dimanche 26 septembre 2010

Le kémalisme, la bonne révolution

Jean-Paul Roux, Mustafa Kemal Atatürk et la Turquie nouvelle, Paris, Maisonneuve et Larose, 1982, p. 13-14 :

"1975 : De ce village où je viens de séjourner quelques semaines, je repars avec le regard un peu trouble des yeux qui déjà se souviennent. Il est des heures où le contact avec les hommes se révèle si dense qu'elles s'inscrivent indélébilement dans le cœur. Et le paysage était si beau alentour ! J'ai tout partagé avec les paysans, la nourriture, les crépuscules et les matins, les nuits inconfortables, mais, dans une certaine mesure, tellement supérieures à celles des grands hôtels qui m'attendent maintenant, et surtout cette intimité de leur vie qu'ils m'ont livrée, incomplètement sans doute, qu'ils m'ont livrée quand même, un peu (oserai-je le dire comme je le crois ?) par amitié, un peu parce que je connaissais assez bien, par les livres sur leurs ancêtres, beaucoup de leurs actions quotidiennes. Etaient-ils plus surpris que moi ? Je m'attendais certes à trouver chez eux des vestiges de leur passé pré-islamique, des temps que les Turcs nomadisaient dans les steppes de la Haute Asie. Je n'espérais pas en trouver tant. Comment pouvait-il donc se faire que ces hommes, qui conduisaient des tracteurs et écoutaient les informations dans leurs postes de radio à transistors, conservassent tant de traits que j'avais découverts dans la Mongolie du VIIIe siècle, dans le Turkestan du XIIIe ? C'est là la seule bonne révolution : celle qui, en innovant, en bouleversant ce qui est sclérosé, plonge ses racines dans le sol et renoue avec le passé. On a pu en blaguer les excès, cette remise à la mode d'Attila, cet emploi immodéré de termes tombés depuis un millénaire en désuétude et avec lesquels on a fait, parfois, des contresens ; mais les excès importent peu à la mesure des résultats acquis : à des gens qu'on allait tout d'un coup dénuder entièrement, à qui on allait devoir retirer tout ce qui faisait leur existence d'adulte, il fallait au moins redonner les enfances. C'est là, j'en demeure convaincu, un des traits les plus remarquables du génie d'Atatürk d'avoir compris qu'après sept siècles d'islamisme et de transplantation, il restait une âme turque, constante, et qu'il fallait l'exalter. Le nom qu'il choisit ne l'indique-t-il pas : Atatürk, le "Turc-Père", c'est-à-dire le Turc tel qu'étaient les aïeux ? L'idée semble évidente, et de genèse facile : bien des grandes inventions paraissent aisées quand elles ont été accomplies et Mustafa Kemal était trop profondément turc pour ne pas faire celle-ci."

dimanche 19 septembre 2010

Importance de l'Asie centrale pour l'Europe

Jean-Paul Roux, L'Asie centrale. Histoire et civilisations, Paris, Fayard, 1997 :

"L'Asie centrale possède des ressources considérables surtout dans son sous-sol : du pétrole, du minerai de fer, du zinc, du cuivre, du charbon au Kazakhstan ; de l'or, du mercure, de l'uranium, du charbon au Kirghizistan ; du gaz naturel, du pétrole encore, du cuivre, de l'or, de l'argent, du zinc, du charbon en Uzbekistan (...). On estime ses réserves pétrolières égales à celles de l'Arabie. Sa production agricole est abondante, mais bien trop spécialisée dans le coton, dont l'Uzbekistan est le troisième producteur mondial. Son industrie est loin d'être sous-développée, si tant est que les usines ont été entretenues et modernisées (métallurgie, machines lourdes, machines-outils, mais aussi chimie, agro-alimentaire, textile). Elle dispose d'une main d'œuvre suffisamment qualifiée et de cadres dans l'ensemble bien formés.

Mais on pourrait dire que toute cette richesse ne lui sert actuellement à rien, parce que l'économie de l'Asie centrale est trop dépendante de celle de la Russie, parce qu'elle manque de débouchés, parce que le passage de la collectivisation à la privatisation provoque une crise grave, parce que la mafia est trop puissante, et sans doute pour cent autres raisons." (p. 438)

"(...) ni la Mongolie ni les républiques musulmanes de l'Asie centrale ne semblent capables de s'opposer seules à une éventuelle entreprise conquérante de la Chine, quelle que soit la manière dont celle-ci s'effectuerait. La CEI demeurera-t-elle assez soudée pour que la plus puissante des républiques qui en relèvent considère ses frontières comme intangibles et parvienne à le faire comprendre ? La Russie sera-t-elle à même de s'engager totalement pour convaincre que toute menace contre la Mongolie serait une menace contre elle, même si elle sait qu'avec la Mongolie ce serait toute la Sibérie qui serait menacée ?

Et si l'équilibre des forces établi par l'URSS en Asie centrale ne lui survit pas, les grandes puissances du monde auront-elles la volonté et la lucidité de le remplacer ? Kazakhs, Uzbeks, Türkmènes, Kirghiz se tournent vers nous, vers l'Europe, directement ou par le truchement de la Turquie, appelée à tenir une place essentielle et à laquelle l'Europe n'accorde ni assez d'attention ni assez d'importance, nous devons leur répondre." (p. 445-446)

Les Ottomans et l'Europe

Citations de Jean-Paul Roux :

"Les Ottomans paraissaient invincibles, ils trouvent plus invincible qu'eux. L'Empire mongol n'était plus qu'un souvenir ; or il se trouve en Transoxiane un Turc qui veut le restaurer ou seulement profiter de sa disparition : Timur le Boiteux, Tamerlan. Proclamé Grand Emir à Bactres (Balkh) en 1370, il entreprend une extraordinaire série de campagnes qui le conduisent à Delhi, à Ispahan, à Damas, à Ielets sur la route de Moscou et au fin fond de l'Asie centrale. Pourra-t-il supporter que Bayazid, par ses succès, fasse de l'ombre à sa gloire ? L'Ottoman vient juste de mettre la main sur l'Asie Mineure et liquide ses principautés. Il le défie, ou ils se défient. L'Asiatique se porte contre celui en qui on voit un Européen et, en 1402, il l'écrase aux pieds de la citadelle d'Ankara." (article : "L'épopée du monde turc", Clio.fr, janvier 2001)

Source : http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/lepopee_du_monde_turc.asp

"La coutume du devchirme, la « cueillette » de jeunes rayas, dans les Balkans d'abord, en Roumélie et en Anatolie ensuite, qu'on élève dans la religion musulmane pour les enrôler dans la troupe d'élite des janissaires (de yeni tcheri, « nouvelle milice ») ou pour en faire des pages et des fonctionnaires, est certes une mesure de coercition, mais moins impopulaire qu'on ne l'imagine, car elle constitue une chance inespérée de s'élever dans la hiérarchie sociale, voire d'accéder aux plus hauts postes, et maintes familles cherchent à en faire bénéficier leurs enfants. On ne compte pas ceux qui, par ce moyen, sont gouverneurs, officiers, amiraux, ministres ou se révèlent artistes de génie. Citons parmi eux les grands amiraux Barbaros ou Barberousse, Grec de Mytilène, et Piyale Pacha, Croate, l'architecte Sinan, il est vrai un Anatolien de Césarée (Kayseri), le peintre bosniaque Osman, qui donne son chef-d'oeuvre en 1657. De 1453 à 1623, sur vingt-six grands-vizirs ou Premiers ministres dont nous connaissons l'origine, onze sont Albanais, six Grecs, d'autres Circassiens, Arméniens, Géorgiens, Italiens et cinq seulement Turcs. Plusieurs, à cette époque et plus tard, s'avèrent des personnalités de premier plan, tels, au XVIe siècle, les grands vizirs Sokollu Mehmet Pacha, Bosniaque, Ali Pacha, Dalmate, Ibrahim Pacha, Grec de la côte Adriatique ; dans la seconde moitié du XVIIe et au début du XVIIIe siècles, la « dynastie » des Köprülü, Albanais ; au XIXe siècle, Mehmet Ali, Albanais encore, fondateur de la monarchie égyptienne. Il va sans dire que, malgré leur éducation musulmane, tous ces hommes se sentent Européens et s'intéressent plus à la politique européenne de l'empire qu'à sa politique asiatique." (article : "Les Balkans ottomans", Clio.fr, novembre 2002)

Source : http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_balkans_ottomans.asp

"Bien que contraints de regarder vers l'Orient et de lancer des expéditions parfois longues et difficiles contre lui, les Ottomans ont les yeux fixés sur l'Europe. C'est elle qui les intéresse au premier chef. Ils se sentent beaucoup plus Européens qu'Asiatiques. Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement quand les populations turques d'Asie Mineure s'avèrent moins fidèles que celles, turques ou non turques, des Balkans ; quand plus de la moitié de leur Empire est européenne ; quand les souverains ont souvent des mères grecques ou slaves ; quand leurs plus hauts dignitaires sont en majorité nés en Europe ? Aussi la conquête de l'Europe centrale occupera les Ottomans si longtemps et tellement qu'ils en négligeront le reste, qu'elle les conduira, peut-on dire, à leur perte. Ce sera la première et la plus grave conséquence de leur ambition avortée. Mais il y en aura une autre : Ils apprendront à connaître la civilisation européenne, ils commenceront à s'ouvrir à elle. Elle les marquera à tout jamais. Elle sera la semence qui germera au temps des Tanzimat, les Réformes, et bien plus encore à celui d'Atatürk, quand la Turquie naîtra sur les ruines du vieil empire moribond. Qui peut dire si, aujourd'hui encore, le désir manifesté par tout un courant de l'opinion publique turque d'adhérer à l'Union européenne n'en découle pas ?" (article : "Les Ottomans en Europe centrale", Clio.fr, novembre 2002)

Source : http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_ottomans_en_europe_centrale.asp

vendredi 3 septembre 2010

La tiédeur religieuse des Turco-Mongols

Léon Cahun, Introduction à l'histoire de l'Asie : Turcs et Mongols, des origines à 1405, Paris, Armand Colin, 1896, p. 66-68 :

"Les Turcs ni les Mongols n'ont jamais été des peuples religieux. « Turkman, Za'ïf ul iman — Turcoman, pauvre croyant », dit l'Osmanli. L'imagination religieuse, le zèle et l'enthousiasme si ardents chez les Arabes, les Iraniens, les Slaves, n'ont jamais éveillé l'apathie, échauffé la froideur des Turcs, des Mongols et des Mandchous. La religion la plus sympathique à leur quiétisme et à leur flegme est bien certainement le bouddhisme. Ils sont bouddhistes naturellement, par tournure d'esprit, par tempérament, sans effort. Le bouddhisme est le seul élément religieux dans lequel ils se meuvent avec aisance ; dans l'islamisme, ils sont gauches et empruntés. La littérature religieuse musulmane, en langue turque, est assez pauvre, la controverse, à peu près nulle ; les ouvrages de religion écrits par de vrais Turcs, en vraie langue turque, et non par des Iraniens, les ouvrages — ce sont tous des poèmes — qui montrent du style, de l'inspiration, sont imprégnés de l'esprit bouddhiste. Musulmans par la forme, bouddhistes par la pensée, sont les poètes religieux de vrai sang turc, quand ils ont du souffle et du naturel. Les autres singent gauchement les Iraniens et les Arabes, dont ils exagèrent les défauts, et dont ils ne comprennent pas l'inspiration passionnée. Assez mollement, sans enthousiasme et sans grande répugnance, les Turcs ont accepté d'autres religions que le bouddhisme ; ils sont devenus mages adorateurs du feu, manichéens, chrétiens nestoriens, musulmans, un peu au hasard, n'y comprenant pas grand'chose, indifférents à la controverse qui est contraire à leur placidité mentale et à leurs habitudes militaires de discipline ; les religions qu'ils ont définitivement adoptées, car plus d'une fois ils n'ont pas attendu la prescription du septième ancêtre pour en changer, ces Turcs les ont pratiquées loyalement, sans altération ni discussion, comme il convient à des gens qui appellent la civilisation, « obéissance » — voir le mot Oïgour — et la loi d'Etat, Yassak, « consigne ». Ils les ont défendues en honnêtes soldats, préférant, pour argument, celui que saint Louis recommande aux laïques contre les Juifs, l'épée dans le ventre. Mais quand on ne les provoque pas, ils ne tiennent pas à controverser. Le Mongol Meungké (Mangou Kàan) s'amuse bien à faire disputer moines bouddhistes, chrétiens et musulmans, devant lui, tenus en bride par la rigoureuse étiquette impériale, qui met une sourdine à leurs éclats de voix ; mais il leur interdit de se chamailler hors de sa présence, parce qu'ils feraient trop de bruit, et que le tapage est défendu au quartier impérial. Ces conférences pieuses finissent d'ailleurs par boire, après qu'on a bien argumenté. — « Et quand fut achevé, Nestoriens ensemble et Sarrasins chantèrent victoire, luiniens (bouddhistes) se taisant, puis allèrent boire tous copieusement. »

Avant l'introduction du mazdéisme (qui n'a, d'ailleurs, pas été de longue durée) chez les Turcs des marches iraniennes, du christianisme nestorien, puis de l'islamisme, chez ceux des marches occidentales de Chine et du Tian Chan Pé-lou, du christianisme, du manichéisme, enfin de l'islamisme et du bouddhisme chez ceux du Tian Chan Nan-lou, des confins militaires de Chine, et finalement chez les Mongols et les Mandchous des marches orientales, tous ces peuples ont eu des religions plus anciennes, originales, dont les rituels mandchous et les annales chinoises nous ont conservé quelques parties ; les Tchérémisses à l'ouest, les Yakoutes, les Turcs de l'Altaï, les Téléoutes, les Toungouzes, au nord et à l'est, les ont gardées, malgré beaucoup de modifications, encore suffisamment intactes ; leur substruction est parfaitement visible dans les légendes, les poèmes et les croyances populaires des Kirghiz, des Tatars de Sibérie, et d'autres islamisés, malgré le soin que le rigorisme musulman a mis à en détruire les traces. Bien qu'il ne soit pas possible d'établir la dogmatique, la classification et la chronologie de ces religions, on peut se faire une idée des principes généraux qui leur sont communs, et de leur physionomie au point de vue esthétique. Leur trait original et caractéristique est une très grande douceur, une tendresse familière de l'homme pour le monde qui l'entoure. C'est la religion aux champs, sans théologie, toute naïve et agreste."