samedi 5 mars 2011

L'Armée, la gardienne de la démocratie turque

Robert Mantran, Histoire d'Istanbul, Paris, Fayard, 1996 :

"Le chef du Parti démocrate, Adnan Mendérès, conforté par les succès électoraux, accentue l'hégémonie politique de son parti en instaurant des mesures répressives à l'encontre des fonctionnaires, des universitaires, qui se voient interdire toute activité politique, et des juges ; il fait arrêter des journalistes et suspend des journaux (surtout stambouliotes), en particulier lors des affaires de Chypre. Beaucoup d'intellectuels se rapprochent alors du Parti républicain du peuple, qui passe pour être plus ouvert aux problèmes sociaux et qui fait désormais figure de défenseur d'un système politique véritablement démocratique. En décembre 1955 est crée le Parti de la liberté (Hürriyet Partisi) auquel se rallient quelques députés du Parti démocrate. Le déclin de ce dernier s'amorce aux élections d'octobre 1957 où, en dépit de lois électorales restrictives, il n'obtient plus que 47 % des voix et 424 sièges contre 40,6 % et 178 sièges au Parti républicain du peuple, qui a la faveur d'Istanbul, comme de bien d'autres villes. (...)

A partir de 1957, le gouvernement Mendérès durcit sa ligne politique, notamment vis-à-vis du PRP et plus particulièrement de son chef, Ismet Inönü. Ce dernier est victime de deux agressions ; la seconde, à Istanbul, déclenche des manifestations et des incidents violents. Pour étouffer l'opposition, Mendérès fait voter le 18 avril 1960 une série de lois contre les partis d'opposition et contre la presse : des journaux sont suspendus, des journalistes arrêtés. Dix jours plus tard, les étudiants de l'université d'Istanbul, bientôt suivis par les étudiants d'Ankara, organisent une imposante démonstration de force. Le lendemain, le gouvernement ferme les universités, ce qui accroît encore l'agitation. Le mouvement insurrectionnel, mené par les étudiants, les enseignants, les élèves de l'Ecole militaire d'Ankara, est soutenu par l'armée et son chef, le général Djemâl Gürsel, qui demande sans succès au gouvernement de revenir sur ses lois antidémocratiques. Un mois plus tard, des unités militaires déclenchent un coup d'Etat : Mendérès, Djelâl Bayar, les chefs et les députés du Parti démocrate sont arrêtés, un Comité d'union nationale est formé ; le Parti démocrate est interdit et ses adhérents éliminés de l'armée, de l'administration et des universités. (...)

En 1961, une nouvelle Constitution rétablit les libertés essentielles et organise des élections législatives." (p. 332-334)

"La vague d'attentats qui a commencé à s'abattre sur Istanbul [dans les années 70] a coïncidé avec une période d'instabilité gouvernementale et une dégradation de la situation financière : malgré la croissance économique, la Turquie connaît à cette époque un déficit énorme de sa balance commerciale et une inflation galopante (au-delà de 100 %). L'insécurité conduit les chefs de l'armée (après un coup de semonce en mars 1971) à intervenir directement : le 12 septembre 1980, un coup d'Etat militaire, sous la conduite du général Evren, rétablit le calme dans le pays. Le Parlement est dissous, de nombreux dirigeants politiques, syndicalistes, journalistes et des universitaires sont arrêtés de même que des activistes d'extrême gauche et d'extrême droite. Le nouvel homme fort de la Turquie met en route des mesures économiques qui permettent de juguler l'inflation et de limiter le désordre financier.

Comme lors des précédentes interventions des militaires, un gouvernement civil est bientôt rétabli.
" (p. 337)