jeudi 10 mars 2011

Le kémalisme et l'islam

Jean-François Bayart, communication : "L'Islam républicain en Turquie : de l' « économie nationale » au néolibéralisme", Collegio Carlo Alberto, 9 novembre 2009 :

"Sociologiquement, institutionnellement, théologiquement, l’islam n’est pas le même au début et à la fin du XIX° siècle, ou avant et après l’instauration de la République. Les fondamentalistes qui s’en désolent n’échappent pas à la règle, pour lire les journaux, voyager en chemin de fer, voter, animer des émissions de télévision. Réciproquement, les sécularistes (dehrî) ne sont pas imperméables à la religion. Hormis Abdullah Cevdet, qui ne voyait pas comment réconcilier la religion du Prophète avec la science et les impératifs des temps modernes, les principaux idéologues du nationalisme turc et du kémalisme eurent leurs idées sur le rôle social de l’islam, qui n’étaient pas unanimement critiques. Avant même l’évanouissement de la perspective ottomaniste, ils savaient que celui-ci était voué à occuper une place éminente dans la définition de la nation, et ils s’employèrent à la théoriser. Certes, leur rhétorique islamique était volontiers instrumentale et condescendante. Dans leurs écrits personnels, ils se montraient moins amènes, fidèles à leur Vulgärmaterialismus. L’une de leurs formules préférées voulait que « la science fût la religion de l’élite, et la religion la science des masses ». Néanmoins, le très séculariste Ahmet Ağaoğlu faisait grand cas des écrits d’Afghani, qu’il affirmait avoir rencontré à Paris (ou, plus vraisemblablement, à Londres). Il posait que le turquisme et l’islamisme devaient se soutenir mutuellement. A ses yeux, la nation turque ramènerait l’islam dans le cours de l’histoire. Yusuf Akçura et Ziya Gökalp discernaient pareillement dans la religion musulmane un élément constituant de l’identité culturelle turque et de la cohésion sociale, tout en s’accordant sur la nécessité de la moderniser et de l’accorder à l’Etat-nation, dont le temps était advenu. Ils ne postulaient pas l’inéluctabilité d’un conflit entre ce dernier et la foi. Ziya Gökalp s’était d’ailleurs entretenu avec Said Nursi et avait lui-même éprouvé des sentiments religieux intenses pendant sa jeunesse. Récusant toute définition racialiste de la nation turque, par le sang, il l’identifiait dans le partage d’ « une même langue et d’une même foi ». Quant à Mustapha Kemal, il ne fut pas anti-religieux, mais anti-traditionaliste, et il se posa non comme un persécuteur de la croyance, mais comme le réformateur d’un islam qu’il pensait intrinsèquement rationnel."

Didier Billion, "Les acquis et les paradoxes de la laïcité en Turquie", La Pensée, n° 342, avril-juin 2005, p. 129-130 :

"On sait que Mustafa Kemal lui-même était un admirateur enthousiaste de la Révolution française et un lecteur assidu des philosophes des Lumières et des positivistes. C'est d'ailleurs parce qu'il se situe dans le cadre de ce corpus idéologique qu'en dépit de nombreuses et acérées critiques à l'encontre de l'obscurantisme des hommes de religion, Mustafa Kemal évaluait toutefois la religion, considérée comme fait social, comme nécessaire au lien social. D'une manière générale, Mustafa Kemal et ses partisans ne visent pas à éradiquer l'islam mais à l'écarter des affaires politiques et à le réformer. Atatürk va même jusqu'à déclarer en 1932 qu'une nation sans religion est voué à disparaître.

Pourtant il existe entre la France et la Turquie républicaines une différence essentielle : la laïcisation ne débouche pas en Anatolie sur une séparation totale entre la religion et l'Etat. Les dirigeants turcs développent une conception de la laïcité dans laquelle au contraire, l'Etat exerce un contrôle très étroit sur la religion, en attribuant notamment à la Présidence des Affaires religieuses, la diyanet, rattachée au premier ministère, un rôle central au sein des institutions étatiques.

Il faut en outre rappeler que si le modèle français est indéniable il ne doit pas pour autant nous faire négliger l'histoire ottomane dans laquelle s'inscrit la République de Turquie. L'Etat ottoman, en ce sens légataire de l'Empire byzantin, n'a cessé d'imposer une mainmise sur le fait religieux, c'est-à-dire d'imposer un « césaro-papisme » bien compris. De plus le sultan légiférait en promulguant des kanun, c'est-à-dire une législation séculière inspirée de la coutume ou des pratiques locales, ce qui réduisait d'autant la véritable prégnance de la sharia. L'histoire ottomane est ainsi incontestablement celle d'une domination du pouvoir politique sur le pouvoir religieux qui trouve son accomplissement ultime dans le kémalisme."