samedi 15 janvier 2011

Le devşirme (devchirmé) dans l'Empire ottoman

Pour ceux qui sont assez naïfs pour croire que le devşirme (devchirmé) a joué un quelconque rôle significatif dans la formation du peuple turc...


Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 136 :

"La Porte ne peut sans doute pas être accusée d'avoir mené une politique massive de turquisation ou d'islamisation forcée. Certes, elle recrute des janissaires dans le milieu chrétien et les transforme en Ottomans ; mais le pourcentage des garçons recrutés pour le corps des janissaires est infime en comparaison de la population de l'empire. De plus, l'incorporation dans ce corps d'élite ouvre aux éléments capables l'accès aux plus hautes dignités, si bien que ce recrutement forcé n'a pas toujours été mal reçu par les sujets concernés."


Gilles Veinstein, "L'empire dans sa grandeur (XVIe siècle)", ibid., p. 171-175 :

"Le Florentin [Machiavel] se référait à l'intrusion, si déconcertante pour un Européen de son temps, des esclaves du souverain dans les rouages de l'Etat. Déjà les califes abbassides et leurs premiers successeurs s'étaient entourés de troupes d'esclaves [turcs] dont certains éléments avaient pu s'élever à des positions éminentes. Le système avait acquis une forme extrême dans le régime mamelouk en Egypte et en Syrie, où le sultan lui-même et toute la couche dominante étaient issus d'esclaves importés. Il avait aussi connu un développement particulier chez les Ottomans, puisque une partie essentielle de l'armée, la plus proche du monarque, ainsi que ses principaux agents dans la capitale et dans les provinces étaient recrutés parmi ses esclaves (kul). Une autre spécificité ottomane tenait à l'origine de ces esclaves : si les uns étaient, de façon classique, des captifs pris sur le champ de bataille (plus précisément du cinquième (pendjyek) revenant au sultan de ce butin) ou achetés sur les marchés, les autres, pour une moindre part d'ailleurs, provenaient du « ramassage » (devchirme), l'une des pierres angulaires du régime ottoman.

Par cette pratique, le sultan prenait en esclavage de jeunes garçons (entre sept et vingt ans) que ses émissaires choisissaient avec soin parmi les sujets chrétiens. A l'origine, seule la Roumélie avait été concernée, mais l'Anatolie fut également touchée à partir du milieu du XVe siècle. Les citadins étaient exemptés (ce qui explique sans doute l'absence de juifs). Les musulmans restaient en dehors, à l'exception des convertis de Bosnie-Herzégovine. Au XVe siècle, ces levées avaient sans doute lieu tous les trois ou sept ans, selon les besoins, chacune affectant de mille à trois mille enfants. Si cruels pour les familles, ces enlèvements sont restés dans les traditions populaires comme un symbole des rigueurs du joug ottoman. En 1577, Stéphane Gerlach rapporte que des chrétiens « donnent des femmes à leurs enfants à l'âge de huit ou neuf ans, seulement pour qu'ils puissent être délivrés de la levée, car les hommes mariés ne sont pas pris ». Mais d'autres témoignages relèvent une certaine ambivalence du phénomène : le ramassage assurait au rejeton d'une famille nombreuse et pauvre une ascension sociale certaine, peut-être même une brillante destinée. On rapporte ainsi que des musulmans échangeaient leurs enfants contre ceux de chrétiens pour les faire profiter de l'aubaine, et l'ambassadeur de Venise écrira en 1594 : « Les Turcs d'origine continuent à éprouver le plus grand mécontentement à voir le gouvernement reposer sur les renégats. »

Les jeunes chrétiens « ramassés » étaient emmenés à Istanbul ou à Bursa où on les convertissait de force à l'islam (non sans une entorse à la cherî'a). Au terme d'une première sélection, les moins prometteurs d'entre eux suivaient un cursus de plusieurs années qui les menait au corps des janissaires, l'infanterie du sultan. (...)

Plus brillante (et plus paradoxale encore) était la destinée des jeunes esclaves chrétiens reconnus dès leur arrivée dans la capitale comme les mieux doués sur les plans physique et intellectuel. Ceux-là intégraient le corps des « garçons de l'intérieur » (itch oghlan ou ghildei enderûnî) : pendant plusieurs années ils recevraient, grâce aux meilleurs maîtres, une éducation particulièrement soignée, conjuguant toutes les disciplines, sportives, militaires, intellectuelles, artistiques. Il s'agissait de faire d'eux des hommes complets, tout en développant les aptitudes particulières à chacun, mais ils n'étaient pas moins formés à assumer toutes les tâches de l'Etat qu'entretenus dans un esprit de parfaites soumission et loyauté au souverain. Cet enseignement était délivré dans le cadre du palais d'Edirne et de plusieurs palais impériaux d'Istanbul : ceux d'Ibrâhîm Pacha, de Galata et, pendant un temps, celui d'Iskender Tchelebi à Bakïrköy.

Les meilleurs d'entre eux achevaient leur éducation au palais même du sultan, le « Nouveau Palais » d'Istanbul où ils assuraient en tant que pages le service personnel du maître. A tous les niveaux, une sélection rigoureuse était opérée dont dépendrait l'importance du poste attribué à chacun au terme de son cursus. Les positions les plus élevées revenaient à ceux qui étaient restés le plus longtemps les pages du souverain et avaient accédé jusqu'à sa chambre (khâss oda), cette dernière étape étant réservée à l'élite. Ainsi, selon leurs mérites, les itch oghlan étaient affectés aux différents corps, plus ou moins prestigieux, de la cavalerie de la Porte, ou entamaient leurs carrières dans des fonctions du Palais, de l'administration centrale ou des gouvernements provinciaux. Le cas d'Ibrahim Pacha, favori de Sûleymân, passé directement du titre le plus élevé parmi les pages, celui de « chef de la chambre privée » (khâss oda bachï), au grand-vizirat, avait représenté une promotion exceptionnelle ; en général l'ascension était plus progressive, incluant une succession de postes civils et militaires dans la capitale et dans les provinces.

La pratique du devchirme tombera progressivement en désuétude au cours du XVIIe siècle (la dernière mention connue est de 1705). Au XVIe siècle, elle ne concernait qu'un tiers des esclaves introduits dans le système des kul. Toutefois, en raison de la rigoureuse sélection qu'elle impliquait, elle fournissait la plupart de ceux qui atteignaient les rangs les plus élevés. (...)

La recherche historique récente tend à réduire la part réservée dès le XVIe siècle aux esclaves d'origine dans les hautes fonctions de l'Etat. (...)

Le recours aux esclaves, avec les restrictions que nous venons d'apporter, n'a jamais concerné toutes les fonctions de l'armée et de l'Etat, l'ensemble des 'asker [officiers]. Simultanément, plusieurs secteurs étaient réservés à des éléments musulmans et libres de naissance : la cavalerie provinciale des sipâhî, dont seul le haut commandement était assuré par des kul ; une bonne part de la bureaucratie qui se développa sous le règne de Süleyman enfin tous les oulémas qui fournissaient à l'empire ses prédicateurs, ses jurisconsultes, ses professeurs, ses juges et ses administrateurs. L'ensemble de ces agents de l'Etat pouvaient cependant recevoir à l'occasion la dénomination de kul, mais le terme perdait alors son sens honorifique puisque la servitude qu'elle impliquait s'accompagnait d'un autre côté de la délégation d'une parcelle d'autorité suprême : comme le notait Guillaume Postel, « quiconque est payé de solde du Turc, s'estime être autant gentilhomme comme est le Grand Turc même ». (...)

Le tableau du despotisme ottoman dressé avec une réprobation de plus en plus vive par nombre d'Occidentaux contemporains appelle donc à plusieurs réserves : le pouvoir du sultan n'était pas aussi illimité et arbitraire qu'il leur paraissait, le ra'ya n'était pas aussi dépourvu de protection juridique qu'ils le prétendaient, le recours aux esclaves dans le gouvernement n'avait ni la généralité ni toutes les conséquences qu'ils lui prêtaient.

Certains esprits indépendants ne retenaient d'ailleurs pas que les côtés négatifs du système des kul. Ils le louaient au contraire de faire fi de la naissance et des appuis pour ne retenir que le mérite personnel : « Celui entre les Turcs tiendra la première dignité après le Grand Seigneur qui ne sait dont il est, ni qui sont ses père et mère », écrivait Busbecq qui approuvait qu'un fils de pêcheur, de paysan ou de berger puisse devenir grand-vizir par ses seules capacités : « Ainsi, poursuivait-il, chaque homme est récompensé selon ses mérites et les offices sont remplis par des hommes capables de les occuper. » Sans doute une telle formule sera-t-elle de plus en plus contredite par l'évolution des réalités ottomanes, mais le label de méritocratie ne serait sans doute pas trop injustifié pour l'époque de Soliman le Magnifique."


Dimitri Kitsikis, L'Empire ottoman, Paris, PUF, 1991, p. 58-59 :

"Le rang d'« esclave » [de la Porte] était tellement prisé que ces populations [musulmanes de Bosnie] avaient conclu un arrangement avec Mehmet II qui stipulait que leur conversion ne les exclurait point, eux et leurs descendants, du devşirme. Ces kapıkulları musulmans étaient appelés potor et étaient envoyés au service du palais et non dans l'armée.

Le recrutement se fit d'abord en Roumélie, puis, à partir de 1512, fut étendu à l'Anatolie. Afin de ne pas désorganiser le commerce et l'industrie, les jeunes d'Istanbul, des grandes villes et les fils des artisans ruraux en étaient exclus. Néanmoins, des parents chrétiens et même musulmans versaient des pots-de-vin pour envoyer leurs enfants à la campagne, dans l'espoir qu'ils pourraient être recrutés. Les Juifs et les Arméniens (bien que ces derniers fussent chrétiens, mais non orthodoxes) en étaient totalement exclus. D'ailleurs les Juifs n'avaient pas de base rurale et, vivant dans les villes, ils en étaient de toute façon exclus.

Malgré cela, le recrutement n'étant pas expressément volontaire, était-il forcé ? Pour répondre à cette question, il faut tenir compte des faits suivants : a) Le nombre des recrutés était faible et, par conséquent, il y avait un grand choix. En 1475, on comptait 6000 janissaires et 3000 cavaliers kapıkulu. En 1527, le nombre total des kapıkulları n'était encore que de 28 000. b) Contrairement à certaines affirmations, les garçons n'étaient pas recrutés à un âge de moins de cinq ans, mais entre huit et dix-huit ans, avec préférence pour ceux qui étaient âgés de quatorze à dix-huit ans. On engageait même, exceptionnellement, des jeunes de dix-neuf et vingt ans. Il s'agissait donc d'adolescents pour la plupart, ou même d'adultes, dont le psychisme de chrétiens orthodoxes, tôt mûri dans la vie paysanne, avait été pour l'essentiel formé et qui étaient responsables de leurs actes. c) Le crieur public réunissait, sur la place du village, les garçons d'âge approprié, qui étaient accompagnés de leur père et du prêtre. Ce dernier apportait le registre des baptêmes comme preuve que les garçons étaient, non seulement chrétiens mais aussi orthodoxes. Ces jeunes devaient être de bonne moralité, ne devaient pas être mariés et ne devaient pas être fils unique ou orphelins, n'être pas engagés dans le commerce ou l'artisanat. Le recruteur n'en choisissait, dans le nombre, que quelques-uns. Dans ces conditions, les échappatoires étaient tellement nombreuses (y compris les mariages précoces) qu'il était facile, à quiconque ne voulait pas être recruté, de ne pas l'être. d) La campagne de recrutement n'avait lieu, selon les besoins, que tous les trois à sept ans. Au XVIe siècle, le nombre annuel de garçons recrutés, dans tout l'Empire, par le système du devşirme, était estimé entre 1000 et 3000 personnes."


Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999, p. 52, note 7 :

"Certaines catégories de jeunes gens échappaient au devchirme : les fils uniques, les orphelins, les jeunes gens mariés, les enfants des chefs de villages, les bergers et les bouviers, les jeunes artisans, ainsi que les rejetons des couches sociales privilégiées telles que les Valaques (avant que ceux-ci ne tombent dans le droit commun), les mineurs et les commerçants (Srećko M. Džaja, op. cit., p. 63)."


Dóra Kerekes, "Identité d'enfance et identité de service : mémoire et solidarité ethniques des renégats dans l'Empire ottoman", in Piroska Nagy (dir.), Identités hongroises, identités européennes du moyen âge à nos jours, Mont-Saint-Aignan, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2006, p. 108-109 : 

"En Bosnie, le devchirme avait une longue tradition : « Les Bosniaques et les Croates sont, dans la plupart des cas, honnêtes et laborieux. Leur comportement est dominé par leur cœur constant et leur corps robuste, et (grâce à leur éducation) ils sont diligents et pudiques. » Voici ce qu'écrivait Ghelibolulu Mustafâ Alî, historien renégat au XVIe siècle, à propos du « ramassage » des enfants et en décrivant les peuples parmi lesquels cette pratique était fructueuse et ceux qui opposaient une résistance telle que les conséquences du devchirme pouvait même devenir néfastes. C'est au début des années 1520 que Yechildje Mehmed, commissaire de devchirme, arriva dans le village de Sokolovici, situé dans l'arrondissement de Rudo de la province bosniaque de Visegrad. Il voulut y recruter un certain nombre d'enfants, conformément à l'usage. Un paysan habitant du village, nommé Dimitriye, avait cinq frères dont trois observaient les traditions serbes et deux les traditions islamiques ; il voulut cacher son fils robuste et doué, Bayo [sur sa carrière, voir tableau n° 1], mais le commisaire le découvrit. Yechildje Mehmed prononça alors un discours à la famille qui nous est parvenu par l'intermédiaire de la tradition historiographique ottomane, donc forcément déformé. A en croire ce discours, il attira l'attention de la famille sur les avantages que l'entrée de leur fils au service du palais procurerait non seulement à celui-ci mais aussi à toute la famille : « une richesse durable et un bonheur éternel ». En effet, le devchirme, tout en étant un « impôt de sang », offrait des perspectives intéressantes à la famille des enfants « ramassés ». La réussite, le pouvoir et les relations des jeunes convertis à Constantinople pouvaient entraîner l'ascension sociale, la sécurité matérielle et le bien-être des parents, car c'était aussi (jusqu'à un certain point) l'intérêt de l'administration centrale. Les jeunes recrues faisaient certainement de leur mieux pour procurer à leurs parents et proches des positions dans la hiérarchie ottomane. Les Sokullu ou d'autres seigneurs puissants pouvaient patronner aussi la parentèle de leurs subordonnés."


Une pratique donc à la fois sélective et limitée dont l'impact démographique fut de toute évidence insignifiant dans l'Anatolie ottomane (d'autant plus que les janissaires, qui constituaient la majorité des "ramassés", furent longtemps astreints au célibat), sans commune mesure avec l'immigration contemporaine de millions de réfugiés (muhacir) chassés des Balkans et du Caucase : L'immigraton des muhacir dans l'Empire ottoman déclinant