mardi 15 février 2011

La dynastie ottomane et les racines turciques

Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres-Oxford-New York, Oxford University Press, 1968, p. 8-9 :

"Mais le véritable élément turc dans la société et la culture ottomanes, tout inconscient et inarticulé qu'il soit, est néanmoins profondément important. Il fut ravivé à la fin du XIVe siècle, quand les Ottomans, s'étendant de l'ouest à l'est de l'Anatolie, rencontrèrent de grands groupes de nomades turcs, avec leur organisation et traditions tribales intactes (pas encore dispersés, désintégrés, et touchés par des influences locales comme dans la partie occidentale de la péninsule).

Durant la première moitié du XVe siècle, il existe un certain nombre de signes de la montée d'une sorte de conscience nationale turque. C'est à cette époque que le sultan ottoman prit le vieux titre turc de khan ; le marquage du bétail de la tribu turque oguz de Kayi, dont les Ottomans prétendaient descendre, apparut comme un emblème sur les monnaies ottomanes, et des historiens et des poètes ottomans élaborèrent la légende oguz, qui reliait la maison régnante ottomane à une antiquité turque quasi-mythique et devint la version officielle des origines de la dynastie."


Gilles Veinstein, cours : "Les évolutions et mutations identitaires", Collège de France :

"Durant cet intermède qui durera, en gros, pendant la plus grande partie de notre XVe siècle, la dynastie s’écarte du souci qu’elle avait manifesté depuis ses débuts de s’intégrer totalement à la « culture politique » musulmane de son temps, met en avant ses origines turques, ou plus précisément oghouzes (oğuz), dénomination ancienne (attestée par les inscriptions turques du VIIIe siècle, et qui passera en arabe sous la forme ghuzz), dont l’étymologie reste en discussion (malgré une séduisante proposition de M. L. Bazin de 1953, se référent au yakout uğus : jeune taureau de deux ans, viril et combatif), de ceux qui prendront plus tard, dans la seconde moitié du Xe et la première moitié du XIe siècle, suite à leur émigration vers le sud, l’appellation de Türkmen (Cf. Makdisî ; Gardizî).

Elle revendique au surplus, la plus noble des origines oghouzes en prétendant descendre de Kayı, fils aîné du fils aîné d’Oghouz Khan, héros mythique de ce peuple, père fondateur à l’origine des 24 clans qui le composent.

La principale expression littéraire de ce courant est l’ouvrage, désigné comme Oghouznâme dans certains de ses manuscrits, d’un probable secrétaire de la chancellerie de Murâd II, qui l’employa également comme ambassadeur, Yazıcızâde ‘Alî. On y trouve, entre autres choses, une adaptation en turc de l’histoire d’Oghouz Khan et de la constitution des clans oghouzes, telles qu’elle figure dans la section correspondante de l’« Histoire universelle » (Djâmi‘ al-Tawarikh) du ministre et historien des Ilkhans mongols d’Iran, Rashîd al-Dîn (m. 1318).

De fait, cette source était la seule sur laquelle pouvait s’appuyer le serviteur de Murâd II, le tableau analogue qu’avait dressé plusieurs siècles auparavant Mahmûd al-Kashgarî dans son Diwân lughat al-türk, ayant alors disparu (retrouvé beaucoup plus tard, il ne sera édité qu’au début du XXe siècle).

Nous nous sommes arrêté sur le livre de Rashîd ad-Dîn, intitulé « Histoire d’Oghouz et de ses descendants et Relation des sultans et des rois des Turcs » (publié en allemand par K. Jahn en 1969 sous le titre Die Geschichte der Oguzen des Rasid ad-dîn), ouvrage singulier dans l’ensemble de l’oeuvre de ce dernier, puisqu’il mêle l’histoire et la légende, les mythes des origines oghouzes et une transposition de l’histoire des Grands Seldjoukides du XIe siècle.

Descendant de Noé et d’un Japhet turquifié sous le nom d’Uldjay Khan et nomadisant entre ses pâturages d’hiver et ses pâturages d’été, Oghouz Khan rompt dès le départ avec son milieu familial en apparaissant comme l’adepte et le prosélyte d’un monothéisme intransigeant, faisant de lui une sorte de protomusulman. Plus tard, il conquerra les rives de la Caspienne, le Diyarbekr, la Syrie, l’Égypte et l’ensemble de l’Iran ; il combattra les Byzantins et les Francs. C’est un nommé Irkıl Hodja, conseiller du fils d’aîné d’Oghouz Khan, Gün Khan, qui organisera les 24 clans oghouzes commandés par les petits-fils d’Oghouz-Khan, chacun de ses six fils ayant eu quatre fils. Les clans issus des trois premiers fils sont appelés Bozuk (et constituent l’aile droite du dispositif militaire) ; ceux issus des trois autres fils sont les Utch Ok (les « trois flèches » qui constituent l’aile gauche). Chaque clan a sa marque de bétail (tamgha) et un autre emblème, l’onghun, qu’on a pu interpréter comme un oiseau totémique (Barthold).

La touche personnelle et combien significative, ajoutée au tableau de Rashîd ad-Dîn par son adaptateur turc, Yazıcızâde ‘Alî, consiste à présenter Ertoghrul, le père de ‘Osmân, fondateur de la dynastie ottomane, comme issu des Kayı, le plus noble des clans oghouzes, en ajoutant : « aussi longtemps que survivra la lignée de Kayı, le khanat et le sultanat ne doivent pas passer à une lignée de souverains issue de quelque autre clan que ce soit ».

Telle fut la principale expression littéraire du courant oghouze, de l’oğuzculuk, des Ottomans du XVe siècle, mais il y en aura d’autres : les aventures de Sarı Saltuk Dede (guide spirituel de la première émigration oghouze en Europe orientale) ou Saltuknâme, rédigé vers 1480, par Ebû’l-Khayr Rûmî sur la commande du prince Djem, fils de Mehmed II ; le Gam-i Gem a yin, une généalogie oghouze, élaborée sur ordre du même prince Djem, par Hasan b. Mahmûd Bayâtî, en 1481.

En outre, la même inspiration se retrouve dans le fait que Murâd II fait inscrire sur ses monnaies la tamgha des Kayı, ou encore que deux des petits-fils de Mehmed II aient été nommés, respectivement, Oghuz Khan et Korkut (Dede Korkut étant, nous y reviendrons, une autre grande figure de la geste oghouze)."

Source : http://www.college-de-france.fr/media/his_tur/UPL31711_veinstein.pdf


Gilles Veinstein, "Les Ottomans. Variations sur une identité", in Christian Décobert (dir.), Valeur et distance : identités et sociétés en Egypte, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000, p. 110 :

"(...) on assiste au XVe siècle, dans les milieux de la Cour, à un étonnant retour aux sources turques de la dynastie, à un intérêt pour ce passé asiatique et pour le monde turc environnant : les sultans ottomans mettent alors en avant l'ancien titre turco-mongol de khan (apparu auparavant mais seulement comme un titre parmi d'autres) et se rattachent à des ancêtres mythiques de Haute Asie en prétendant descendre de Kayi, fils aîné de Günkhan, lui-même fils aîné d'Oghuz khan, ancêtre éponyme des Turcs oghuz ; la marque de bétail des Kayi apparaît sur les pièces de monnaie ottomanes. Deux des petits-fils du sultan Mehmed II, nés respectivement en 1480 et 1470, recevront les prénoms hautement symboliques d'Oghuz et de Korkut (par référence au Dede Korkut de l'épopée populaire turque). Le père d'Oghuz, Djem Sultan, un des fils de Mehmed II, fera rédiger l'épopée d'Oghuz khan et de sa tribu, l'Oghuznâme. A la fin du même siècle, l'historien Nechri présentera un effort de conciliation entre héritage oghuz et légitimité islamique en faisant de l'ancêtre des Ottomans le premier khan turc converti à l'islam, à l'époque, précise-t-il, du prophète Abraham.

On a lié ce courant aux contacts des Ottomans avec de nouvelles tribus nomades turques, rencontrées à mesure qu'ils progressaient vers l'est en Anatolie, mais il semble qu'il faille tenir compte aussi de leur rivalité en Anatolie orientale avec une dynastie concurrente, les Akkoyunlu qui prétendait elle-même descendre du légendaire Oghuzkhan."