lundi 21 février 2011

Le processus de turquisation des populations anatoliennes

D'après un boniment turcophobe particulièrement haineux, la turquisation de l'Anatolie n'aurait pu avoir lieu que par la contrainte du devşirme (devchirmé), pratique pourtant extrêmement conditionnée et limitée numériquement (dont les retombées démographiques n'ont pu être que négligeables, étant donné les carrières au sein de la haute administration ottomane et le célibat des janissaires qui constituaient la majorité des recrues). Rien n'est plus faux. L'arrivée de centaines de milliers de nomades turcs-oghouzes/turcomans dans l'Anatolie médiévale a enclenché un processus graduel de turquisation/substitution linguistique/acculturation des populations locales (rurales et citadines). Un tel processus est tout à fait courant dans l'Histoire : qu'on songe à l'hellénisation de la même Anatolie à partir de 1000 avant JC (la région étant habitée avant les Grecs par des peuples tels que les Hittites, Lydiens et Phrygiens), à la latinisation de la péninsule ibérique, à la slavisation des Balkans ou bien encore à l'arabisation de l'Afrique du Nord hamitique. Comme ladite arabisation, la turquisation a eu pour base l'islamisation, c'est-à-dire les conversions volontaires à l'islam. Dans une Anatolie ravagée depuis longtemps par de nombreux troubles et guerres, éclatée en principautés et avec un Empire byzantin déclinant, les Turcs seldjoukides (puis leurs successeurs ottomans), tolérants (le soin avec lequel ils traitaient les monuments grecs en atteste), ont pu incarner une civilisation dynamique et attrayante. Et les ordres soufis comme celui des derviches mevlevis ont joué un rôle important dans cette islamisation. 

"La "turquisation", même incomplète, de l'Asie Mineure a souvent paru l'objet d'un étonnement qui au fond étonne. Bien d'autres pays ont au cours de l'histoire changé de caractère ethnique, et nous avons seulement à essayer de comprendre dans chaque cas comment cela s'est fait, et, si possible, dans quelle mesure, dans quelle proportion." (Claude Cahen, La Turquie pré-ottomane, Istanbul, IFEA, 1988, p. 101)

"La survie des éléments anatoliens dans la Turquie moderne est maintenant indiscutable. Il n'y a pas besoin d'affirmer que les Turcs sont hittites ou que les Hittites sont turcs mais il est clair qu'il y a eu continuité dans une large mesure. Cela devient encore plus clair avec les progrès parallèles du travail archéologique et anthropologique en Anatolie aujourd'hui. C'est vrai qu'il y a eu une colonisation turque sur une large échelle en Anatolie, mais les populations indigènes ne furent ni exterminées ni entièrement expulsées. La classe supérieure grecque et la couche culturelle grecque furent remplacées (et à la longue les habitants furent réassimilés, en ce temps-là aux modèles islamique et turc). Ils apportèrent une grande partie de leur culture, surtout en ce qui a trait à l'agriculture et la vie villageoise (l'alternance des saisons, les semailles et les moissons, la naissance, le mariage et la mort)." (Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres-Oxford-New York, Oxford University Press, 1968, p. 4)

"Les Seldjoukides n'étaient pas les seuls à s'être implantés en Asie Mineure : ils n'en tenaient guère, à la fin du XIe siècle, que la grande route du Sud, celle qui, partant de l'Egée, se dirige par le nord du Taurus vers les Portes de Cilicie et ils y étaient venus, rappelons-le, par le sud-est. Cependant, depuis Mantzikert, la voie du nord-est était ouverte et elle voyait les tribus déferler en vagues successives. Devant elles avaient fui d'abord ces populations arméniennes dont nous avons parlé et qui avaient fondé la Petite Arménie de Cilicie, puis des Grecs qui se réfugièrent à l'abri des montagnes, sur le Pont-Euxin ou sur les côtes méditerranéennes. Ceux qui restèrent sur place surent préserver leur identité ou se mêlèrent progressivement aux Turcs, contribuant à leur donner de nouveaux caractères anthropologiques." (Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 188)

"En Anatolie, de façon générale, les nomades s'installèrent dans les zones où l'agriculture avait été délaissée autour des villes. Plus tard, ils furent refoulés dans les montagnes méridionales du pays où ils trouvèrent leur terrain d'estivage. En hiver, ils descendaient sur les plaines côtières de Pamphylie, de Cilicie et de l'Egée. Ces régions, jadis très fertiles, et qui peuvent se prêter à plusieurs récoltes annuelles, leur furent paradoxalement abandonnées. Leurs grandes villes antiques disparurent pour la plupart, à l'exception de certains ports, tels qu'Antalya et Sinope, que les Turcs utilisèrent pour leur commerce extérieur. Le haut plateau fut vraiment le cœur du pays seldjoukide de Rum. Là, malgré leur conservatisme, des clans se fixèrent très tôt ou passèrent du nomadisme intégral au semi-nomadisme. Mêlés à des autochtones, ils finiraient par former une des plus solides races paysannes de la terre." (Jean-Paul Roux, ibid., p. 205-206)

"Malgré la tolérance [des Seldjoukides en Anatolie], ou à cause d'elle, les conversions des indigènes à l'islam étaient nombreuses pour des raisons politiques, économiques et culturelles ou, simplement, par suite du prestige de la civilisation musulmane." (Jean-Paul Roux, ibid., p. 211)

"Les Turcs y sont peu nombreux [en Asie mineure] (l'historien Claude Cahen ne les estime qu'à 200 ou 300 000, ce qui me paraît faible), mais surtout ils sont nomades, bien qu'attirés par les villes dans lesquelles certains s'établissent. Ils sont étroitement mêlés à des populations grecques ou arméniennes, massivement majoritaires malgré l'exode du temps des invasions (exode réel, mais dont il ne faut pas exagérer l'importance, et qui a été suivi par le retour des émigrés), et ils sont avec elles dans les meilleurs termes. Une preuve parmi d'autres ? Quand mourra à Konya, en 1273, le grand poète et mystique Djelal al-Din Rumi, le fondateur de l'ordre des Derviches tourneurs (Mevlevi), toute la population de la ville, sans distinction, l'accompagnera à sa tombe." (Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007, p. 135)

"Quand l'Empire ottoman s'établit en Asie Mineure, les populations sur lesquelles s'exerça son pouvoir étaient islamisées depuis le Ve siècle H. /XIe siècle environ, lors des conquêtes saljûqides. Elles avaient donc quatre siècles d'Islam en moins que les populations arabes et iraniennes qui entouraient le trône de Bagdad. Si bien que dans les couches populaires d'Asie Mineure les valeurs musulmanes se mêlaient à nombre de survivances, ou byzantines ou païennes. Et ces valeurs elles-mêmes restaient teintées par les influences sûfies qu'avaient véhiculé les tout premiers efforts missionnaires. Les cadres dirigeants, eux, s'en dégageront au profit d'un sunnisme représenté et vécu par l'école hanafite." (Louis Gardet, Les hommes de l'Islam : approche des mentalités, Bruxelles, Complexe, 1984, p. 290-291)

"Le registre de 1553 [de la ville de Trabzon] démontre la rapidité avec laquelle le processus de conversion a eu lieu : en trente ans, la population musulmane augmenta de 15 % de la population à près de la moitié, tandis que les orthodoxes grecs diminuèrent de 70 % de la population à moins de la moitié (p. 93). Cela ne peut pas être expliqué par l'accroissement naturel. [Heath] Lowry fait valoir que la cause principale était la conversion des chrétiens locaux. Il note le rôle des mystiques musulmans dans ce processus. La prédication d'Osman Efendi, un érudit de Maras, par exemple, a apparemment si bien réussi qu'il a même convaincu les prêtres de devenir musulmans (p. 86). Les loges mystiques musulmanes établies dans des quartiers chrétiens étaient des outils efficaces de conversion : cinq tekkes situés dans des quartiers à prédominance chrétienne en 1532 contribuèrent à un grand nombre de convertis apparaissant dans ces quartiers dans le registre de 1553 (p. 136). Les convertis furent également responsables d'un grand nombre de bâtiments dotés, montrant ainsi leur désir de témoigner publiquement de la permanence de leur conversion. La conversion fut couplée avec un exode de chrétiens et une immigration de musulmans, ce qui a encore augmenté la proportion de la population musulmane de la ville.

Après avoir décrit l'évolution démographique de Trabzon entre 1461 et 1583 dans les cinq premiers chapitres, l'auteur consacre le sixième à une analyse du rôle de la conversion dans le changement de la composition religieuse de la ville. Lowry fait valoir que même si le prosélytisme des mystiques musulmans joua un rôle important dans la conversion des chrétiens à Trabzon, la principale raison pour laquelle les chrétiens décidèrent de changer de religion fut qu'il était "beaucoup plus facile d'être un musulman que d'être un chrétien" (p. 136)." (Marc David Baer, "The Islamization of Ottoman Cities", New perspectives on Turkey, n° 20, printemps 1999, p. 134-135)

"La Porte ne peut sans doute pas être accusée d'avoir mené une politique massive de turquisation ou d'islamisation forcée." (Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 136)

Voir également : Les brassages successifs dont est issu le peuple grec actuel

Les Grecs, des nouveaux venus dans l'Anatolie antique

Anatolie antique : l'emprise des envahisseurs arméniens sur les indigènes ourartéens

Comme les Iraniens, les Arméniens ont une identité issue de l'expansion brutale des Indo-Européens

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