religion une part au moins de ses biens et de son influence traditionnelle. D'autre part, dans toutes ces régions (par l'héritage, une fois de plus, d'institutions pré-ottomanes) des populations chrétiennes formaient des corps auxiliaires de martolos ou de « gardiens de défilés » (derbenddji), investis par le sultan de missions policières et militaires. Ces catégories avaient leurs hiérarchies propres et bénéficiaient, en contrepartie de services qui leur valaient d'ailleurs d'être armées, d'un régime fiscal de faveur.

Des cas analogues d'autonomie locale ou de statuts communautaires particuliers n'étaient pas absents de la partie de l'Europe la plus étroitement rattachée à l'empire, du « premier cercle » des possessions ottomanes sur ce continent. On y rencontre par exemple les voynuk dont une partie prenait soin des chevaux durant les campagnes impériales, tandis que leurs tenures foncières jouissaient de privilèges fiscaux." (p. 294-295)


Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991 :

"Même à l'apogée de l'empire, sous Süleyman, ce tableau de l'administration provinciale est encore trop uniforme. En dépit de sa centralisation, le système ottoman connut maints statuts différents dus aux conditions mêmes de la conquête. Ainsi les îles de l'Egée, comme Chio et Rhodes, gardèrent leurs institutions d'auto-administration, bénéficièrent de privilèges fiscaux, mais devaient fournir à la marine du sultan des navires et des équipages. Certains villages, sur les grandes routes de Constantinople à Belgrade ou Sofia, étaient dispensés d'impôts parce qu'ils devaient entretenir les chaussées et les ponts, fournir les chevaux aux courriers officiels. D'autres équipaient même des soldats auxiliaires pour assurer la sécurité dans les régions montagneuses ou forestières. Un curieux exemple était fourni par la région du Timok, qui constitua un apanage (hâss) de la vâlide sultan, où les Serbes continuèrent à être administrés par l'un des leurs et pouvaient même porter les armes.

Enfin, il ne faut pas oublier que, comme dans tous les Etats de la même époque, la réalité de l'administration dépendait des moyens dont elle disposait : efficace le long des grandes voies de communication et dans les plaines, l'autorité du sultan devenait beaucoup plus théorique dans les zones montagneuses. L'Albanie du Nord, le Monténégro, les régions de l'Epire ou du Péloponnèse gardèrent leur indépendance de fait appuyée sur leurs structures tribales et limitée seulement par un tribut que l'on « oubliait » souvent de payer." (p. 125)

"Dans son application quotidienne, le statut des paysanneries chrétiennes sous les Ottomans ne marquait donc pas une rupture avec le passé byzantin ou slave. D'autant que le nouveau pouvoir avait laissé en place l'ordre traditionnel des villages. Celui-ci avait été codifié à Byzance par la très ancienne « loi agricole » (nomos georgikos) qui remontait au VIIe siècle : elle faisait du village une communauté solidairement responsable face au fisc pour le paiement de l'impôt, mais qui s'auto-administrait, avec une assemblée de chefs d'exploitation et un chef de village désigné par elle. Sur ces bases s'étaient développées au fil des siècles des agglomérations rurales, assurément très diverses selon les régions géographiques, mais rassemblant des éléments semblables ; maisons et jardins limités par des murettes ou des haies clôturant ce qui était considéré comme propriété familiale transmissible d'après les lois du groupe : au-delà, les champs cultivés, en général non clos, mais considérés également comme possession privée, quel qu'en fût le statut légal ; au-delà encore, ou mélangés aux champs, des bois et des pâturages, souvent des montagnes entières, qui étaient utilisées par la communauté dans son ensemble suivant des coutumes traditionnelles.

Sauf dans les zones de colonisation où les nouveaux venus apportèrent avec eux leur organisation parfois différente, les conquérants ottomans laissèrent subsister ces communautés paysannes. On rencontrait ainsi des chefs de village aux noms divers : archon en pays grec, knez en pays serbe, čorbadji en pays bulgare ; ils étaient élus par l'assemblée des chefs de famille, qualifiés souvent d' « anciens » et dont le choix se limitait en général à quelques lignages réputés pour leur richesse ou leur sagesse. Ce sont ces assemblées qui réglaient la vie de la communauté et qui s'efforçaient de résoudre les conflits sur la base des « coutumes ». Celles-ci étaient en général non-écrites, mais transmises soigneusement par la tradition. Très variables suivant les groupes ethno-linguistiques, et à l'intérieur de ces groupes au gré des régions et des modes de vie développés, leur élaboration s'était faite à partir d'éléments successifs parmi lesquels dominait l'héritage byzantin. La persistance de ces structures limitait au maximum les contacts entre le pouvoir ottoman et ses reâyâ, et permettait ainsi de réduire les heurts.

Quand le sipâhî résidait au village, ses interventions pouvaient être nombreuses, mais limitées aux problèmes fiscaux et à l'ordre public ; pour le reste, il avait un interlocuteur naturel dans l'archon ou le knez. Toutefois, la plupart des agglomérations rurales n'avaient pas de spahi-résident et celui-ci n'apparaissait guère que pour lever l'impôt, en général à l'automne. C'est d'ailleurs à cette occasion que se produisaient les abus le plus souvent dénoncés au cadi : la charge pour la communauté de le loger et de l'entretenir, lui et sa suite, des jours durant, en nombre très supérieur à celui prévu par les kânûn. Les recours au tribunal ottoman étaient en général le fait de la communauté entière, représentée par son chef, tandis que les instances introduites par des particuliers traduisaient un conflit entre le plaignant et cette même communauté. Car la solidarité du village, qui s'exprimait facilement face à l'extérieur, d'abord face au pouvoir ottoman, recouvrait en réalité des tensions plus ou moins vives.

Le maintien même des structures privilégiait les chefs de village et leurs familles comme interlocuteurs des sandjak bey, cadis, defterdâr et autres puissants de l'Empire ; cela comportait des risques et l'archon, le knez ou le čorbadji étaient, plus que leurs compatriotes, exposés à connaître amendes, bastonnade ou prison." (p. 131-132)