vendredi 11 mars 2011

Pourquoi les Turcs ne sont pas responsables du déclin du monde arabo-musulman

Louis Gardet, Les hommes de l'Islam : approche des mentalités, Bruxelles, Complexe, 1984, p. 289-290 :

"Bien des penseurs arabo-musulmans d'aujourd'hui rendent l'Empire ottoman et sa domination responsables du déclin de l'Islam, et très précisément des pays arabes. Certains même auraient tendance à en accuser les Turcs comme tels. Les oppositions ethniques retrouvent ici leur virulence. L'Islam, dit-on, avait rayonné tant que dominaient la langue et la culture arabes, et leur propension à une libre recherche intellectuelle. L'arrivée des Turcs et leur oligarchie militaire en stoppa l'élan.

C'est devenu le lieu commun de toute une littérature que d'expliquer ainsi, par la domination turque, les siècles de déclin et de stagnation. Sans vouloir discuter en détail le bien ou mal fondé de cette thèse, nous dirions cependant qu'une distinction doit être faite. On oublie parfois que les Turcs furent présents au monde de l'Islam durant les âges d'apogée. C'est dès le IVe siècle H. /Xe siècle qu'ils commencèrent à s'islamiser. Ils le firent librement. Influence des razzias sans doute, mais aussi des échanges commerciaux, et plus encore de la propagande et de la prédication sûfies. Il s'agissait alors d'un sûfisme où se mêlaient de fortes traditions shî'ites et son empreinte sur les couches populaires fut profonde. Turcs sédentaires ou restés nomades (Turcomans), c'est donc par un Islam quelque peu marginal qu'ils furent d'abord séduits. Il fut même un temps où en Anatolie (comme en Perse) les Confréries religieuses furent le seul principe stable, voire l'unique forme d'organisation sociale. Cela dans le peuple. Mais tout au long des siècles, on vit les lettrés, les fonctionnaires, les dirigeants turcs adopter délibérément l'Islam sunnite majoritaire. Cette double tendance sera sensible encore dans l'Empire ottoman. En tout cas, à partir du IVe siècle H. /Xe siècle, nombreuses furent les milices turques dans l'Empire 'abbâside. C'est avec une milice turque qu'Ibn Sînâ (Avicenne), vizir de Hamadhân, eut maille à partir. Et lors des troubles de Bagdad, « les Shî'ites se sont soulevés sous la bannière de Bakhtiyâr et des Daylamites [des Iraniens], tandis que les Sunnites se sont soulevés sous la bannière de Sukubtekîn et des Turcs ». De la fin du IVe à la fin du VIe siècle de l'hégire (du Xe au XIIe siècle), la dynastie turque des émirs (ou sultâns) ghaznavides régna dans l'Est de l'Iran, en Afghânistân, puis au Punjab (Lahore) sur un large territoire qui eut longtemps Ghazna pour capitale. Les Princes de Ghazna adoptèrent l'arabe comme langue officielle.

Le Ve siècle H. /XIe siècle, âge de la « résurgence du sunnisme », fut aussi l'âge de la prise de pouvoir vizirale opérée par les Saljûqides, famille princière turque. Ils reconnurent la suprématie 'abbâside. Ils ne s'opposèrent point au pouvoir califal, mais aux dynasties iraniennes de vizirs et d'émirs shî'ites qui, en principe, le servaient. Les Saljûqides furent les grands défenseurs et promoteurs du sunnisme ; c'est au temps de leur domination que l'Iranien Ghazzâlî put poursuivre son œuvre de « revivification des sciences religieuses ». Au VIe siècle H. /XIIe siècle enfin, Salâh al-Dîn, Kurde ayyûbide, vassal des Saljûqides, vainqueur des Croisades et des Fâtimides, amena en Egypte des troupes turques ; elles devaient de là passer au Maghreb et jusqu'en Andalousie. — On peut dire en bref que les élites et les milices turques participèrent largement à la vie des grands siècles culturels, et selon de nettes dominantes sunnites."