samedi 3 décembre 2011

Les Ottomans et le patriarcat de Peć

Thierry Mudry, Guerre de religions dans les Balkans, Paris, Ellipses, 2005, p. 58-59 :

"On pourrait s'étonner de voir un chef de guerre musulman, dont les descendants, à partir du règne de Selîm Ier (1512-1520), revendiquèrent et portèrent le titre de califes, de « lieutenants » ou de « successeurs » du Prophète, succéder à l'empereur byzantin dans le rôle de protecteur de la foi orthodoxe. Pourtant, Mehmed II et la plupart des sultans après lui remplirent remarquablement bien ce rôle.

Le patriarche [de Constantinople] se vit donc investi d'un pouvoir considérablement plus important que celui qui avait été le sien avant la conquête ottomane. On peut dire que le Sultan favorisa de cette façon la naissance d'un « papo-césarisme » byzantin. Symboliquement, le patriarche, que ses évêques appelaient « leur souverain », « s'attribua dorénavant les insignes qui, autrefois, étaient réservés aux empereurs : il porta une mitre en forme de couronne impériale, il siégea sur un tapis portant l'image d'une aigle romaine et il se laissa pousser les cheveux à la manière des empereurs et des dignitaires civils de Byzance ». Il se posa ainsi en régent d'un Empire byzantin que la victoire ottomane n'aurait pas détruit, mais simplement subjugué.

L'opération de 1454 se renouvela un siècle plus tard avec la restauration du patriarcat serbe orthodoxe de Peć, fondé en 1346 et laissé sans titulaire dès avant même la chute du dernier Etat serbe, le despotat de Branković issu des débris de l'éphémère empire de Dušan. Cette restauration fut l'œuvre d'autres personnalités croates au service de la Sublime Porte, le grand-vizir Rustem Pacha Opuković et, surtout, le troisième vizir Mehmed Pacha Sokolović, dont le frère, Makarije, occupa le premier le siège patriarcal. Elle participait, de leur part, de la volonté de soustraire leurs compatriotes de confession orthodoxe à l'autorité étrangère et lointaine du patriarche grec. En même temps, comme l'observe avec justesse Stéphane Yerasimos, ces deux dignitaires croates travaillaient à la réalisation d'« un projet géopolitique extrêmement favorable à l'expansion ottomane en Europe ». Il s'agissait, pour eux, de favoriser l'« intégration à l'Empire ottoman à travers l'Eglise orthodoxe » serbe des populations chrétiennes habitant les territoires récemment conquis au nord de la péninsule balkanique et en Europe centrale par les armées du Sultan : la Serbie, la Bosnie, l'Herzégovine, la Slavonie et la Hongrie. Une telle « opération d'intégration » avait, de toute évidence, « beaucoup plus de chance de réussir à travers une hiérarchie serbe, utilisant comme langue liturgique et comme langue d'enseignement la langue serbe qu'à travers la hiérarchie grecque du patriarcat de Constantinople ».

Le patriarche de Peć, qui, imitant l'exemple de l'Œcuménique, se présentait comme l'héritier direct des Nemanjići et leur remplaçant sur le « trône serbe », reçut les mêmes attributions que le patriarche de Constantinople dans la partie nord-ouest des Balkans. Les autorités ottomanes lui donnèrent autorité sur tous les orthodoxes y résidant. Elles lui soumirent également, en dépit de la charte de Mehmed II accordant aux catholiques bosniaques le droit de pratiquer leur religion en toute indépendance (ahd-name de 1463), les fidèles de l'Eglise romaine et les franciscains de Bosnie, obligés de ce fait d'acquitter la dîme au patriarche et à ses évêques. Le manque d'encadrement clérical chez les catholiques, l'installation en Bosnie de colons valaques de confession orthodoxe qui s'emparaient des Eglises pour y faire célébrer leur culte, les privilèges dont jouissait l'orthodoxie dans l'Empire ottoman amenèrent d'ailleurs de nombreux catholiques à entrer volontairement en communion avec l'Eglise orthodoxe."

jeudi 1 décembre 2011

L'intégration de populations turques dans l'Empire byzantin

Bernard Flusin, La civilisation byzantine, Paris, PUF, 2009 :

"La reconquête de la Crète par Nicéphore Phôkas (961) met un terme à la piraterie arabe dans la mer Egée. De nouveaux courants commerciaux apparaissent sur la mer Noire et, avec l'éveil des villes italiennes, en Méditerranée. Des étrangers s'installent dans la capitale [Constantinople] : Arabes, Italiens, Arméniens, Syriens, Russes ont leurs quartiers et les Géorgiens, puis les Turcs, sont nombreux. La société se transforme. Le développement d'une bourgeoisie urbaine se reflète dans les mesures prises en sa faveur par les empereurs du XIe siècle tandis que l'aristocratie joue aussi, surtout sous les Comnènes, un rôle sensible dans la transformation de la Ville." (p. 59)

Jean-Claude Cheynet, Histoire de Byzance, Paris, PUF, 2009 :


"Dans les Balkans, les Byzantins affrontèrent d'autres tribus nomades de race turque, restées païennes, les Ouzes, les Petchénègues et les Coumans, qu'ils finirent, après de lourdes pertes, par vaincre et assimiler à la fin du XIe siècle." (p. 86)

"En raison de l'échec des armées byzantines au XIe siècle, des historiens ont souvent critiqué cet abandon de l'armée « nationale », parce que beaucoup d'étrangers furent recrutés, mais de nombreux Grecs formèrent aussi des tagmata, ceux des Thessaliens, des Macédoniens, par exemple. Il faut ajouter que la notion d' « étranger », dans un Empire multi-ethnique, est relative. En réalité, les mercenaires, à condition d'être régulièrement payés, combattaient avec autant de courage que les stratiotes. De plus, les empereurs étaient à même de choisir les meilleurs spécialistes, soit, au XIe siècle, les cavaliers lourds normands, les archers montés petchénègues ou arabes, les archers à pied arméniens... Les régiments étrangers étaient souvent commandés par un officier de même ethnie, mais ils restaient sous l'autorité d'un état-major byzantin. Ces troupes se distinguaient bien des auxiliaires, enrôlés seulement le temps d'une campagne et gardant leur commandement propre. Les armées thématiques disparurent définitivement au cours du XIe siècle, car la nouvelle organisation correspondait à une meilleure efficacité." (p. 69)

samedi 19 novembre 2011

Les Turcs et l'art : créateurs, mécènes et collectionneurs

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 37-38 :

"On a accusé les Turcs, sans preuves, d'avoir mis fin au grand art animalier des steppes et de n'avoir rien crée en terre d'islam. Seldjoukides, Ottomans, Grands Moghols, n'auraient fait que plagier les arts iraniens, arméniens et, plus tard, byzantins. On est revenu sur ces jugements dont les deux premiers sont faux, et le troisième très excessif. Leur rôle propre en architecture, en sculpture, en peinture, dans les arts plastiques et industriels est encore difficile à distinguer de celui de leurs sujets. On perçoit pourtant tout ce qui différencie un tapis iranien d'un tapis turc, non seulement la façon de nouer, mais le décor, les couleurs ; une céramique turque d'une céramique iranienne, même si, à certains moments, certaines productions sont semblables ; la miniature séfévide de ses contemporaines, les miniatures ottomanes ou indiennes ; en l'occurrence, un abîme ! Et si l'influence chinoise sur la peinture d'un artiste comme Mehmed Siyah Kalem (XVe siècle) est sensible, celui-ci n'en affirme pas moins sa personnalité. On peut difficilement attribuer au hasard plutôt qu'à leur présence agissante le fait que les parties les plus belles du monument le plus représentatif du génie iranien, la Grande Mosquée d'Ispahan (on y travailla pendant un millénaire), que le plus beau mausolée du monde, le Tadj Mahal d'Agra, que ce chef-d'œuvre trop méconnu, la mosquée Selimiye Camii d'Edirne, furent édifiés sous leur domination.

Les Turcs ont bien été des artistes, on ne peut pas le nier. Ils se sont montrés respectueux des artistes veillant à ce que ceux-ci soient épargnés, au même titre que les prêtres, lors des tueries, quitte à les déporter pour les amener à leur cour, dans leurs métropoles (c'était une manière de leur rendre hommage). Ce qui est plus rare encore dans les temps anciens, curieux des créations étrangères, ils ont été des antiquaires et des collectionneurs passionnés. Les Ottomans au XVe siècle, les Grands Moghols au XVIIe siècle interrogent avec avidité la peinture européenne, achètent des œuvres d'art, s'en font offrir, invitent leurs auteurs. Au Moyen Age, les Seldjoukides collectionnent les sculptures gréco-romaines, en parent les murs de leurs cités et leurs palais ; qui s'intéresse alors, autre part sur la Terre, aux œuvres du passé ? Les Ghaznévides, dans une violence iconoclaste que connaît parfois l'islam, détruisent certes beaucoup de temples en Inde, et avec eux des chefs-d'œuvre, mais ils rapportent dans leur ville du haut des monts, en Afghanistan, des quantités de pièces qui ont pourtant tout pour les choquer. Quant à dire comme Hugo : « Le Turc est passé là, tout n'est que ruine et deuil ! », il suffit de voyager en Anatolie pour voir que cela est mensonger."

samedi 5 novembre 2011

Magyars et Turcs

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 90 :

"Les Hongrois qui formeront au Xe siècle la dernière vague des grandes invasions occidentales, et l'une des plus effrayantes, ne concernent la turcologie que par un fait, au demeurant important : vers le Ve ou VIe siècle, loin de constituer une unité ethnique ou linguistique cohérente, ils sont, eux, Finno-Ougriens, dirigés par une tribu turque, celle des Kabar. Cette domination momentanée de turcophones sur les Hongrois, qui n'entraîne ni leur turquisation ni la formation d'un Etat turc, montre avec quelle souplesse se constituaient et s'articulaient les hordes. Elle permet de s'interroger sur des formations antérieures dont on sait peu de choses et de voir qu'il ne faut pas accorder une importance extrême à la titulature, au nom d'un prince ou d'une dynastie. Au demeurant, la domination de turcophones sur des Hongrois n'est nullement la raison pour laquelle les sources musulmanes ou byzantines, et en particulier Constantin Porphyrogénète, les cataloguent comme turcs. Plus tard, les Russes ou les Slaves seront de la même façon nommés Turcs par les musulmans. Un genre de vie comparable, une vague localisation suffisent pour que l'on colle sur des gens qui n'en ont rien à faire des étiquettes très approximatives."

Les Proto-Bulgares, un peuple turc

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 88-89 :

"Après la mort d'Attila, trois groupes principaux de peuples, fédérés sans doute comme toujours, ou du moins magma incertain de tribus, y tiennent un rôle principal [dans les steppes de l'Europe du Sud-Est] : les Bulgares, les Khazars et les Hongrois. Les deux premiers relèvent de la turcophonie ; le troisième, d'un groupe parlant une langue finno-ougrienne, mais qui est dominé par un clan turc.

Leurs origines sont encore incertaines. C'est ainsi qu'on a pu supposer que les Bulgares avaient été formés par un groupe de Huns refluant vers l'Orient et par divers éléments venus d'Asie auparavant, à leur suite. Eux-mêmes, ou leur clan dominant, les Dulo (Djula), se réclament d'un fils d'Attila, Irnik, dont ils ont conservé la mémoire au VIIIe siècle, alors même qu'ils ont étrangement perdu celle de son père. Leur nom, gérondif en -ar du turc bulga, « mêler », signifiant « les Mélangés », plaide en faveur d'un amalgame. Leurs particularités linguistiques, qui en font, avec les Tchouvaches, leurs héritiers sur la moyenne Volga, aujourd'hui partiellement concentrée dans la République russe de ce nom, les seuls représentants du groupe parlant une langue « à R », soulignent néanmoins leur rupture avec le rameau turc commun.

On les mentionne pour la première fois en 480 dans la zone comprise entre la Caspienne et le Danube où ils apparaissent alliés au Byzantin Zénon contre les Goths, auxiliaires des Avares qui avancent vers la mer Noire et soumettent bientôt les peuples qui vivent en son septentrion. Les Bulgares sont alors dirigés par des « gouverneurs » dont le plus célèbre est Gostun, au pouvoir en 603, pour un temps assez long, mais encore indéterminé. C'est son neveu Kovrak ou Kubrat et, par déformation, Kurt, ancien élève de Byzance, baptisé en 619 et mort en 642 (et non en 665 comme on le dit parfois à la suite de Pritsak) qui, s'étant débarrassé de la tutelle des Avares en 635, après cinq ans de luttes, prendra le titre de khan et fondera la Grande Bulgarie. Quand ce dernier disparaît, son territoire est divisé entre ses cinq fils demeurés « païens », parmi lesquels Bezmer, « l'Inlassable », peut-être le Bayan, « Riche », au nom mongol, de quelques sources, et Isperik ou Asparuk, « le Hobereau », un des premiers princes à porter un nom de rapace. Cette division facilite la tâche des Khazars qui surgissent du fond de l'Asie et, finalement, le regroupement des Bulgares en trois hordes.

Sous la pression des nouveaux envahisseurs, la première horde demeure sur place, résignée à la vassalité et destinée à disparaître parmi d'autres ethnies de Ciscaucasie.

La deuxième horde, sous la conduite d'Isperik (644-702), fuit vers l'ouest. En 679, elle passe le Danube et, en 680, s'installe dans le pays qu'on connaîtra sous le nom de Bulgarie. Elle en fait une puissance redoutable pour Constantinople qu'elle assaille à plusieurs reprises, notamment en 762, puis en 811, quand le khan Krum (803-814) vainc et tue l'empereur Nicéphore Ier, dont, suivant la coutume turque, il fait du crâne une coupe à boire. Mêlée à des Slaves du Sud, elle se slavise rapidement. Ce processus d'assimilation s'accélère lorsque Boris Ier, en 864 ou 865, se convertit au christianisme. Les questions que ce dernier pose alors au pape sur la doctrine qu'il adopte provoque les cent six articles des Responsa Nicolai Papae qui éclairent divers aspects de la civilisation bulgare préslave. Mais désormais les Bulgares des Balkans n'intéressent plus l'histoire turque.

La troisième horde remonte le cours de la Volga et fonde, vers la fin du VIIIe siècle, un royaume bien structuré au confluent de ce fleuve et de la Kama, connu sous les noms de Grande Bulgarie, Bulgarie de la Volga ou de la Kama. Sa capitale, Bolghar, à quelque cent kilomètres de l'actuelle Kazan, dont le développement entraînera la ruine, est l'un des sites turcs les plus anciennement fouillés."

lundi 17 octobre 2011

La communauté culturelle entre Celtes et Proto-Turcs

Jean-Louis Brunaux, "L'origine orientale de la religion celtique", Dossier Pour la Science, n° 61, octobre-décembre 2008, p. 85 : 

"(...) dès l'époque d'Aristote, les Grecs se sont penchés sur l'origine des sagesses orientales et celtiques, se demandant si elles avaient engendré la philosophie. Si la culture religieuse gauloise semble avoir des points communs avec celle des peuples antiques d'Asie, les Gaulois ressemblaient-ils aux peuples d'Asie ? Parmi ces derniers, certains, notamment les Perses, sont des Indo-Européens, d'autres, tels les Albaniens, sont des Caucasiens parlant une langue caucasienne, d'autres encore furent probablement des Mongols ou des Prototurcs, qui parlaient des langues ouralo-altaïques et pratiquaient le chamanisme. Une communauté culturelle entre des ethnies a priori si différentes était-elle envisageable ? Oui, si l'on admet qu'un intense bouillonnement ethnique, guerrier et religieux au sein de l'Asie centrale a multiplié les échanges entre les peuples."

Attila, roi des Huns




Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, chapitre XIX, 1734 :

"Il fallut souffrir qu’Attila soumît toutes les nations du Nord : il s’étendit depuis le Danube jusqu’au Rhin, détruisit tous les forts et tous les ouvrages qu’on avait faits sur ces fleuves, et rendit les deux empires tributaires.

« Théodose, disait-il insolemment, est fils d’un père très noble, aussi bien que moi. Mais, en me payant le tribut, il est déchu de sa noblesse et est devenu mon esclave. Il n’est pas juste qu’il dresse des embûches à son maître, comme un esclave méchant. »

« Il ne convient pas à l’empereur, disait-il dans une autre occasion, d’être menteur. Il a promis à un de mes sujets de lui donner en mariage la fille de Saturnilus. S’il ne veut pas tenir sa parole, je lui déclare la guerre ; s’il ne le peut pas, et qu’il soit dans cet Etat qu’on ose lui désobéir, je marche à son secours. »

Il ne faut pas croire que ce fût par modération qu’Attila laissa subsister les Romains : il suivait les moeurs de sa nation, qui le portaient à soumettre les peuples, et non pas à les conquérir. Ce prince, dans sa maison de bois, où nous le représente Priscus, maître de toutes les nations barbares et, en quelque façon de presque toutes celles qui étaient policées, était un des grands monarques dont l’histoire ait jamais parlé.

On voyait à sa cour les ambassadeurs des Romains d’Orient et de ceux d’Occident, qui venaient recevoir ses lois ou implorer sa clémence. Tantôt il demandait qu’on lui rendît les Huns transfuges ou les esclaves romains qui s’étaient évadés ; tantôt il voulait qu’on lui livrât quelque ministre de l’empereur. Il avait mis sur l’empire d’Orient un tribut de deux mille cent livres d’or ; il recevait les appointements de général des armées romaines ; il envoyait à Constantinople ceux qu’il voulait récompenser, afin qu’on les comblât de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des Romains.

Il était craint de ses sujets, et il ne paraît pas qu’il en fût haï. Prodigieusement fier et, cependant, rusé ; ardent dans sa colère, mais sachant pardonner ou différer la punition suivant qu’il convenait à ses intérêts ; ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvait lui donner assez d’avantages ; fidèlement servi des rois mêmes qui étaient sous sa dépendance : il avait gardé pour lui seul l’ancienne simplicité des moeurs des Huns. Du reste, on ne peut guère louer sur la bravoure le chef d’une nation où les enfants entraient en fureur au récit des beaux faits d’armes de leurs pères, et où les pères versaient des larmes parce qu’ils ne pouvaient pas imiter leurs enfants.

Après sa mort, toutes les nations barbares se redivisèrent."


Voltaire, Essai sur les moeurs et l'esprit des nations, volume I, tome XI, chapitre XI : "Causes de la chute de l'empire romain", 1756 :

"Après Alaric vint Attila, qui ravageait tout, de la Chine jusqu'à la Gaule. Il était si grand, et les empereurs Théodose et Valentinien III si petits, que la princesse Honoria, soeur de Valentinien III, lui proposa de l'épouser. Elle lui envoya son anneau pour gage de sa foi ; mais avant qu'elle eût réponse d'Attila, elle était déjà grosse de la façon d'un de ses domestiques.

Lorsque Attila eut détruit la ville d'Aquilée, Léon, évêque de Rome, vint mettre à ses pieds tout l'or qu'il avait pu recueillir des Romains pour racheter du pillage les environs de cette ville dans laquelle l'empereur Valentinien III était caché. L'accord étant conclu, les moines ne manquèrent pas d'écrire que le pape Léon avait fait trembler Attila ; qu'il était venu à ce Hun avec un air et un ton de maître ; qu'il était accompagné de saint Pierre et de saint Paul, armés tous deux d'épées flamboyantes, qui étaient visiblement les deux glaives de l'Eglise de Rome. Cette manière d'écrire l'histoire a duré, chez les chrétiens, jusqu'au XVIe siècle sans interruption.

Bientôt après, des déluges de barbares inondèrent de tous côtés ce qui était échappé aux mains d'Attila."


René Grousset, L'empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan, Paris, Payot, 1939, p. 122-123 :

"L’historien goth Jornandès nous a laissé un portrait saisissant d’Attila. C’est le Hun-type. Court de taille et large de poitrine, il avait la tête grosse, les yeux petits et enfoncés, le nez épaté, le teint sombre, presque noir, la barbe rare. Terrible dans ses colères, jouant de l’effroi qu’il répandait comme d’un instrument politique, nous retrouvons en lui à peu près le même coefficient de calcul et de ruse que les historiens chinois nous montrent en Chine chez les conquérants hiong-nou des Six-Dynasties. Ses discours, d’une emphase calculée, ses menaces obscures étaient des préparatifs stratégiques, comme étaient voulues ses destructions systématiques (Aquilée, rasée au sol, ne se releva jamais de son passage), voulus ses égorgements collectifs dont le but principal était de servir de leçon à l’adversaire. A côté de cela, Jornandès et Priscus le montrent juge intègre pour les siens, généreux pour ses serviteurs, bienveillant aux soumissions sincères, de vie simple au milieu du luxe barbare des siens, ne se servant que de vaisselle en bois parmi les plats d’or de son entourage. Ajoutons d’autres traits fournis par les mêmes sources, une superstition profonde, une crédulité de sauvage envers ses chamans, un goût pour l’alcool qui faisait finir les cérémonies en scènes d’ivresse ; en même temps le souci de s’entourer de ministres et de scribes grecs comme Onégèse, romains comme Oreste, germains comme Edéco. Surtout, détail curieux chez ce chef de hordes, l’emploi fréquent de la ruse et de la politique, de préférence à la guerre. Dans la guerre même il se manifeste moins comme capitaine que comme meneur d’hommes. Et toujours, chez ce Barbare, un curieux juridisme, la recherche procédurière des prétextes diplomatiques, pour mettre, au moins en apparence, le droit de son côté. A tous ces signes on songe involontairement à un autre fondateur d’empire nomade, à un autre fils de la steppe, à Gengis-Khan."

samedi 8 octobre 2011

Timurlenk (Tamerlan)




Voltaire, Essai sur les moeurs et l'esprit des nations, volume II, tome XII, chapitre LXXXVIII : "De Tamerlan", 1756 :

"Timour, que je nommerai Tamerlan pour me conformer à l’usage, descendait de Gengis par les femmes, selon les meilleurs historiens. Il naquit l’an 1357 [en fait 1336], dans la ville de Cash, territoire de l’ancienne Sogdiane, ou les Grecs pénétrèrent autrefois sous Alexandre, et où ils fondèrent des colonies. C’est aujourd’hui le pays des Usbecs. Il commence à la rivière du Gion, ou de l’Oxus, dont la source est dans le petit Thibet, environ à sept cents lieues de la source du Tigre et de l’Euphrate. C’est ce même fleuve Gion dont il est parlé dans la Genèse, et qui coulait d’une même fontaine avec l’Euphrate et le Tigre : il faut que les choses aient bien changé.

Au nom de la ville de Cash, on se figure un pays affreux ; il est pourtant dans le même climat que Naples et la Provence, dont il n’éprouve pas les chaleurs : c’est une contrée délicieuse.

Au nom de Tamerlan, on s’imagine aussi un barbare approchant de la brute : on a vu qu’il n’y a jamais de grand conquérant parmi les princes, non plus que de grandes fortunes chez les particuliers, sans cette espèce de mérite dont les succès sont la récompense. Tamerlan devait avoir d’autant plus de ce mérite propre à l’ambition, qu’étant né sans Etats, il subjugua autant de pays qu’Alexandre, et presque autant que Gengis. Sa première conquête fut celle de Balk, capitale de Corassan, sur les frontières de la Perse. De là il va se rendre maître de la province de Candahar. Il subjugue toute l’ancienne Perse ; il retourne sur ses pas pour soumettre les peuples de la Transoxiane. Il revient prendre Bagdad. Il passe aux Indes, les soumet, se saisit de Déli qui en était la capitale. Nous voyons que tous ceux qui se sont rendus maîtres de la Perse ont aussi conquis ou désolé les Indes. Ainsi Darius Ochus, après tant d’autres, en fit la conquête. Alexandre, Gengis, Tamerlan, les envahirent aisément. Sha-Nadir, de nos jours, n’a eu qu’à s’y présenter ; il y a donné la loi, et en a remporté des trésors immenses. (...)

Je ne crois point d’ailleurs que Tamerlan fût d’un naturel plus violent qu’Alexandre. S’il est permis d’égayer un peu ces événements terribles, et de mêler le petit au grand, je répéterai ce que raconte un Persan contemporain de ce prince. Il dit qu’un fameux poète persan, nommé Hamédi-Kermani, étant dans le même bain que lui avec plusieurs courtisans, et jouant à un jeu d’esprit qui consistait à estimer en argent ce que valait chacun d’eux : « Je vous estime trente aspres, dit-il au grand kan. — La serviette dont je m’essuie les vaut, répondit le monarque. — Mais c’est aussi en comptant la serviette, » répondit Hamédi. Peut-être qu’un prince qui laissait prendre ces innocentes libertés n’avait pas un fond de naturel entièrement féroce ; mais on se familiarise avec les petits, et on égorge les autres.

Il n’était ni musulman ni de la secte du grand lama ; mais il reconnaissait un seul Dieu, comme les lettrés chinois, et en cela marquait un grand sens dont des peuples plus polis ont manqué. On ne voit point de superstition ni chez lui ni dans ses armées : il souffrait également les musulmans, les lamistes, les brames, les guèbres, les juifs, et ceux qu’on nomme idolâtres ; il assista même, en passant vers le mont Liban, aux cérémonies religieuses des moines maronites qui habitent dans ces montagnes. Il avait seulement le faible de l’astrologie judiciaire, erreur commune à tous les hommes, et dont nous ne faisons que de sortir. Il n’était pas savant, mais il fit élever ses petits-fils dans les sciences. Le fameux Oulougbeg, qui lui succéda dans les Etats de la Transoxane, fonda dans Samarcande la première académie des sciences, fit mesurer la terre, et eut part à la composition des tables astronomiques qui portent son nom ; semblable en cela au roi Alfonse X de Castille, qui l’avait précédé de plus de cent années. Aujourd’hui la grandeur de Samarcande est tombée avec les sciences ; et ce pays, occupé par les Tartares Usbecs, est redevenu barbare pour refleurir peut-être un jour.

Sa postérité règne encore dans l’Indoustan, que l’on appelle Mogol, et qui tient ce nom des Tartares Mogols de Gengis, dont Tamerlan descendait par les femmes. Une autre branche de sa race régna en Perse, jusqu’à ce qu’une autre dynastie de princes tartares de la faction du mouton blanc s’en empara, en 1468. Si nous songeons que les Turcs sont aussi d’origine tartare, si nous nous souvenons qu’Attila descendait des mêmes peuples, tout cela confirmera ce que nous avons déjà dit, que les Tartares ont conquis presque toute la terre : nous en avons vu la raison. Ils n’avaient rien à perdre ; ils étaient plus robustes, plus endurcis que les autres peuples."


Alphonse de Lamartine, Les grands hommes de l'Orient, Paris, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1865 :

"Son caractère était, comme sa physionomie, l'expression de ce contraste entre la tête vieille et le cœur jeune. Sérieux, pensif, ne riant jamais, lent à délibérer, prompt à accomplir, persévérant jusqu'au fatalisme dans sa volonté une fois conçue, persuadé que les événements ne sont pas écrits d'avance dans un incorrigible destin, mais qu'ils sont le résultat de l'action libre des hommes, et qu'ils cèdent à ceux qui savent les interpréter et les tourner à leurs desseins ; franc comme la parole humaine, qui, selon les Tartares, doit être la lumière de l'âme ; capable d'opprimer, jamais de mentir, de flatter ou de tromper ; aimant peu les fables dont se berçait l'ignorance puérile de ses compatriotes ; méprisant les bouffons qui vivent de mépris en dégradant en eux la dignité morale de l'homme ; passionné pour les philosophes qui cherchent à soulever le rideau des mondes par la science ; honorant les vrais poètes, ces miroirs de la nature et ces échos vivants de Dieu, selon ses expressions ; savant en astronomie, en droit public, en histoire, en médecine, en religion, dont il aimait à s'entretenir avec les scheiks les plus vénérés de Samarcande ; libéral envers ceux qui prient, parce qu'il croyait, comme Mahomet, une force pour ainsi dire physique à la prière, qui contraint Dieu en l'adorant ; lisant beaucoup ; écrivant avec force et avec grâce ; parlant les trois langues de l'Asie, le turc, l'arabe et le persan ; admirateur de la sagesse du code national de Gengis-Khan, dont il associait les prescriptions à celles du Coran ; ne se livrant, dans ses loisirs, qu'à un seul divertissement, pensif et calculé comme sa vie, le jeu méditatif des échecs, cet exercice de l'esprit, inventé par le spiritualisme de l'Inde : tel était Timour, né pour gouverner le monde s'il n'avait pas eu à le ravager. La guerre l'avait saisi au berceau pendant les anarchies mongoles, qu'entretenait la décadence de la dynastie de Gengis-Khan. Il ne respirait que la guerre, seule capable, dans sa pensée, de reconstruire et d'agrandir la puissance de sa race. Son point de départ n'était que le commandement militaire d'une tribu obscure de la Tartarie. (...)

Cette tribu, sous son jeune chef, s'illustra par ses exploits sur les frontières du Khorassan. Timour se fit une famille de son armée. Sa renommée y appela les Tartares les plus amoureux de gloire et de dépouilles. Son accueil y attira, même de la Perse, les sofis ou sages, les historiens et les poètes qui racontent ou qui chantent les grandes actions des héros. Son nom vola bientôt sur leurs récits et sur leurs vers jusqu'aux dernières tentes de la Tartarie. Avant d'être connu il était populaire : toutes les hordes s'entretenaient de lui dans leurs déserts comme d'un guerrier semblable au fabuleux Rustem, comme d'un prophète égal à Mahomet. Il avait conquis les hommes de sa race par ce qu'il y a de plus crédule et de plus irréfléchi dans l'espèce humaine, l'imagination." (p. 180-182)


Jean-Paul Roux, Tamerlan, Paris, Fayard, 1991 :

"Les problèmes que pose Tamerlan ne sont pas simples à résoudre dans un monde qui est tout sauf simple, dans une personnalité qui ne se laisse pas facilement percer à jour, où l'on cherche en vain un fil conducteur, à moins peut-être de le trouver dans sa seule force et dans sa seule volonté. Plusieurs des questions auxquelles nous devrons essayer de répondre ne sont pas nouvelles : même si elles ne concernent pas tous les ambitieux qui ont réussi, l'historien les a déjà rencontrées en étudiant les Seldjoukides, les Ghaznévides ou Gengis Khan lui-même.

Comment cet homme qui n'était pas de la plus haute extraction est-il parvenu au sommet du pouvoir ? Comment ce Turc put-il faire figure de souverain d'Iran ? Comment ce nomade devint-il si complètement citadin qu'il aima peut-être plus que tout sa ville ? Pourquoi ce général qui évita autant que possible les grandes batailles remporta-t-il toutes celles qu'il livra, triomphant de chefs de guerre qui n'étaient pas des moindres, un Toktamich maître de la Horde d'Or qui venait de ramener Moscou dans son obédience, un Bayazid la Foudre, réputé invincible et qui n'avait connu que des succès en Europe ? Pourquoi ce vainqueur perpétuel, auquel aucune place forte ne résistait, dut-il prendre et reprendre les mêmes villes, recommencer jusqu'à cinq fois les mêmes campagnes ? Pour quelles raisons renonça-t-il à conquérir l'Egypte qu'il haïssait, et se mit-il néanmoins en route pour envahir la Chine qu'il détestait tout autant, en plein hiver, alors qu'il était vieux, infirme, malade ? Quel était le secret qui lui permettait de recruter les derviches et les religieux de tout poil et d'en faire ses agents dans le Moyen-Orient, alors même qu'il violait la loi coranique avec la plus grande sérénité ; de s'appuyer sur le capital alors qu'il faisait torturer les riches pour s'approprier leurs biens ? Comment pouvait-il inspirer aux mêmes individus la terreur et la fidélité à toute épreuve, pour ne pas dire l'amour ?

Tout dans sa personnalité semble incohérent et pourtant ne peut pas l'être. Tamerlan paraît démesurément orgueilleux, mais ne porte qu'un titre modeste, intronise un souverain dont il dit dépendre, accepte de se reconnaître vassal de la Chine, se fait finalement enterrer aux pieds d'un saint homme. Il interdit le vin et organise des beuveries au cours desquelles il lui arrive de se soûler à mort. Il ordonne les pires massacres sans montrer la moindre émotion, mais ne peut supporter qu'on évoque devant lui les tortures ou simplement les horreurs de la guerre. Il détruit les monuments alors qu'il a la passion d'en construire. Il est inculte, illettré peut-être, et il a le goût de la culture et des lettres, attirant ou déportant à sa cour les plus grands artistes, captivé par le grand historien maghrébin Ibn Khaldun et plein de respect pour lui. Il n'a pas un visage rieur, c'est le moins que l'on puisse dire, mais il aime les traits d'esprit. Il est impitoyable, incapable d'absoudre, et pourtant il pardonne parfois au moment où l'on s'y attend le moins. Il donne l'impression d'être totalement inhumain, et il aime profondément les siens, ses enfants, sa sœur, laissant éclater sa joie quand il apprend la naissance d'un petit-fils. Il a des gestes d'une noblesse et d'une élégance suprêmes : il rend aux Ottomans leur souverain pour le faire enterrer dignement, il fait offrir les primeurs à un prince qu'il assiège..." (p. 21-22)

"Tamerlan écrit au Mamelouk : « Dieu a ôté toute pitié de mon cœur. » Les accusations jaillissent qui le traitent de brute sadique, de bourreau impitoyable, de monstre. A sa mort, ses ennemis musulmans hurlèrent : « Au diable ! Dans la malédiction de Dieu ! » Mais il y eut des voix pour le compter au nombre des élus. Il reçut même le nom posthume (une coutume chinoise ?) de Djennet Makam, « l'habitant du paradis » ; et ceux qui lui donnèrent n'étaient pas nécessairement fous.

Timur insensible ? Voire. N'évoquons pas ici ses actes de clémence (car il en eut), ni ses regrets ou ses excuses (car il en exprime). N'ouvrons pas non plus son procès de meurtrier, qui nous occupera ailleurs. Penchons-nous un instant seulement sur ces meurtres répétés qu'il ordonne, qu'il contemple, auxquels il participe et assure une vaste publicité. Ils paraissent dévoiler l'absence de toute humanité, et pourtant il n'en est rien. Tamerlan a un cœur qui n'est pas de pierre, qui peut s'émouvoir et exprimer des sentiments. Il a des nerfs qui vibrent, qui se tendent. On s'accorde à dire qu'il ne pouvait supporter d'entendre évoquer devant lui les horreurs de la guerre. Il est clair qu'il n'avait pas un penchant morbide pour le sang et que, une fois les atrocités commises, il n'aimait pas la violence. Timur ne cédait pas à la griserie guerrière : il tuait et faisait tuer avec ordre et méthode, avec ce sang-froid qu'il manifestait en toute chose, avec un sens aigu de l'organisation. Cela ajoute à l'horreur qu'il inspire et semble si contradictoire que nous en demeurons sans voix.

Le grand Emir était capable d'amour, d'un amour véritable, à la fois tendre et fidèle. Il voue à sa famille un attachement sans bornes, et ne tolère aucun manquement envers les siens. A sa sœur, Turkan Aka, qui l'a aidé au péril de sa vie dans un moment difficile de son adolescence, il sera éternellement reconnaissant et lui élèvera le plus beau, le plus tendre, le plus touchant des mausolées. Il garde à son père toute sa piété filiale, et, entre deux chevauchées, alors qu'il a mille choses à faire, il prend le temps d'aller en pèlerinage sur sa tombe. Quand il guerroie au Mogholistan, il voit en songe son fils Djahangir à l'agonie : aussitôt il abandonne ses opérations et retourne à Samarkand. Il revient de même d'Isfarayin pour assister en pleurs aux funérailles de sa fille, Eke Beki, pour laquelle il éprouve une grande tendresse. La naissance de son petit-fils, le futur Ulu Beg, le réjouit assez pour qu'il fasse grâce à la population de Mardin. La mort, à dix-neuf ans, d'un autre de ses petits-fils, Muhammad Sultan, celui qu'il destinait au trône, le plonge dans la plus profonde crise de désespoir. Le chroniqueur rapporte qu'il se jette par terre et déchire ses vêtements « avec des transports et des lamentations étranges ». Songe-t-il alors à tous les pères dont il avait arraché l'âme en tuant leurs propres fils ? Timur manifeste enfin une incroyable indulgence envers un neveu qui le trahit et le ridiculise, alors même qu'il ne goûte certainement pas le ridicule et qu'il voit dans la trahison l'un des crimes les plus graves : il se contente en effet de le faire bastonner.

Tamerlan est fidèle en amitié. Aussi ingrat que puisse se montrer Toktamich, il ne reniera jamais son amitié pour lui. Quel qu'en soit le coût, il n'abandonne jamais ceux qui se sont confiés à lui quand eux-mêmes ne lui manquent pas. Une des causes de la guerre contre Bayazid sera que celui-ci aura menacé Tahirten, maître d'Erzindjan et vassal de Timur.

La mort de tous ceux qu'il aime, respecte ou admire pour quelque raison que ce soit l'émeut, surtout au soir de sa vie. Celle de Mahmud Khan lui fait verser des larmes. Il est navré de celle de Sayyid Baraka. Il n'est pas jusqu'au décès en captivité de l'ancien padichah ottoman qui ne le chagrine. A cette occasion, il révèle la noblesse de ses sentiments. Comme le fera plus tard l'usurpateur afghan Cher Chah quand il fera accompagner le corps de Babur Chah à Kabul (ce dont on le louera beaucoup), il permet au prince ottoman Musa d'escorter la dépouille de son père jusqu'à Brousse pour qu'on lui rende les derniers honneurs. Vraie chevalerie, dont il donne souvent d'autres preuves (plus ou moins romanesques). Un jour, il fait envoyer à un prince qu'il assiège l'un des premiers melons de la saison qu'on vient de lui apporter, car, dit-il, ce serait manquer de savoir-vivre que de ne pas partager les primeurs avec lui. Délicatesse ? Il en est bien capable. Au cours d'un festin solennel où il offre lui-même à boire, ce qui est une sorte de liturgie, il tend une coupe au compagnon de don Ruy Gonzales de Clavijo, mais s'abstient d'en offrir à ce dernier parce qu'il sait que l'ambassadeur de Castille ne boit pas. Quand Ibn Khaldun lui présente en hommage d'assez modestes cadeaux, il les reçoit comme des dons précieux ; et pour ne pas blesser dans son amour-propre le grand historien musulman, il lui achète sa mule au prix d'un prestigieux destrier. Ces petits faits parlent plus que les grands, car on ne peut guère y découvrir d'arrière-pensées ou de sordides mobiles.

Quand Timur se montre prodigue, et il l'est follement, on l'accuse aussitôt de calcul. Et peut-être en effet calcule-t-il parfois, ainsi lorsqu'il dilapide ses biens pendant que son beau-frère Husaïn pressure petits et grands. Il sème à tout vent, à Samarkand, mais aussi au Liban, à Mardin... La pauvreté l'afflige et il n'admet pas la mendicité. Chacun dans son royaume doit avoir au moins à manger. C'est encore, dira-t-on, la politique qui l'inspire, et on aura raison, mais c'est une politique généreuse qu'il n'eût sans doute pas conçue s'il n'avait pas jugé insupportable la misère. On peut sonder ce cœur : l'eau y est peut-être plus claire au fond qu'en surface." (p. 176-179)

"Il n'est pas rare de voir Tamerlan faire grâce, non à des coupables, mais à des rebelles, à des insoumis (les victimes désignées de son courroux), à la demande d'un membre de sa famille ou d'un grand dignitaire religieux, ou bien lors d'un événement heureux survenu dans sa vie privée. Aime-t-il à se faire prier ? Certainement pas, mais il ne tient pas davantage à tuer sans raison. Nous verrons comment il tente souvent tout son possible pour éviter le massacre.

Il ne faut pas imaginer que le passage des armées djaghataïdes s'accompagne partout et toujours de terribles dévastations. Le Grand Emir traverse ainsi deux fois le pays sarbadar sans s'y livrer à la moindre violence. Mis à part le drame qui ensanglante Ispahan, il ne semble pas avoir davantage fait souffrir l'Iran occidental. Au moins dans la phase initiale de la campagne, il adopte en Syrie une conduite modérée et cherche à rassurer. Quant aux ravages subis par l'Anatolie, ils ne semblent relever que de la légende.

En maintes autres régions, les « violences » ne recouvrent que des actes de simple police contre des brigands, des bandes armées, de petits tyrans locaux responsables de bien des crimes : chacun s'en félicite, mais les ennemis de Timur les exploiteront plus tard contre lui. C'est le cas au Louristan, dans certains districts du Mazandéran ou du Caucase. Là, comme en beaucoup d'endroits encore, nulle cruauté inutile, et peut-être même nulle cruauté.

Ailleurs, il arrive que Timur ne fasse qu'endosser des crimes commis par d'autres et dont il ignore peut-être tout ; ou bien qu'il opère pour le compte d'alliés, de clients, de financiers (ainsi enlève-t-il Takrit en 1393 pour répondre au vœu des habitants de Bagdad). Les haines religieuses profitent en outre des circonstances pour se donner libre cours : à Damas, des éléments chiites du Khorassan, pourtant modérés, sévissent contre les sunnites, souillant d'ordures les tombes de Muawiyya, de Yazid et des autres califes omeyyades ; on y attribue également à d'autres chiites extrémistes l'incendie de la grande mosquée, ce qui est du reste inexact. Et qui dénoncera dans ces fameux ravages le rôle des règlements de compte entre villes rivales, entre sociétés commerciales, entre seigneurs ? Qui cherchera à mettre en lumière les agissements de la lie de la population, des repris de justice, des coupeurs de routes, des aventuriers de tout poil trop heureux de l'aubaine que constitue pour eux un assaut ou un pillage ?

On reconnaît souvent que Tamerlan peut faire montre d'une réelle modération, pour s'empresser d'ajouter que celle-ci ne répond pas à un sentiment humanitaire, mais à des considérations purement politiques. C'est vite dit, et l'un n'empêche pas l'autre. Le meilleur exemple en est la libération de 2 000 prisonniers avant l'attaque sur l'Hérat en avril 1382, qui convainquit la population qu'en restant chez elle elle aurait la vie sauve, et permit par là même de prendre la ville sans difficulté. Toujours à Hérat, deux ans plus tard, la « rébellion » fut le fait de montagnards qui s'en étaient emparés, alors que, inquiets, les habitants, « montés sur les toits des maisons, se demandaient comment tout cela finirait » : pour ces raisons et parce que le chaïkh Chihab al-Din Bistami intervint en leur faveur, ils eurent la vie sauve, ce qui n'empêcha pas les déportations et des exécutions de « rebelles » et de « traîtres ». En 1386, le soulèvement de Yazd, réprimé par les petits-fils de Timur, n'entraîna aucun châtiment, soit parce qu'une terrible famine venait d'éprouver la cité, soit par suite de « l'irresponsabilité de ses habitants », soit encore parce que Yazd était un des principaux centres de fabrication des tissus de luxe.

On prétend que c'est par souci de discipline, pour garder en main ses troupes, que Timur prend souvent des mesures conservatoires. Quand le montant du tribut a été fixé, il interdit à tous ceux de ses soldats qu'il n'affecte pas à sa perception d'entrer dans la ville, par crainte que leurs éventuelles exactions ne compromettent le déroulement normal des opérations. Considération administrative et financière ? Peut-être, mais l'expérience montre que, quand les soudards s'infiltrent à l'intérieur des murs, les affaires tournent mal. A Damas, Timur fait pendre en public quelques hommes qui y ont pénétré et s'y sont livrés à des violences ; et quand il laisse à son armée trois jours pour la piller, il prend soin de faire évacuer au préalable la population et de la regrouper à l'écart. A Delhi, il ordonne aux archers de tirer sur ceux qui, avides, se pressent aux portes. A Alep, il se met en colère quand il apprend qu'on coupe la tête des vivants alors qu'il a ordonné de ne décapiter que les cadavres. A Mardin, en l'honneur de la naissance de son petit-fils Ulu Beg, il décrète une amnistie générale. Après l'holocauste indien de Delhi où, ivre, il n'a pu intervenir à temps, il ne peut s'empêcher de s'écrier : « Je n'avais pas voulu cela. »

A la fin de sa vie, il a pleinement conscience, comme l'écrit la chronique, de « ses actes terribles, des meurtres, des emprisonnements, des tortures et des incendies, [...] de ses péchés et de ses crimes », et il déclare les regretter. Mais il ajoute que, pour se faire pardonner par Dieu, il prend « la résolution d'aller convertir les païens de la Chine et d'abattre leurs idoles ». Sans nouvelles violences ? C'est donc qu'il établit une distinction entre des châtiments qu'il juge légitimes et d'autres qu'il juge criminels." (p. 198-200)

mercredi 14 septembre 2011

Vidéos de conférences passionnantes de l'historien ottomaniste Gilles Veinstein

"L’Empire ottoman de 1492 à Sabbataï Tsvi. Terre d’accueil et d’espoirs messianiques", décembre 2006 :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/3/4/module_1680.php 

"Au-delà des allusions. Les origines et l’apogée de l’alliance franco-ottomane", 25 mars 2010 :

http://www.cerimes.fr/le-catalogue/au-dela-des-allusions-intervention-de-gilles-veinstein-02.html

"Réflexions sur l’esclavage dans l’Empire ottoman classique", 19 avril 2010 :

http://www.ifea-istanbul.net/website_2/index.php?option=com_content&view=article&id=639%3A08042010-seminaire-sur-lles-femmes-dans-lempire-ottomangilles-veinstein&catid=61%3A2010&Itemid=131&lang=fr

Par ailleurs, les cours de M. Veinstein au Collège de France peuvent être écoutés ici :

http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/his_tur/audio_video.jsp

vendredi 9 septembre 2011

La tolérance des Seldjoukides

Claude Cahen, La Turquie pré-ottomane, Istanbul, IFEA, 1988, p. 163 :

"Il est assez malaisé, pour un esprit habitué aux catégories mentales totalitaires du XXe siècle, de se représenter comment ont pu coexister dans l'Asie Mineure du XIIe et du XIIIe des convictions et comportements de ghâzîs et une tolérance confessionnelle supérieure à ce qui se rencontrait dans le reste de l'Islam."

Voir également : L'Anatolie seldjoukide

lundi 5 septembre 2011

Le peuplement turc des Balkans sous la domination ottomane

André Clot, Mehmed II. Le conquérant de Byzance (1432-1481), Paris, Perrin, 1990 :

"Dès les premières années de leurs conquêtes en Europe, les Ottomans avaient déporté en masse des nomades d'Anatolie en Roumélie. Indociles, enclins à se laisser entraîner par les courants chiites et hétérodoxes et généralement peu favorables à la dynastie ottomane, ces éléments constituaient un danger permanent. Leur facilité à se déplacer rendait aisée leur déportation. Orhan, le deuxième sultan de la dynastie, fit aussi venir en Roumélie les Karaarab, des nomades de Karasi qui continueraient la gaza (guerre sainte) tandis qu'il ordonnait d'établir à leur place des militaires chrétiens « afin qu'ils ne nous causent pas de souci à l'avenir ». Sous Bayezid Ier, des nomades de la région de Saruhan (Egée) qui s'étaient révoltés furent envoyés peupler celle de Felipe (Philippopoli) où ils formèrent d'importants groupes turkmènes. De nombreux exemples existent de cette pratique, conforme au droit ottoman selon lequel l'empire est comme un immense domaine sur lequel le souverain a le droit d'utiliser les hommes à sa volonté. Aux XIVe et XVe siècles, des nomades yürüks sont transférés en Thrace, sur les pentes des Balkans, en Dobroudja, surtout le long des grands axes routiers, d'autres plus tard en Albanie. Des populations furent aussi invitées à s'établir volontairement sur les terres nouvellement conquises afin d'accroître les superficies cultivées et augmenter ainsi les revenus de l'Etat. Des migrations en masse vers la Roumélie eurent lieu au moment de l'invasion de Tamerlan, en 1402. L'Anatolie occidentale était alors surpeuplée par tous ceux qui fuyaient l'anarchie qui régnait dans les pays asiatiques proches de l'Asie mineure après les invasions mongoles et l'effondrement des Ilkhanides. Les musulmans arrivèrent ainsi à constituer le quart environ de la population des Balkans où ils créèrent des agglomérations séparées de celles des chrétiens, comme l'indiquent les noms de nombreux villages." (p. 89-90)


Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991 :

"Mehmed [sultan ottoman], pendant ce temps, était absorbé par les affaires d'Asie. Il dut lutter contre les émirs de Karaman et de deux jeunes Etats qui s'étaient développés à l'est du plateau anatolien, ceux du Mouton Noir et du Mouton Blanc. Mehmed vainquit ces derniers et déporta des milliers de soldats turcomans qui furent installés en pays bulgare autour de Filibe où ils ont laissé leur nom au « marché des Tatars » (Tatar-Pazarcik), maintenant Pazardžik." (p. 74)

"On a déjà noté la persistance à travers l'histoire de groupes ethno-linguistiques : grec, albanais, roumain, bulgare, serbe, antérieurs à la conquête ottomane et qui ont perduré par-delà la domination du sultan. Mais on a également recensé un certain nombre de nouveaux venus durant les siècles de cette domination : Turcomans, dits Turcs, Tcherkesses et Tatars, Arméniens, Tsiganes, Juifs. Il serait donc trop simple d'imaginer, comme les historiens nationalistes du XIXe siècle, une stabilité de blocs ethniques justifiant des frontières modernes intangibles. La conquête ottomane a ébranlé ces groupes, la politique du sultan n'a pas reculé devant les transferts de populations et des entreprises de colonisation, tandis que l'activité économique dans les frontières d'un empire étendu à trois continents se traduisait par d'amples mouvements d'hommes." (p. 116)

"Une fois la paix assurée, le pouvoir ottoman entreprit des opérations de repeuplement, soit pour assurer la mise en valeur des terres, tels les Turcs yürük et koniar dans les plaines de Macédoine, soit pour des raisons militaro-stratégiques (ainsi les Turcomans établis en Thrace orientale autour d'Edirne, leur nouvelle capitale, ou dans certains secteurs frontaliers, comme la Dobrudja et le littoral bulgare : le sultan voulait s'y appuyer sur des populations sûres, donc musulmanes). Amorcés dès la conquête, ces mouvements continuèrent jusqu'au XIXe siècle." (p. 118)

"Les croyants (moslem) avaient une double origine : les conquérants ou colons, Turcomans, dits Turcs, Tcherkesses, Tatars, et les convertis issus de tous les peuples balkaniques : Grecs, Bulgares, Serbes, Albanais, Valaques." (p. 121)

"Les paysanneries musulmanes étaient, on le sait, d'origines diverses : d'une part, des Turcs établis comme colons, d'autre part des populations chrétiennes passées à la religion des conquérants derrière leurs maîtres. Les premiers provenaient en majorité des Turcomans nomades (Yürük) que le pouvoir ottoman s'était efforcé de sédentariser, mais qui maintinrent deux siècles durant leur organisation tribale et leurs coutumes claniques, recouvertes d'un islam mêlé à leur chamanisme ancestral." (p. 142)


Gilles Veinstein, "Les provinces balkaniques (1606-1774)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Ces re'âyâ musulmans pouvaient être des chrétiens convertis, comme les Pomaks (des Bulgares islamisés), mais ils comprenaient également des Tatars et des émigrés de souche turque, originaires d'Anatolie, installés à la suite de l'avance ottomane en Dobroudja, au sud et à l'est de la Bulgarie, dans quelques vallées de Thrace et de Macédoine. La colonisation turque en Europe n'avait été massive que jusqu'au milieu du XVe siècle. Ainsi s'explique qu'elle n'ait affecté fortement que les provinces les premières conquises. Par la suite, coupée du réservoir ethnique turc d'Asie centrale par le « verrou safavide », l'Anatolie avait cessé de pouvoir nourrir une importante émigration vers l'Europe." (p. 296)


Voir également : Les Turcs de la Dobroudja

mardi 23 août 2011

L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007, p. 247-248 :

"La France et la Turquie, toutes deux en guerre contre la maison d'Autriche, sont alliées de fait et amenées à le devenir en droit malgré le scandale que cela soulève dans une chrétienté qui n'a pas perdu tout souvenir de la croisade et qui se sent continuellement menacée par l'islam. Cette alliance est trop visible, trop franche. Il y en avait eu, il y en aura encore d'autres, plus hypocrites, qui ne provoquèrent nulle émotion. N'était-ce pourtant pas inouï qu'un pape de la fin du XVe siècle touchât de l'argent du padichah ottoman pour retenir prisonnier son frère et rival, le fameux Djem ? Ne sera-ce pas un comble qu'Elisabeth Iere d'Angleterre (1558-1603) présente à Istanbul le catholicisme espagnol comme un polythéisme ou une idolâtrie, des doctrines ignobles aux yeux de l'islam ? Et ne parlons pas des manœuvres continuelles des villes italiennes qui poussent la Sublime Porte à attaquer leurs rivales commerciales. Dans sa franchise, l'alliance de François Ier et de Soliman le Magnifique marque, je le crois, un tournant radical dans la conception que les fidèles des deux religions se font de leurs rapports. D'une part, la Turquie, dont les plus hauts dignitaires sont en grande partie d'origine balkanique, est moins considérée comme la championne du djihad (qu'elle demeure) que comme un membre à part entière de l'Europe. D'autre part, l'intérêt national passe désormais avant celui de la religion.

C'est François Ier qui prend l'initiative du rapprochement en faisant des ouvertures à la Porte en 1535. Il en retire, outre une aide militaire dont on ne peut sous-estimer l'importance, de grands privilèges culturels et commerciaux dans l'Empire ottoman par ce qu'on a appelé les capitulations, une série de mesures favorables aux Français gracieusement accordées par les Turcs. L'action des forces militaires des deux parties contractantes ne sera pas souvent bien coordonnée, mais elle les unira parfois dans une entreprise commune. La plus célèbre est, en 1543, le siège de Nice, alors possession du duc de Savoie, le débarquement à Villefranche et l'hivernage de la flotte turque à Toulon, où d'ailleurs elle s'emploie à réorganiser la marine royale."

Voir également : Les Ottomans et l'Europe

Le XVIe siècle, l'"âge d'or" de la civilisation ottomane

Robert Mantran, Istanbul au siècle de Soliman le Magnifique, Paris, Hachette Littératures, 2008, p. 18-19 :

"Alors que la production artistique, comme la création intellectuelle d'ailleurs, est à peu près nulle dans les pays arabes ou iraniens, Istanbul devient le plus grand centre « culturel » de l'islam : artistes, écrivains, poètes (certains sultans s'adonnent volontiers à la poésie), historiens, miniaturistes, calligraphes, encouragés et soutenus par les souverains et les grands personnages de la cour, répandent à travers l'islam et même au-delà le renom de la capitale. Cela est particulièrement valable pour le XVIe siècle, que l'on a pu qualifier d' « âge d'or de l'Empire ottoman » ou encore de « siècle de Soliman ». A ce moment, l'empire est au faîte de sa puissance, au maximum de son expansion ; le sultan est riche et peut recruter où il veut artistes et écrivains. Istanbul vit dans le luxe, et il n'est pas de vizir ni de haut fonctionnaire ou personnage de quelque importance qui ne veuille laisser un témoignage de son opulence et de sa générosité : le plus souvent, c'est à des constructions pieuses ou utilitaires que les mécènes consacrent leur fortune, pour la plus grande gloire de l'islam et la satisfaction des croyants. Et comme alors les architectes, les décorateurs à qui l'on confie le soin d'édifier ou d'orner mosquées, médressés et autres édifices, sont des gens de goût, le résultat est qu'Istanbul se couvre de monuments remarquables, témoins incontestables d'une époque grandiose."

jeudi 18 août 2011

Les papes et les sultans

Pie II (pontificat : 1458-1464) : écrit une lettre à Mehmet II (1461) où il lui enjoint de se convertir au catholicisme et lui confie qu'il est "sans doute le plus grand souverain du monde".

Innocent VIII (1484-1492) : garde prisonnier le prince Cem contre la somme de 40.000 ducats de la part de Beyazıt II et obtient de ce dernier une importante relique chrétienne (la lance qui aurait transpercé le flanc de Jésus-Christ).

Alexandre VI (1492-1503) : conseille à Alphonse II de Naples de s'allier à Beyazıt II contre Charles VIII de France et à Beyazıt II de s'emparer du royaume de Naples.

Clément VII (1523-1534) : soutient Jean Zapolya, candidat de Süleyman au trône de Hongrie, contre Ferdinand de Habsbourg.

Pie IX (1846-1878) : enjoint aux évêques de France de soutenir Napoléon III, allié d'Abdülmecit, dans son expédition de Crimée (1854-1855), qu'il qualifie de "mission providentielle", contre la Russie orthodoxe.

Benoît XV (1914-1922) : demande à Wilhelm II, allié des Turcs, d'empêcher à tout prix l'armée russe de s'emparer de Constantinople (1916).

mardi 16 août 2011

La "pax turcica" : la stabilité et la prospérité des Balkans sous la domination ottomane

Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 137 :

"La domination ottomane met fin à l'anarchie qui régnait aussi bien en Anatolie que dans les Balkans en assurant la stabilité politique et par conséquent l'activité économique."


André Clot, Mehmed II. Le conquérant de Byzance (1432-1481), Paris, Perrin, 1990, p. 240-242 :

"L'objectif des Ottomans était de conquérir des territoires, d'agrandir le domaine de l'islam, non de convertir les hommes. A la différence de ce qui se passait avant l'arrivée des Turcs, l'ordre était maintenu par des unités disciplinées et commandées par des chefs, eux-mêmes responsables devant leurs supérieurs : dans le village, le sipahi dont la subsistance est assurée par les revenus de son timar, au chef-lieu du kaza, le subaşi avec la collaboration du kadi seul juge des peines à infliger. Il y avait certainement des abus, le sipahi et le subaşi n'étaient pas au courant de tout et eux-mêmes n'étaient pas tous des modèles d'équité et d'honnêteté. Il demeure qu'après les longues périodes de guerres et de troubles que ces pays avaient connues, la paix que les Turcs faisaient régner (non, souvent, sans rudesse) améliora, comme toujours dans l'Histoire, le sort des populations avec pour conséquences une diminution des morts violentes ou par carence alimentaire et un accroissement de la natalité.

De nombreuses villes des Balkans doivent aux Ottomans leur essor et, plusieurs, leur création. Des gouverneurs de province prenaient eux-mêmes l'initiative de faire construire des villes et des villages avec des routes, des canaux, tout ce qui pouvait attirer des habitants et ainsi développer la région. Un caravansérail, un bazar, un imaret, un bedesten pour que la ville devienne rapidement un centre commercial, étaient édifiés. La présence de représentants de l'administration et de garnisons stationnées dans les principales agglomérations et au voisinage des noeuds de communication fut aussi un facteur de développement. Se fournissant sur le marché local, fonctionnaires et soldats, le plus souvent avec leurs familles, stimulaient l'artisanat et le commerce locaux, contribuant ainsi à développer les contacts avec la campagne productrice de denrées alimentaires et de matières premières. De leur côté, les habitants des villages accroissaient leurs relations avec la ville pour se procurer les marchandises de consommation courante qu'ils ne produisaient pas et des instruments agricoles. Ils commencèrent à y vendre leurs excédents contre de l'argent. Le commerce de ville à ville s'intensifia aussi. Il n'avait pas attendu le XVe siècle et la pax turcica pour exister. C'est alors cependant qu'il commença à prendre de l'ampleur, largement facilité par la suppression des barrières à l'intérieur de ce qui était maintenant un vaste empire sous un seul souverain, un « marché commun »."

samedi 13 août 2011

Les villes ottomanes de Bosnie-Herzégovine

Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine : faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999, p. 67-69 :

"Les Ottomans, sans toujours les créer vraiment, développèrent des agglomérations en des lieux stratégiques situés sur des nœuds de communication et à proximité d'anciennes forteresses médiévales. Ils en firent des centres administratifs où siégeaient leurs bey. Mais, à cela ne se limitait pas le rôle historique joué par ces villes ottomanes implantées en Bosnie-Herzégovine. Elles constituèrent aussi, comme l'écrivait Hasan Kalesi, les « points-clés d'une poussée conquérante vers le nord et l'ouest ». A quelque distance d'elles, les anciennes cités médiévales, en particulier les cités minières (Fojnica, Olovo, Srebrenica...), stagnèrent, voire déclinèrent, puis changèrent peu à peu de physionomie pour se conformer au modèle ottoman. Tandis que les premières, peuplées à l'origine presque exclusivement de musulmans, formaient autant de foyers à partir desquels l'islam irradiait et se répandait dans les campagnes environnantes, les secondes, où subsistait une importante population catholique, ne s'islamisèrent que lentement.

Les villes ottomanes de Bosnie-Herzégovine s'édifièrent autour d'ouvrages d'art et de bâtiments publics. Ces ouvrages d'art étaient souvent des ponts, tels que le pont sur la Miljacka construit dès avant 1462 à l'initiative d'Isa-Beg Isakovic-Hranusic, fondateur de Sarajevo, ou le pont sur la Neretva, pont de trente mètres de long reposant sur une seule arche, qui, édifié en 1566, donna son nom à la ville de Mostar. Quant aux bâtiments publics, il s'agissait de palais destinés à accueillir les gouverneurs et leur suite, d'édifices religieux (les mosquées et les tekke, où les derviches se réunissaient et pratiquaient leurs rites), de bains publics (les hammams, qu'on construisait souvent en même temps que les mosquées afin que les croyants puissent y accomplir leurs ablutions), de caravansérails et d'auberges (les khân), d'institutions charitables (les imâret, dans lesquels des repas gratuits étaient distribués aux pélerins et aux pauvres, et les musâfirhâne, où étaient hébergés les sans-abri) ou d'institutions culturelles (les mekteb et medrese, écoles primaires et secondaires qui dispensaient un enseignement à teneur religieuse, originellement délivré dans les mosquées, ainsi que les bibliothèques) et, enfin, de marchés couverts, ou bezistân, voués surtout au commerce des tissus.

Sarajevo vit le jour de cette manière et devint rapidement l'une des principales villes balkaniques, avec une population de 50 000 habitants vers le milieu du XVIIe siècle, après que trois des premiers gouverneurs ottomans de la Bosnie y eurent fait élever maints ouvrages et bâtiments du type de ceux que nous venons de décrire."

lundi 1 août 2011

Kanuni Sultan Süleyman (Soliman le Magnifique ou le Législateur)




Gilles Veinstein, "L'empire dans sa grandeur (XVIe siècle)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"Süleymân Ier (notre Soliman le Magnifique) est sans doute le souverain le plus célèbre de la dynastie ottomane, le seul à être communément inclus parmi les grandes figures de l'histoire universelle. Il y a sans doute quelque injustice à cela car plusieurs de ses prédécesseurs ne lui furent pas inférieurs et contribuèrent au moins autant que lui à édifier le fabuleux empire dont il recueillit l'héritage. Par ailleurs, à côté de nombreux individus insignifiants ou proprement déséquilibrés, ses successeurs compteront encore quelques personnalités d'envergure. Il reste que son règne, impressionnant par sa durée (1520-1566), correspond en gros à la phase la plus brillante de la longue histoire ottomane : en son temps et jusqu'à nos jours, il fut, tant pour l'Occident que pour l'Orient, le symbole d'une grandeur dont il fut le bénéficiaire autant que l'artisan.

Il faut constater cependant que la personnalité propre du « Magnifique » (ou du « Législateur » (Kânûnî), pour reprendre l'épithète que lui accole la tradition ottomane) ne fut pas inférieure au rôle que l'Histoire lui réservait. Long et maigre, mal proportionné, mais le front haut, les yeux noirs et grands, l'homme offrait par son apparence physique et son comportement empreint de majesté une image digne d'un monarque aussi puissant. A priori peu favorables à ce souverain infidèle dont ils avaient tout à redouter, les observateurs occidentaux étaient pourtant unanimes à reconnaître sa grandeur. Ils ne manquaient pas de rappeler certaines faiblesses et quelques crimes qui entachaient cette existence : une trop grande soumission dans sa jeunesse à son favori, Ibrâhîm Pacha, puis à la belle esclave, Roxelane, dont il fit son épouse ; le meurtre de deux de ses fils au nom d'une application impitoyable de la raison d'Etat. Mais ces aspects négatifs ne suffisaient pas à remettre en cause la haute réputation de ce souverain : celle d'un homme sage et d'une exceptionnelle élévation morale, fidèle à ses engagements, vertueux dans sa vie privée, remarquablement instruit et zélé en matière de religion. Avec l'âge, piété et vertu se mueront chez lui dans l'austérité la plus rigoureuse, tandis que la fermeté du caractère confinera à une apparente indifférence à tous les aléas de la destinée.

Sous le règne de cette sévère et noble figure, les conquêtes décisives accomplies au Moyen-Orient, peu avant sa mort par son père Selîm Ier, sont définitivement intégrées, puis toute une série d'acquisitions nouvelles viennent compléter les territoires ottomans sur leurs différentes frontières terrestres et maritimes. L'empire atteint alors pour l'essentiel son expansion maximale : ses adjonctions ultérieures ne seront que des ajustements (Chypre et la Crète) ou des poussées éphémères, tandis qu'à l'inverse le reflux commencera à s'amorcer à la fin du XVIIe siècle. Dès la seconde moitié du règne de Süleyman le caractère nouveau revêtu par l'avance ottomane, le fait qu'il ne s'agit plus, aussi bien face aux Habsbourg qu'aux Safavides, d'emporter durablement des provinces entières, voire des royaumes, mais de gagner pas à pas quelques forteresses difficiles à tenir, fait bien voir que des limites ont été atteintes." (p. 159-160)


André Clot, Soliman le Magnifique, Paris, Fayard, 1983 :

"Quand il ceint le sabre d'Osman, en 1520, Soliman a vingt-cinq ans. On possède de lui plusieurs descriptions dont une de l'ambassadeur de Venise Bartolomeo Contarini. « Il est grand mais mince, d'une complexion délicate. Son nez est un peu trop long, ses traits sont fins, son nez aquilin. Il a une ombre de moustache et une courte barbe. Son air est agréable mais il est un peu pâle. » Ce portrait correspond assez exactement au profil tracé par Albert Dürer en 1526. Dürer, qui ne l'avait jamais rencontré, l'avait dessiné d'après des descriptions que lui avaient laissées des Vénitiens. Un autre dessin, un peu plus tardif, de Hiéronymius Hopfer, reproduit quasi exactement le portrait de Dürer, mais représente le profil dans la direction opposée. Ces portraits sont aussi très proches de celui reproduit sur la couverture de notre livre mais Soliman paraît ici un peu plus âgé. Les uns et les autres montrent un nez busqué sur une lèvre supérieure courte, le menton assez accusé, de petites oreilles. Le cou est long et mince. La ressemblance de Soliman avec son arrière-grand-père Mehmed le Conquérant, dont Gentile Bellini nous a laissé le portrait, est frappante. Soliman offre un visage sévère, encore accentué par son habitude de faire descendre son turban presque sur ses yeux. Son calme et son sang-froid sont à l'opposé du caractère violent et emporté de son père. Distant et d'une majesté qui lui est comme naturelle, son attitude est bien celle du puissant padichah qui, comme son aïeul, prétend à l'empire du monde.

Le nouveau sultan est un pieux musulman, exempt de tout fanatisme. Son attitude envers les Chiites en témoigne, tout au moins au début de son règne. Tolérant envers les Chrétiens, comme le prescrit la religion musulmane, il leur demandera seulement d'exécuter leurs obligations, fiscales entre autres. Pour le reste, la religion de ses sujets non musulmans lui est indifférente." (p. 52-53)

"Soliman, en ces années d'âge mûr, est resté un homme d'aspect jeune, mince et assez frêle. Mais sa main, rapporte Bragadino, est très forte « et on dit qu'il est capable de bander l'arc le plus tendu ». L'ambassadeur de Venise ajoute que son caractère est à la fois colérique et mélancolique et qu'il n'est guère porté au travail car, note-t-il, « il a abandonné l'Empire au grand vizir sans lequel ni lui-même ni personne de la Cour ne prend aucune décision alors qu'Ibrahim fait tout sans consulter le Grand Seigneur ni quelqu'un d'autre ».

Commandeur des Croyants, Protecteur des Villes saintes par la volonté de Dieu qui l'a désigné pour occuper le siège des Grands Califes, il a une très haute idée de son rôle dans l'Islam. Il est le « Calife Exalté » auquel le monde musulman tout entier doit être soumis, le Gazi Suprême qui a remplacé le dernier des Abbassides comme Lieutenant de Dieu sur la terre. Ses obligations de gazi, héritées de ses ancêtres qui combattaient aux confins du monde de l'Islam et de la Chrétienté, s'étendent maintenant à la terre entière.

Sincèrement pieux, le sultan est convaincu que Dieu est avec lui. Avant la bataille de Mohacs il prononce une prière passionnée dont l'histoire a gardé le souvenir. Par humilité, il n'hésite pas, à Buda, à se joindre aux porteurs de la bière de l'un de ses compagnons. Très libéral envers les non-Musulmans, sa sévérité est extrême à l'égard de l'hérésie chiite. Sans aller aussi loin que son père qui aurait fait massacrer 40 000 Chiites, il condamne sans nuance ses partisans. Il n'a que mépris pour le chah de Perse qui s'écarte de l'orthodoxie sunnite. Pour cette raison, pour des raisons politiques aussi, il rêve de l'écraser.

On conserve à la Süleymaniye, la grande mosquée d'Istanbul, huit exemplaires du Coran copiés de la main de Soliman. Le sultan aime les discussions entre théologiens et y participe volontiers pour argumenter sur tel ou tel point du Coran ou des hadîth et non pour s'instruire des autres religions comme, dit-on, Mehmed II qui, selon Spandugino, faisait brûler des cierges devant des reliques. « Son passe-temps favori, rapporte le voyageur français Antoine Geuffroy, est de lire ès livres de philosophie et de sa foy. En laquelle il est tellement instruit que son Mufty ne lui sçaurait apprendre aucune chose. »

Sa religion est sans fanatisme. Sa tolérance est celle que prescrit le Coran envers les « peuples du Livre » aussi longtemps qu'ils ne prennent pas les armes contre les Musulmans. L'Empire ottoman garantit les vies, les libertés, les propriétés des Infidèles (dhimmi) et Soliman respecte les accords passés avec les Millet, sans restriction ni zèle excessif. Il refuse à François Ier de restituer une église à Jérusalem qui avait été transformée en mosquée, car il est contraire aux principes de la religion d'abandonner une mosquée quand des prières y ont été dites ; mais, pour bien montrer que son refus n'a pas d'autre motif que religieux, il ajoute que les Chrétiens conserveront en toute sûreté les oratoires et les établissements qu'ils occupent actuellement « sans que personne puisse les opprimer et les tourmenter d'aucune manière ».

Dans sa vieillesse, il interdira l'usage du vin dont il avait modérément usé autrefois. Il utilisa une seule fois des plats d'or et d'argent lors de la réception d'une ambassade persane. Les légistes lui ayant fait observer que ce luxe était incompatible avec les préceptes de la religion, il ordonna qu'à l'avenir on servît au Palais en toutes circonstances les repas dans la porcelaine de Chine habituelle. Peu d'années avant sa mort, celle-ci sera même abandonnée et on n'utilisera plus que des plats de terre." (p. 102-103)

samedi 9 juillet 2011

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)




Nicolas Vatin, "L'ascension des Ottomans (1451-1512)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 81 :

"Mehmed II avait une forte personnalité. Enfant difficile, qu'on avait eu bien du mal à instruire, adolescent volontaire, il fut un souverain autoritaire. Sans l'assimiler à un prince de la Renaissance, on est volontiers sensible à l'ouverture d'esprit du sultan qui commanda son portrait à un peintre vénitien, se fit traduire différents ouvrages grecs ou occidentaux et voulut mieux connaître la religion chrétienne. Il ne faut cependant pas se méprendre sur le caractère limité de cet intérêt, et l'on doit rappeler qu'il s'inscrivit aussi dans une tradition ottomane. Comme Bâyezid Ier, il avait une vision impériale de son rôle. La conquête de Constantinople, vieux rêve de la dynastie, était pour lui nécessaire au développement harmonieux de son Etat et à l'appropriation de l'héritage byzantin. Mehmed II n'en négligeait pas pour autant l'héritage turc et musulman. Politiquement, il travailla à la constitution d'un empire réunissant les trois cultures en un tout cohérent. Militairement, il voulut s'approprier l'héritage territorial des dynasties éliminées, mais aussi récupérer tous les anciens territoires ottomans et assurer sa sécurité en contrôlant Anatolie et Roumélie, mer Noire et mer Egée. Les justifications politiques ne manquèrent jamais, mais l'appétit de conquêtes et le goût pour la guerre furent certainement des éléments clefs de sa personnalité. Souvent victorieux, sans pitié, secret, d'un physique impressionnant, Mehmed II devint bientôt une figure de légende."


Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 299-300 :

"Mehmed II avait vingt et un ans, l'âge où l'on ne respecte pas grand-chose, Byzance ne vivait que du respect presque mystique qu'on lui portait encore. Vassale apeurée, c'était un semi-protectorat ottoman, une ville taillable et corvéable, une colonie turque déjà. Comme si l'entreprise devait être énorme, le jeune souverain ne laissa rien au hasard. Il fit ériger une puissante forteresse sur la rive européenne du Bosphore, Rumeli Hisar, en face de celle que Bayazid avait posée sur la rive asiatique, Anadolu Hisar. Il mit en chantier, à Edirne, une arme nouvelle, un gigantesque canon, rassembla 12 000 soldats, mit en ligne 350 navires... L'empereur Constantin XI Paléologue lança un ultime et immense cri vers l'Europe : les Byzantins n'en étaient plus à préférer le turban du Turc à la mitre romaine. Mais tout se paie. L'Europe ne lui enverrait qu'une force dérisoire, 700 hommes confiés à Giovanni Longo Giustiniani.

Dans la nuit du 23 avril 1453, Mehmed fit transporter par voie de terre une partie de sa flotte du Bosphore dans la Corne d'Or, où, stupéfaits, les Byzantins, à l'aube du 24, la contemplèrent. Un mois plus tard, avant l'assaut, il offrit au basileus une capitulation honorable : celui-ci eut la dignité de la refuser. Les Turcs alors se ruèrent dans la brèche que leur canon avait faite dans la muraille. Constantin mourut les armes à la main. A cheval, Mehmed II Fatih entra dans la basilique de Sainte-Sophie et y célébra l'office de la prière (29 mai 1453). C'était la fin du Moyen Age et le début des Temps modernes.

Une intense émotion saisit alors la chrétienté. Plus que les croisades, plus que les massacres des Grecs et des Arméniens aux jours de l'agonie des Ottomans, c'est la chute de Constantinople qui déforma définitivement l'image que les Européens avaient du Turc, lui retirant toute vertu, le parant de tous les vices. Ce fut aussi un abandon général : la Serbie, la Bosnie, l'Herzégovine, l'Albanie, la Karamanie, Trébizonde, les comptoirs génois de la mer Noire furent annexés. Le khan de Crimée se reconnut vassal. La mer Noire devenait un lac turc.

Dans sa nouvelle capitale qu'on nommerait plus tard Istanbul, Mehmed II se fit administrateur. Il promulgua le premier code de lois turques, le Kanun-name, et jeta les fondements de l'organisation qui devait établir une constante coopération entre ses sujets, un respect absolu du souverain qui devait en arriver à sacrifier les membres de sa propre famille à la stabilité de l'Empire. De grands privilèges furent accordés aux chrétiens, notamment aux Génois ; des patriarches arméniens, syriaques, grecs, un grand rabbin furent nommés ; des tribunaux ecclésiastiques furent institués parallèlement aux bureaux musulmans des cadi. Ainsi, par fidélité aux traditions ancestrales de tolérance, de curiosité pour les religions, d'organisation des cultes, l'Empire se trouva officiellement structuré sur une base confessionnelle. Rien ne fut fait, et ne serait fait plus tard, pour turquiser et islamiser : l'Etat ottoman présenta cette étrange physionomie d'une monarchie absolue, centralisée et despotique, reposant sur un laxisme certain, des cellules à tendance centrifuge et une sorte d'idéal démocratique et libéral. Pour qu'un tel système vive, il faudrait à la fois la grande persévérance des Ottomans qui l'exigeraient, au besoin par la force, la mystique royale et le libre consentement des participants. Cela ne pourrait se faire qu'en flux montant, non aux périodes de jusant, certes encore lointaines."


Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007, p. 220-221 :

"Au lendemain de la prise de Constantinople, il n'y eut pas seulement une grande stupeur dans le monde, mais une sorte de désespérance générale. Que ne feraient pas les Turcs après avoir pris la seconde Rome ? Ils firent en effet beaucoup. Non seulement leur padichah, Mehmed II, conquit de vastes territoires, menant une inlassable offensive, mais encore, comme nous l'avons déjà fait pressentir, il organisa son empire en redonnant à la ville sa population et sa splendeur, en intronisant, après le patriarche orthodoxe, des chefs pour toutes les « nationalités », c'est-à-dire pour toutes les communautés religieuses (juive, jacobite, arménienne, etc.), en leur laissant le soin de s'administrer et leurs propres tribunaux, parallèles à ceux des cadis, les juges musulmans. Il promulgua, malgré la chariat, censée contenir toute la loi, un premier code législatif, se passionna pour la culture européenne qu'il fréquentait depuis son enfance, notamment en appelant à lui de grands artistes occidentaux comme un Gentile Bellini, en lisant l'Iliade, Arrien (il aimait qu'on le comparât à Achille, à Alexandre), Ptolémée, Pindare, mais aussi la Somme de saint Thomas d'Aquin. Musulman convaincu, ghazi, victorieux à la guerre sainte, premier prince musulman de son époque, il se sentait en même temps (et il était) l'héritier de l'Empire romain, un prince européen, le chef incontesté d'une multitude de non-musulmans qu'il n'entendait pas convertir, mais faire vivre ensemble harmonieusement."

lundi 20 juin 2011

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)




Déclaration suite au rétablissement de la Constitution, 24 juillet 1908 :

"Aujourd'hui, le gouvernement despotique a disparu. Nous sommes tous frères. Il n'y a plus désormais en Turquie ni Bulgares, ni Grecs, ni Roumains, ni Musulmans, ni Juifs : sous le même ciel bleu, nous sommes tous fiers d'être ottomans."


Lettre (en français) depuis Trieste, 28 juillet 1911 :

"Mon bateau au lieu de partir à 8 heures a eu 2 heures de retard. On remarque déjà que nous ne sommes pas en Allemagne. Pour le moment je n'ai aucune nouvelle de mon pays. Je ne sais qu'est-ce qui se passe là-bas et quel sort nous attend. Seulement selon les journaux autrichiens les Monténégrins ont voulu intermédier entre le gouvernement ottoman et les Rebelles. Mais les nôtres n'ont pas accepté cette condition très humiliante. De l'autre coté on parle d'une entente entre le Monténégro et la Bulgarie en cas de guerre contre nous, et on finit par dire que la Roumanie prendra part pour nous. Sur cette nouvelle j'écrirai une lettre au secrétaire privé du ministre de la guerre en Roumanie, qui est un bon ami à moi et un vrai turcophile. En tout cas on ne m'appelle pas s'il n'y a quelque chose de sérieux, ce qui est affirmé par le rassemblement du 2. corps d'armée auprès de Skutari. Vous savez ce qu'il disait ce Crétois ! "Ce n'est pas une affaire entre la Turquie et le Monténégro, c'est l'Allemagne et l'Angleterre qui cherchent à se surmonter moralement l'un l'autre". Dans cette idée il y a en tout cas une chose tout à fait vraie. C'est l'Angleterre qui voit que l'Allemagne la surpasse de jour en jour et qui devient de plus en plus jalouse. Les moments passés sont perdus pour l'Angleterre et les occasions perdues tout a fait irréparables. Alors elle cherche à profiter de tout ! L'histoire de l'Angleterre est pleine d'exemples de ce genre : Pour briser Napoléon elle a fait tout, je suis sûr que pour briser l'Allemagne elle cherchera de faire tout. Seul sur le continent ses alliés ne se sentent pas assez forts pour cela. Et dans notre conversation le Crétois continue : "C'est seulement de l'appui de l'Allemagne que nous pouvons être sûrs, parce qu'elle a tant d'intérêts économiques chez nous et parce que ses intérêts ne sont pas basés sur des Territorialwünsche." Seule une forte Turquie peut garantir les intérêts allemands et en cas d'une guerre générale en Europe seule la Turquie peut aider l'Allemagne. Vous voyez, chère amie, comment pensent les Turcs ! Mais je répète j'aime les Allemands non pas par sentimentalité, mais parce qu'ils ne sont pas dangereux pour notre chère patrie ; au contraire ils sont, utiles et les intérêts des deux pays marchent et pourront marcher encore bien longtemps ensemble. Et je reviens sur mes disputes avec Hans [Humann], ce n'est pas le sentiment qui unit les nations, c'est l'intérêt. Toutes mes opinions personnelles n'ont rien à faire avec l'intérêt national ; et si l'Allemagne devait devenir par hasard un ennemi acharné des Turcs, je ne cesserais d'être votre ami très dévoué et très fidèle. Je suis facile à connaître mais je sens toujours que vous autres Européens on ne vous connait pas."


Rapport n° 671 du 12 janvier 1914 :

"Je suis d'avis que les non-musulmans doivent comme les musulmans le service militaire. On les incorporera en nombre tel que leur effectif ne dépasse jamais le 10ème de l'effectif total de l'unité. Je sais par l'expérience de la dernière guerre qu'ils peuvent faire d'excellents soldats et j'ai vu des Ottomans de race bulgare se battre vaillamment contre leurs frères de race. Ceux qui ne seront pas incorporés pour faire leur service normal paieront la taxe d'exonération mais le taux de celle-ci ne sera pas le même pour tout le monde. Chacun paiera proportionnellement à sa fortune. Ceux que leur mauvaise constitution fera dispenser du service militaire paieront aussi. La taxe ne dispensera pas de tout service, car tout le monde doit passer sous les drapeaux pour être en mesure en temps de guerre de participer à la défense du pays. Ceux qui ne feront pas le service militaire normal seront astreints à des périodes d'instruction. Il sera possible de réduire pour certains dont l'instruction militaire sera jugée nécessaire, la durée du service actif. Mais ceux-là aussi paieront une taxe proportionnellement au temps du service actif qu'ils n'auront pas effectué."


Rapport n° 682 du 28 janvier 1914 :

"Mon but est de créer une armée petite, mais forte pour conserver notre pays contre nos petits voisins qui ne pensent pas à se rassasier."


Lettre à Cemal Paşa, décembre 1919 :

"Notre ami bolchevik [Karl Radek] est sorti de prison. Nous devions prendre l'avion ensemble. Mais ayant reçu l'autorisation de passer par la Pologne, il a finalement opté pour cette route. Moi, je prendrai l'avion en compagnie du docteur [Nazım]. Ici, nos amis bolcheviks acceptent de nous aider dans le cadre des idées débattues au cours de nos entretiens. Pour l'instant, voici ma position dans ses grandes lignes :
1 - Libérer les nations musulmanes.
2 - Etant donné que le capitalisme impérialiste constitue notre ennemi commun, collaborer avec les socialistes.
3 - Adhérer au socialisme, à condition de l'adapter aux doctrines religieuses qui régissent le fonctionnement interne des pays musulmans.
4 - Pour la libération de l'Islam, employer tous les moyens possibles de pression, y compris la révolution.
5 - En cette matière, collaborer aussi avec les nations asservies non musulmanes.
6 - Permettre, à l'intérieur de la communauté islamique, l'essor de toutes les couches sociales.
C'est tout pour l'instant. Par la suite, il faudra agir en fonction de l'évolution de la situation."


Lettre à Cemal Paşa, 20 août 1920 :

"Je vais mettre sur pied l'organisation des sociétés révolutionnaires islamiques. Je vais faire venir les représentants de l'organisation qui se trouvent actuellement à Berlin. Je compte donner à la chose une tournure militaire. C'est-à-dire que je voudrais constituer des bataillons musulmans qui pourraient, au printemps, venir à notre secours sur les fronts anatoliens."


Lettre à Mustafa Kemal, 26 août 1920 :

"Je suis venu ici [à Moscou] en vue de créer une organisation islamique susceptible de venir en aide à notre pays. Les dirigeants soviétiques que j'ai rencontrés approuvent mes projets. En principe, les Russes acceptent de soutenir les mouvements révolutionnaires dirigés contre l'Angleterre, même si ces mouvements se situent en dehors du communisme. (...) Alors que nous nous trouvions à Berlin, nous avions remarqué parmi les musulmans certains mouvements hostiles à l'Entente. Ces mouvements étant inorganisés et manquant de soutien financier, nous avons décidé, après en avoir parlé entre amis, de les rassembler. Nous sommes entrés en contact avec les représentants de divers pays musulmans, et notamment avec le représentant de l'Inde, Mehmed Ali. A la suite de ces entretiens, il a été admis que la direction du mouvement se ferait à partir d'un centre unique, et nous avons créé une association composée de délégués de tous les pays. Par la suite, j'ai pensé que le travail serait plus fructueux s'il était conduit depuis la Russie. A mon arrivée à Moscou j'en ai donc parlé au commissaire aux Affaires étrangères, qui a accepté ma proposition. En conséquence, j'ai écrit aux membres de l'association de se transporter ici."


Déclaration lue au Congrès des peuples de l'Orient à Bakou, septembre 1920 :

"Ce n'est pas seulement le désir de trouver un appui qui nous entraîne vers la IIIe Internationale, mais peut-être aussi les liens étroits qui unissent ses principes aux nôtres. C'est dans le peuple, chez les éléments opprimés du peuple, c'est-à-dire dans la classe paysanne que nous avons puisé de tout temps notre force révolutionnaire. Si nos ouvriers de fabriques représentaient une force, j'en aurais fait mention en premier lieu, car ils étaient, eux aussi, avec nous. Ils ont collaboré à notre action avec abnégation et dévouement. Et maintenant encore ils continuent à nous soutenir. Nous nous sommes donc toujours appuyés sur la partie opprimée du peuple. Nous ressentons ses douleurs, nous vivons avec elle et c'est avec elle que nous mourrons. Camarades, nous insistons, au nom du peuple, sur le droit de ce dernier à disposer lui-même de son avenir politique. Nous nous croyons liés étroitement, pour toute la vie, à tous ceux qui veulent vivre avec nous ; et nous voulons laisser s'organiser eux-mêmes tous ceux qui ne veulent pas vivre avec nous. Tel est notre point de vue sur à la question nationale. Camarades, nous sommes contre la guerre, c'est-à-dire que nous ne voulons pas que les hommes s'entre-déchirent dans l'intérêt du pouvoir. Et pour établir enfin le règne de la paix sur la terre, nous nous nous rangeons du côté de la IIIe Internationale et continuons encore, à l'heure qu'il est, en dépit de tous les obstacles, à soutenir une lutte des plus sanglantes. Camarades, nous voulons le bonheur des travailleurs. Nous voulons que nul homme, indigène ou étranger, ne jouisse des fruits du travail d'autrui. A cet égard, il convient d'agir sans ménagements. Nous voulons que notre pays jouisse des fruits du travail commun, en développant largement son agriculture et son industrie. Telle est notre opinion sur la question économique. Camarades, nous sommes persuadés que seul un peuple conscient peut conquérir la liberté et le bonheur. Nous voulons qu'un savoir véritable, uni au travail, pour nous assurer une liberté vraie, éclaire et instruise notre pays."


Lettre à son oncle Halil Paşa, 4 novembre 1920 :

"L'ancien Empire ottoman doit être maintenu sous la forme d'une confédération (...) Pour obtenir la réalisation de ce désir, il sera nécessaire, au printemps, de passer en Anatolie avec des troupes. Les Russes voudront-ils placer sous mon commandement exclusif quelques divisions de cavalerie, prêtes pour le printemps ? Ou bien accepteront-ils que nous les formions nous-mêmes ? Bien entendu, ces divisions doivent être constituées de musulmans. Si je suis autorisé à passer en Anatolie avec de telles troupes, je me rendrai à Moscou en personne, et c'est de là que je prendrai mon départ. Mais si cela s'avère impossible comme par le passé, ou s'ils sont d'avis d'envoyer des forces sous commandement russe, je me rendrai en Anatolie à partir d'ici [Berlin] et je me mêlerai aux compagnons qui seraient prêts à travailler sous mes ordres."

Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc




Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 314-315 :

"Après la « révolution jeune-turque » de 1908, les cadres civils du Comité Union et Progrès, tel Talat Paşa sont au pouvoir. Mais lors du coup d'Etat de la Sublime Porte de janvier 1913, les rênes du pouvoir passent alors aux mains des cadres militaires du Comité et notamment d'Enver Paşa qui le fomenta. Dès 1908, la question de l'armée et de la politique est très prégnante. Les Paşa se partagent en deux groupes : d'un côté, les Paşa unionistes qui placent l'armée au centre de la politique (Enver, Cemal). Un autre groupe de Paşa soutient à partir de 1909 que l'armée doit rester en dehors de la politique (Mustafa Kemal, Fevzi Çakmak) qui sont écartés et marginalisés. (...)

Enver Paşa, une fois au poste de ministre de la Guerre, dirige les affaires de manière très personnelle. La politique de rajeunissement des cadres qu'il entreprend portera ses fruits à long terme. Beaucoup de cadres de la guerre d'indépendance ont notamment été formés à cette époque-là. A court terme, c'est l'alliance avec l'Allemagne et l'entrée dans le Premier conflit mondial qu'il décide, pour réaliser ses desseins panislamistes.

L'opposition entre Mustafa Kemal et Enver a commencé lors du premier affrontement à l'intérieur de l'armée en 1909. Deux conceptions opposées du monde s'affrontent. Enver est un idéaliste qui nourrit de grands desseins pour l'Empire. Au début de la Première Guerre mondiale, il est responsable du désastre de Sarıkamış où il a jeté les soldats ottomans. Pendant ce temps, Mustafa Kemal, partisan de la Realpolitik, tient coûte que coûte le verrou des Dardanelles à Çanakkale, résistant à l'ennemi. A la fin de la Première Guerre mondiale, Enver se lance dans de nouvelles aventures en Asie Centrale où il tombe sur le champ de bataille en combattant les Bolcheviques. A la même époque, Mustafa Kemal dirige une guerre d'indépendance qui sera couronnée de victoire."

Semih Vaner, "La Turquie entre l'Occident-Patron et le « Grand Voisin du Nord »", in Zaki Laïdi (dir.), L'URSS vue du Tiers Monde, Paris, Karthala, 1984, p. 100-101 :

"L'itinéraire le plus singulier de ces panturquistes et pantouraniens fut sant doute celui d'Enver, ministre de la Guerre en 1914 et principal responsable de l'entrée en guerre de l'Empire ottoman aux côtés de l'Allemagne. Exilé en Union soviétique, Enver chercha d'abord avec ses partisans unionistes, « moyennant quelques réserves et certaines approximations idéologiques, son ralliement à la cause bolchevique » avant de tomber en août 1922, au cours d'une expédition au Turkestan, à la tête des Basmacı, contre l'armée rouge. Sans désavouer ouvertement cette entreprise vouée dès le départ à l'échec, Mustapha Kemal ne la condamne pas pour conserver contre Moscou un moyen de pression. Mais, en même temps, par souci de ne pas s'attirer l'hostilité de la Russie soviétique et de ne pas non plus soutenir un adversaire politique potentiel et acharné, il se garda bien de la cautionner."