samedi 26 février 2011

Le mythe du "joug ottoman" dans les Balkans

Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991, p. 221 :

"Ce serait toutefois donner une image fausse des Balkans ottomans au XVIIIe siècle que de camper face à face gardiens des ténèbres et fils de la lumière, en un manichéisme qui a ravi les écrivains romantiques. L'ottomanisation, c'est-à-dire l'adoption d'un genre de vie sans aller jusqu'à la conversion religieuse, a été une large pratique. De nombreux tchorbadji bulgares, knez serbes, archon grecs [chefs de villages], et surtout les phanariotes étaient restés chrétiens ; ils avaient conservé leur langue, mais vivaient « à la turque » pour les besoins de leur familiarité avec l'administration ottomane. Les voyageurs ont souligné le caractère turc des villes, même pour celles où dominaient les populations chrétiennes : le port du tcharchaf [voile] était général à Thessalonique, Belgrade, Sofia, et nombre d'églises étaient partagées par des grillages de bois séparant hommes et femmes, comme on le voit encore à Bansko, en Bulgarie, et comme cela existait à Trojan et Koprivstica où, pourtant, ne vivait aucun musulman !

Plus en profondeur, cette symbiose islamo-chrétienne atteignit même la vie religieuse. L'on connaît le cas des Pomaks comme celui des Domnë des pays albanais, qui mélangeaient sans drame de conscience les pratiques chrétiennes et musulmanes. A quoi il faut ajouter ce que Bernard Lory appelle des « contaminations » : ainsi, la popularité du pèlerinage aux Lieux saints, La Mecque pour les uns, la Palestine pour les autres, mais qui conférait au fidèle le même nom de hâdji et le même prestige. Plus curieusement, la communauté de certains lieux, comme, près de Varna, le tekke d'Ak Azala Baba, assimilé par les orthodoxes à saint Athanase et dont la fête était célébrée successivement le 1er et le 2 mai par les musulmans, puis par les chrétiens.

Quatre à cinq siècles de vie « ensemble » avaient introduit bien des nuances dans la notion de « joug ottoman »."

lundi 21 février 2011

Le processus de turquisation des populations anatoliennes

D'après un boniment turcophobe particulièrement haineux, la turquisation de l'Anatolie n'aurait pu avoir lieu que par la contrainte du devşirme (devchirmé), pratique pourtant extrêmement conditionnée et limitée numériquement (dont les retombées démographiques n'ont pu être que négligeables, étant donné les carrières au sein de la haute administration ottomane et le célibat des janissaires qui constituaient la majorité des recrues). Rien n'est plus faux. L'arrivée de centaines de milliers de nomades turcs-oghouzes/turcomans dans l'Anatolie médiévale a enclenché un processus graduel de turquisation/substitution linguistique/acculturation des populations locales (rurales et citadines). Un tel processus est tout à fait courant dans l'Histoire : qu'on songe à l'hellénisation de la même Anatolie à partir de 1000 avant JC (la région étant habitée avant les Grecs par des peuples tels que les Hittites, Lydiens et Phrygiens), à la latinisation de la péninsule ibérique, à la slavisation des Balkans ou bien encore à l'arabisation de l'Afrique du Nord hamitique. Comme ladite arabisation, la turquisation a eu pour base l'islamisation, c'est-à-dire les conversions volontaires à l'islam. Dans une Anatolie ravagée depuis longtemps par de nombreux troubles et guerres, éclatée en principautés et avec un Empire byzantin déclinant, les Turcs seldjoukides (puis leurs successeurs ottomans), tolérants (le soin avec lequel ils traitaient les monuments grecs en atteste), ont pu incarner une civilisation dynamique et attrayante. Et les ordres soufis comme celui des derviches mevlevis ont joué un rôle important dans cette islamisation. 

"La "turquisation", même incomplète, de l'Asie Mineure a souvent paru l'objet d'un étonnement qui au fond étonne. Bien d'autres pays ont au cours de l'histoire changé de caractère ethnique, et nous avons seulement à essayer de comprendre dans chaque cas comment cela s'est fait, et, si possible, dans quelle mesure, dans quelle proportion." (Claude Cahen, La Turquie pré-ottomane, Istanbul, IFEA, 1988, p. 101)

"La survie des éléments anatoliens dans la Turquie moderne est maintenant indiscutable. Il n'y a pas besoin d'affirmer que les Turcs sont hittites ou que les Hittites sont turcs mais il est clair qu'il y a eu continuité dans une large mesure. Cela devient encore plus clair avec les progrès parallèles du travail archéologique et anthropologique en Anatolie aujourd'hui. C'est vrai qu'il y a eu une colonisation turque sur une large échelle en Anatolie, mais les populations indigènes ne furent ni exterminées ni entièrement expulsées. La classe supérieure grecque et la couche culturelle grecque furent remplacées (et à la longue les habitants furent réassimilés, en ce temps-là aux modèles islamique et turc). Ils apportèrent une grande partie de leur culture, surtout en ce qui a trait à l'agriculture et la vie villageoise (l'alternance des saisons, les semailles et les moissons, la naissance, le mariage et la mort)." (Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres-Oxford-New York, Oxford University Press, 1968, p. 4)

"Les Seldjoukides n'étaient pas les seuls à s'être implantés en Asie Mineure : ils n'en tenaient guère, à la fin du XIe siècle, que la grande route du Sud, celle qui, partant de l'Egée, se dirige par le nord du Taurus vers les Portes de Cilicie et ils y étaient venus, rappelons-le, par le sud-est. Cependant, depuis Mantzikert, la voie du nord-est était ouverte et elle voyait les tribus déferler en vagues successives. Devant elles avaient fui d'abord ces populations arméniennes dont nous avons parlé et qui avaient fondé la Petite Arménie de Cilicie, puis des Grecs qui se réfugièrent à l'abri des montagnes, sur le Pont-Euxin ou sur les côtes méditerranéennes. Ceux qui restèrent sur place surent préserver leur identité ou se mêlèrent progressivement aux Turcs, contribuant à leur donner de nouveaux caractères anthropologiques." (Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 188)

"En Anatolie, de façon générale, les nomades s'installèrent dans les zones où l'agriculture avait été délaissée autour des villes. Plus tard, ils furent refoulés dans les montagnes méridionales du pays où ils trouvèrent leur terrain d'estivage. En hiver, ils descendaient sur les plaines côtières de Pamphylie, de Cilicie et de l'Egée. Ces régions, jadis très fertiles, et qui peuvent se prêter à plusieurs récoltes annuelles, leur furent paradoxalement abandonnées. Leurs grandes villes antiques disparurent pour la plupart, à l'exception de certains ports, tels qu'Antalya et Sinope, que les Turcs utilisèrent pour leur commerce extérieur. Le haut plateau fut vraiment le cœur du pays seldjoukide de Rum. Là, malgré leur conservatisme, des clans se fixèrent très tôt ou passèrent du nomadisme intégral au semi-nomadisme. Mêlés à des autochtones, ils finiraient par former une des plus solides races paysannes de la terre." (Jean-Paul Roux, ibid., p. 205-206)

"Malgré la tolérance [des Seldjoukides en Anatolie], ou à cause d'elle, les conversions des indigènes à l'islam étaient nombreuses pour des raisons politiques, économiques et culturelles ou, simplement, par suite du prestige de la civilisation musulmane." (Jean-Paul Roux, ibid., p. 211)

"Les Turcs y sont peu nombreux [en Asie mineure] (l'historien Claude Cahen ne les estime qu'à 200 ou 300 000, ce qui me paraît faible), mais surtout ils sont nomades, bien qu'attirés par les villes dans lesquelles certains s'établissent. Ils sont étroitement mêlés à des populations grecques ou arméniennes, massivement majoritaires malgré l'exode du temps des invasions (exode réel, mais dont il ne faut pas exagérer l'importance, et qui a été suivi par le retour des émigrés), et ils sont avec elles dans les meilleurs termes. Une preuve parmi d'autres ? Quand mourra à Konya, en 1273, le grand poète et mystique Djelal al-Din Rumi, le fondateur de l'ordre des Derviches tourneurs (Mevlevi), toute la population de la ville, sans distinction, l'accompagnera à sa tombe." (Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007, p. 135)

"Quand l'Empire ottoman s'établit en Asie Mineure, les populations sur lesquelles s'exerça son pouvoir étaient islamisées depuis le Ve siècle H. /XIe siècle environ, lors des conquêtes saljûqides. Elles avaient donc quatre siècles d'Islam en moins que les populations arabes et iraniennes qui entouraient le trône de Bagdad. Si bien que dans les couches populaires d'Asie Mineure les valeurs musulmanes se mêlaient à nombre de survivances, ou byzantines ou païennes. Et ces valeurs elles-mêmes restaient teintées par les influences sûfies qu'avaient véhiculé les tout premiers efforts missionnaires. Les cadres dirigeants, eux, s'en dégageront au profit d'un sunnisme représenté et vécu par l'école hanafite." (Louis Gardet, Les hommes de l'Islam : approche des mentalités, Bruxelles, Complexe, 1984, p. 290-291)

"Le registre de 1553 [de la ville de Trabzon] démontre la rapidité avec laquelle le processus de conversion a eu lieu : en trente ans, la population musulmane augmenta de 15 % de la population à près de la moitié, tandis que les orthodoxes grecs diminuèrent de 70 % de la population à moins de la moitié (p. 93). Cela ne peut pas être expliqué par l'accroissement naturel. [Heath] Lowry fait valoir que la cause principale était la conversion des chrétiens locaux. Il note le rôle des mystiques musulmans dans ce processus. La prédication d'Osman Efendi, un érudit de Maras, par exemple, a apparemment si bien réussi qu'il a même convaincu les prêtres de devenir musulmans (p. 86). Les loges mystiques musulmanes établies dans des quartiers chrétiens étaient des outils efficaces de conversion : cinq tekkes situés dans des quartiers à prédominance chrétienne en 1532 contribuèrent à un grand nombre de convertis apparaissant dans ces quartiers dans le registre de 1553 (p. 136). Les convertis furent également responsables d'un grand nombre de bâtiments dotés, montrant ainsi leur désir de témoigner publiquement de la permanence de leur conversion. La conversion fut couplée avec un exode de chrétiens et une immigration de musulmans, ce qui a encore augmenté la proportion de la population musulmane de la ville.

Après avoir décrit l'évolution démographique de Trabzon entre 1461 et 1583 dans les cinq premiers chapitres, l'auteur consacre le sixième à une analyse du rôle de la conversion dans le changement de la composition religieuse de la ville. Lowry fait valoir que même si le prosélytisme des mystiques musulmans joua un rôle important dans la conversion des chrétiens à Trabzon, la principale raison pour laquelle les chrétiens décidèrent de changer de religion fut qu'il était "beaucoup plus facile d'être un musulman que d'être un chrétien" (p. 136)." (Marc David Baer, "The Islamization of Ottoman Cities", New perspectives on Turkey, n° 20, printemps 1999, p. 134-135)

"La Porte ne peut sans doute pas être accusée d'avoir mené une politique massive de turquisation ou d'islamisation forcée." (Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 136)

Voir également : Les brassages successifs dont est issu le peuple grec actuel

Les Grecs, des nouveaux venus dans l'Anatolie antique

Anatolie antique : l'emprise des envahisseurs arméniens sur les indigènes ourartéens

Comme les Iraniens, les Arméniens ont une identité issue de l'expansion brutale des Indo-Européens

Un tabou des nationalismes arménien et grec : le mélange avec les Turcs christianisés d'Anatolie

jeudi 17 février 2011

Honneur aux héros patriotiques turcs

Atatürk, Turc s'il en est

Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?




Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres-Oxford-New York, Oxford University Press, 1968, p. 290-291 :

"Kemal Atatürk était un homme d'action rapide et décisive, de décision soudaine et souvent violente. Un soldat dur et brillant, un buveur et un homme à femmes, il était en toutes choses un homme d'une immense volonté et d'une abondante vitalité. Il fut souvent qualifié de dictateur par ses contemporains. Mais en disant cela, il faut rappeler que son règne fut très différent de celui des autres hommes en Europe et au Moyen-Orient d'hier et d'aujourd'hui, à qui le même terme est appliqué. Dirigeant autoritaire, il montrait pourtant un respect pour la décence et la légalité, pour les normes humaines et politiques, ce qui est en contraste étonnant avec le comportement d'hommes de moindre valeur et plus prétentieux. C'était une dictature sans regard inquiet par-dessus l'épaule, la terreur de la sonnette, la sombre menace du camp de concentration. La force et la répression furent certainement utilisées pour établir et maintenir la République au cours de la période des changements révolutionnaires, mais plus maintenant ; et après les exécutions de 1926 il y avait peu de danger pour la vie et la liberté individuelle. L'activité politique contre le régime était interdite et les journaux étaient sous contrôle strict. Mais à part cela, la discussion, et même les livres et les périodiques, étaient relativement libres. Les détracteurs venant des classes les plus humbles étaient laissés tranquilles ; les détracteurs parmi l'élite dirigeante étaient, conformément à la pratique ottomane antérieure, punis par des gouvernorats ou des ambassades dans des endroits éloignés. La violence était rare, et en général en réponse à une opposition violente.

L'avènement ultérieur de régimes militaires dans d'autres pays musulmans du Moyen-Orient a conduit certains observateurs à voir dans Atatürk et sa Révolution le prototype de ces mouvements postérieurs. Il y a, cependant, très peu de ressemblance entre eux. Atatürk n'était pas un cadet révolutionnaire ayant pris le pouvoir par un coup d'Etat, mais un général et un pacha, prenant le contrôle par des étapes progressives, presque hésitantes, dans un moment de crise nationale profonde. Lui et ses associés, si imbus d'idées nouvelles, étaient par statut et habitude des hommes de la vieille élite ottomane, avec des siècles d'expérience militaire et impériale. Même après la destruction de l'Empire et l'exil de la dynastie, ils avaient encore l'assurance et l'autorité d'exiger (et d'obtenir) l'obéissance, n'ayant pas besoin non plus de la popularité de cour ou de faire respecter la soumission. Et c'est ainsi qu'ils purent mener à bien leur révolution par une sorte d'orientation paternaliste, sans avoir recours à tout l'appareil monstrueux de démagogie et de répression familier dans les dictatures européennes et leurs imitations ailleurs."

mardi 15 février 2011

La dynastie ottomane et les racines turciques

Bernard Lewis, The Emergence of Modern Turkey, Londres-Oxford-New York, Oxford University Press, 1968, p. 8-9 :

"Mais le véritable élément turc dans la société et la culture ottomanes, tout inconscient et inarticulé qu'il soit, est néanmoins profondément important. Il fut ravivé à la fin du XIVe siècle, quand les Ottomans, s'étendant de l'ouest à l'est de l'Anatolie, rencontrèrent de grands groupes de nomades turcs, avec leur organisation et traditions tribales intactes (pas encore dispersés, désintégrés, et touchés par des influences locales comme dans la partie occidentale de la péninsule).

Durant la première moitié du XVe siècle, il existe un certain nombre de signes de la montée d'une sorte de conscience nationale turque. C'est à cette époque que le sultan ottoman prit le vieux titre turc de khan ; le marquage du bétail de la tribu turque oguz de Kayi, dont les Ottomans prétendaient descendre, apparut comme un emblème sur les monnaies ottomanes, et des historiens et des poètes ottomans élaborèrent la légende oguz, qui reliait la maison régnante ottomane à une antiquité turque quasi-mythique et devint la version officielle des origines de la dynastie."


Gilles Veinstein, cours : "Les évolutions et mutations identitaires", Collège de France :

"Durant cet intermède qui durera, en gros, pendant la plus grande partie de notre XVe siècle, la dynastie s’écarte du souci qu’elle avait manifesté depuis ses débuts de s’intégrer totalement à la « culture politique » musulmane de son temps, met en avant ses origines turques, ou plus précisément oghouzes (oğuz), dénomination ancienne (attestée par les inscriptions turques du VIIIe siècle, et qui passera en arabe sous la forme ghuzz), dont l’étymologie reste en discussion (malgré une séduisante proposition de M. L. Bazin de 1953, se référent au yakout uğus : jeune taureau de deux ans, viril et combatif), de ceux qui prendront plus tard, dans la seconde moitié du Xe et la première moitié du XIe siècle, suite à leur émigration vers le sud, l’appellation de Türkmen (Cf. Makdisî ; Gardizî).

Elle revendique au surplus, la plus noble des origines oghouzes en prétendant descendre de Kayı, fils aîné du fils aîné d’Oghouz Khan, héros mythique de ce peuple, père fondateur à l’origine des 24 clans qui le composent.

La principale expression littéraire de ce courant est l’ouvrage, désigné comme Oghouznâme dans certains de ses manuscrits, d’un probable secrétaire de la chancellerie de Murâd II, qui l’employa également comme ambassadeur, Yazıcızâde ‘Alî. On y trouve, entre autres choses, une adaptation en turc de l’histoire d’Oghouz Khan et de la constitution des clans oghouzes, telles qu’elle figure dans la section correspondante de l’« Histoire universelle » (Djâmi‘ al-Tawarikh) du ministre et historien des Ilkhans mongols d’Iran, Rashîd al-Dîn (m. 1318).

De fait, cette source était la seule sur laquelle pouvait s’appuyer le serviteur de Murâd II, le tableau analogue qu’avait dressé plusieurs siècles auparavant Mahmûd al-Kashgarî dans son Diwân lughat al-türk, ayant alors disparu (retrouvé beaucoup plus tard, il ne sera édité qu’au début du XXe siècle).

Nous nous sommes arrêté sur le livre de Rashîd ad-Dîn, intitulé « Histoire d’Oghouz et de ses descendants et Relation des sultans et des rois des Turcs » (publié en allemand par K. Jahn en 1969 sous le titre Die Geschichte der Oguzen des Rasid ad-dîn), ouvrage singulier dans l’ensemble de l’oeuvre de ce dernier, puisqu’il mêle l’histoire et la légende, les mythes des origines oghouzes et une transposition de l’histoire des Grands Seldjoukides du XIe siècle.

Descendant de Noé et d’un Japhet turquifié sous le nom d’Uldjay Khan et nomadisant entre ses pâturages d’hiver et ses pâturages d’été, Oghouz Khan rompt dès le départ avec son milieu familial en apparaissant comme l’adepte et le prosélyte d’un monothéisme intransigeant, faisant de lui une sorte de protomusulman. Plus tard, il conquerra les rives de la Caspienne, le Diyarbekr, la Syrie, l’Égypte et l’ensemble de l’Iran ; il combattra les Byzantins et les Francs. C’est un nommé Irkıl Hodja, conseiller du fils d’aîné d’Oghouz Khan, Gün Khan, qui organisera les 24 clans oghouzes commandés par les petits-fils d’Oghouz-Khan, chacun de ses six fils ayant eu quatre fils. Les clans issus des trois premiers fils sont appelés Bozuk (et constituent l’aile droite du dispositif militaire) ; ceux issus des trois autres fils sont les Utch Ok (les « trois flèches » qui constituent l’aile gauche). Chaque clan a sa marque de bétail (tamgha) et un autre emblème, l’onghun, qu’on a pu interpréter comme un oiseau totémique (Barthold).

La touche personnelle et combien significative, ajoutée au tableau de Rashîd ad-Dîn par son adaptateur turc, Yazıcızâde ‘Alî, consiste à présenter Ertoghrul, le père de ‘Osmân, fondateur de la dynastie ottomane, comme issu des Kayı, le plus noble des clans oghouzes, en ajoutant : « aussi longtemps que survivra la lignée de Kayı, le khanat et le sultanat ne doivent pas passer à une lignée de souverains issue de quelque autre clan que ce soit ».

Telle fut la principale expression littéraire du courant oghouze, de l’oğuzculuk, des Ottomans du XVe siècle, mais il y en aura d’autres : les aventures de Sarı Saltuk Dede (guide spirituel de la première émigration oghouze en Europe orientale) ou Saltuknâme, rédigé vers 1480, par Ebû’l-Khayr Rûmî sur la commande du prince Djem, fils de Mehmed II ; le Gam-i Gem a yin, une généalogie oghouze, élaborée sur ordre du même prince Djem, par Hasan b. Mahmûd Bayâtî, en 1481.

En outre, la même inspiration se retrouve dans le fait que Murâd II fait inscrire sur ses monnaies la tamgha des Kayı, ou encore que deux des petits-fils de Mehmed II aient été nommés, respectivement, Oghuz Khan et Korkut (Dede Korkut étant, nous y reviendrons, une autre grande figure de la geste oghouze)."

Source : http://www.college-de-france.fr/media/his_tur/UPL31711_veinstein.pdf


Gilles Veinstein, "Les Ottomans. Variations sur une identité", in Christian Décobert (dir.), Valeur et distance : identités et sociétés en Egypte, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000, p. 110 :

"(...) on assiste au XVe siècle, dans les milieux de la Cour, à un étonnant retour aux sources turques de la dynastie, à un intérêt pour ce passé asiatique et pour le monde turc environnant : les sultans ottomans mettent alors en avant l'ancien titre turco-mongol de khan (apparu auparavant mais seulement comme un titre parmi d'autres) et se rattachent à des ancêtres mythiques de Haute Asie en prétendant descendre de Kayi, fils aîné de Günkhan, lui-même fils aîné d'Oghuz khan, ancêtre éponyme des Turcs oghuz ; la marque de bétail des Kayi apparaît sur les pièces de monnaie ottomanes. Deux des petits-fils du sultan Mehmed II, nés respectivement en 1480 et 1470, recevront les prénoms hautement symboliques d'Oghuz et de Korkut (par référence au Dede Korkut de l'épopée populaire turque). Le père d'Oghuz, Djem Sultan, un des fils de Mehmed II, fera rédiger l'épopée d'Oghuz khan et de sa tribu, l'Oghuznâme. A la fin du même siècle, l'historien Nechri présentera un effort de conciliation entre héritage oghuz et légitimité islamique en faisant de l'ancêtre des Ottomans le premier khan turc converti à l'islam, à l'époque, précise-t-il, du prophète Abraham.

On a lié ce courant aux contacts des Ottomans avec de nouvelles tribus nomades turques, rencontrées à mesure qu'ils progressaient vers l'est en Anatolie, mais il semble qu'il faille tenir compte aussi de leur rivalité en Anatolie orientale avec une dynastie concurrente, les Akkoyunlu qui prétendait elle-même descendre du légendaire Oghuzkhan."