dimanche 3 avril 2011

La condition paysanne dans l'Empire ottoman

Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Du point de vue social, les Ottomans apportent avec eux l'élimination du servage pour la majorité de la paysannerie, mais en ce qui concerne la ville, l'administration est incapable de créer des structures urbaines semblables à celles de l'Occident. Signalons, enfin, l'absence d'un système féodal rappelant celui de l'Europe occidentale." (p. 137)

Gilles Veinstein, "L'empire dans sa grandeur (XVIe siècle)", ibid. :

"Contrairement au serf de l'Occident médiéval, le ra'ya n'est pas « lié à la glèbe » de manière absolue." (p. 212)

Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991 :

"Beaucoup de paysans chrétiens revinrent dans leurs villages une fois les armées [ottomanes] passées : ils exploitèrent les terres des nouveaux maîtres à des conditions souvent moins lourdes que sous les anciens féodaux byzantins. Leur présence même posait aux Ottomans un nouveau problème : le statut des non-croyants. Le Coran répondait que les « peuples du Livre » (chrétiens et juifs, ou zimmî) qui n'avaient pas résisté à l'islam avaient droit à la protection de leur vie et de leurs propriétés ainsi qu'à la liberté de leur culte : c'était le cas de ces populations rurales qui continuèrent à être régies selon leur droit coutumier, mais durent acquitter le djizya, tribut payé en compensation du service des armes interdit en principe aux non-musulmans. Dès ses origines, l'Etat ottoman fut donc multinational et multiconfessionnel, en dépit de sa vocation de ghâzî." (p. 59-60)

"Quant aux masses paysannes (l'immense majorité des populations), leur statut de serfs faisait déjà d'elles un « troupeau » : la notion ottomane de reâyâ les caractérise avec assez d'exactitude puisque l'Etat, qu'il fût féodal chrétien ou islamique, était vécu comme un instrument d'oppression essentiellement fiscale. Plus important pour les paysans était le système d'exploitation des terres, c'est-à-dire la part qui leur revenait de leur travail ; or, sur ce plan, l'institution du timâr était théoriquement beaucoup plus favorable que la tenure servile. Cela se savait au XVe siècle, et l'on a vu les paysans serbes manifester par la passivité que les « agrariens » n'étaient pas plus mauvais à leurs yeux que les Branković et autres féodaux. De même, on a noté la fuite vers l'empire du sultan de serfs hongrois ou roumains." (p. 219-220)

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999 :

"Le dernier roi de Bosnie, Stjepan Tomašević (1461-1463) se plaignait amèrement de ce que ses paysans désertaient ses domaines pour les territoires aux mains des Ottomans, où ceux qui embrassaient l'islam se voyaient garantir la pleine propriété d'un lopin de terre. Le succès de la propagande ottomane et le contre-modèle que représentait effectivement cette partie de la Bosnie qu'ils dominaient expliquent à la fois la faible résistance des Bosniaques face à leur assaut final en 1463 et les premières conversions d'autochtones à l'islam, qui précédèrent la complète ottomanisation de la Bosnie2. (...)

2. La relative complaisance des paysans vis-à-vis des Ottomans n'était pas un fait propre à la Bosnie : en Grèce, dans les territoires contrôlés par Venise, en Serbie et, plus tard, en Hongrie, les paysans, écrasés de corvées, et victimes, lorsqu'ils se révoltaient contre les exactions seigneuriales, d'une sauvage répression, jugeaient souvent les « fils d'Agar » meilleurs que leurs seigneurs. Loin de les combattre, ils n'hésitèrent pas en certaines occasions, comme ce fut le cas en Crète au XVIIe siècle, à les aider contre leurs maîtres chrétiens (Georges Castellan, op. cit., p. 79 et 100, et Yves-Marie Bercé, Révoltes et révolutions dans l'Europe moderne, XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 1980, p. 208-209)." (p. 40)