jeudi 17 février 2011

Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?




Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres-Oxford-New York, Oxford University Press, 1968, p. 290-291 :

"Kemal Atatürk était un homme d'action rapide et décisive, de décision soudaine et souvent violente. Un soldat dur et brillant, un buveur et un homme à femmes, il était en toutes choses un homme d'une immense volonté et d'une abondante vitalité. Il fut souvent qualifié de dictateur par ses contemporains. Mais en disant cela, il faut rappeler que son règne fut très différent de celui des autres hommes en Europe et au Moyen-Orient d'hier et d'aujourd'hui, à qui le même terme est appliqué. Dirigeant autoritaire, il montrait pourtant un respect pour la décence et la légalité, pour les normes humaines et politiques, ce qui est en contraste étonnant avec le comportement d'hommes de moindre valeur et plus prétentieux. C'était une dictature sans regard inquiet par-dessus l'épaule, la terreur de la sonnette, la sombre menace du camp de concentration. La force et la répression furent certainement utilisées pour établir et maintenir la République au cours de la période des changements révolutionnaires, mais plus maintenant ; et après les exécutions de 1926 il y avait peu de danger pour la vie et la liberté individuelle. L'activité politique contre le régime était interdite et les journaux étaient sous contrôle strict. Mais à part cela, la discussion, et même les livres et les périodiques, étaient relativement libres. Les détracteurs venant des classes les plus humbles étaient laissés tranquilles ; les détracteurs parmi l'élite dirigeante étaient, conformément à la pratique ottomane antérieure, punis par des gouvernorats ou des ambassades dans des endroits éloignés. La violence était rare, et en général en réponse à une opposition violente.

L'avènement ultérieur de régimes militaires dans d'autres pays musulmans du Moyen-Orient a conduit certains observateurs à voir dans Atatürk et sa Révolution le prototype de ces mouvements postérieurs. Il y a, cependant, très peu de ressemblance entre eux. Atatürk n'était pas un cadet révolutionnaire ayant pris le pouvoir par un coup d'Etat, mais un général et un pacha, prenant le contrôle par des étapes progressives, presque hésitantes, dans un moment de crise nationale profonde. Lui et ses associés, si imbus d'idées nouvelles, étaient par statut et habitude des hommes de la vieille élite ottomane, avec des siècles d'expérience militaire et impériale. Même après la destruction de l'Empire et l'exil de la dynastie, ils avaient encore l'assurance et l'autorité d'exiger (et d'obtenir) l'obéissance, n'ayant pas besoin non plus de la popularité de cour ou de faire respecter la soumission. Et c'est ainsi qu'ils purent mener à bien leur révolution par une sorte d'orientation paternaliste, sans avoir recours à tout l'appareil monstrueux de démagogie et de répression familier dans les dictatures européennes et leurs imitations ailleurs."