lundi 13 décembre 2010

L'influence turco-ottomane en Europe

Nicoară Beldiceanu, "L'organisation de l'Empire ottoman (XIVe-XVe siècles)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989 :

"On rencontre dans les Balkans un autre aspect de la domination ottomane. Il est vrai qu'à la suite des échanges de populations ou de l'émigration, le nombre des Turcs a diminué au XXe siècle dans de grandes proportions. Malgré la disparition de la domination ottomane, les peuples du Sud-Est européen conservent encore une forte empreinte turque ; les villes perdent lentement leur aspect ottoman, mais les coutumes et un certain vocabulaire ottoman continuent de se perpétuer dans les langues des peuples qui vécurent sous l'autorité des sultans. Un simple coup d'œil jeté sur le vocabulaire hérité par les Albanais, les Bulgares, les Grecs, les Macédoniens, les Bosniaques, les Serbes et les Roumains montre combien la civilisation ottomane a su s'imposer et modeler certains aspects de la vie dans les Balkans. Près de deux cents mots concernant les divers éléments qui entrent dans l'agencement d'une maison, l'habillement, le mobilier, l'alimentation ou l'environnement urbain sont d'origine ottomane.

Faut-il donner quelques exemples ? On habite une oda (chambre), on couche dans un yatak (lit), on regarde à travers une fenêtre pourvue d'un djam (vitre), et, bien entendu, d'un tchertcheve (cadre). La chambre a un döcheme (plancher) et un tavan (plafond). Les affaires sont rangées dans un dolab (armoire) et l'on prend ses repas dans la sofragerie, où se trouve un sofra (table à manger). Sur la table il y a des farfurii (assiettes) dont l'étymon ottoman, faghfur, n'est plus en usage. On pourrait continuer en précisant que le lit est pourvu de tcharchaf (draps) et les fenêtres de perde (rideau). Le consommateur de l'Europe du Sud-Est fait ses achats chez le bakkal (épicier) et chez le marchand de légumes (zerzavattchi). Le touriste qui consulte le menu d'un restaurant y relèvera un certain nombre de plats et de gâteaux portant des noms turcs.

Cet aspect de l'empreinte laissée sur les peuples de l'Europe orientale montre bien le rôle qu'ont joué les Turcs et que ce sont eux qui ont posé les premières bases d'une nouvelle civilisation urbaine. On peut affirmer que la Porte a joué dans la structuration de la civilisation urbaine balkanique le rôle des Allemands dans l'Europe slave et hongroise." (p. 136-137)

Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1991 :

"Ces cultures, l'islamique comme la chrétienne cléricale, cohabitaient dans les villes et conféraient à celles-ci ce caractère « oriental » cher aux voyageurs occidentaux. Plus profondément, elles engendraient une culture populaire balkanique qui, dans la communication orale, mêlait les traditions et habitudes de l'une et de l'autre, du moins dans la mesure où la foi religieuse n'était pas concernée : ainsi, jusqu'au XIXe siècle, les femmes serbes de Belgrade sortaient voilées, tandis que leurs maris portaient le turban et fumaient le narguilé. Si bien qu'en 1829 encore, Vuk Karadžić pouvait écrire : « Les Serbes ne sont que paysans. Les quelques Serbes qui vivent dans les villes sont appelés varosani [les citadins], ils portent des vêtements turcs et vivent suivant les coutumes turques. » " (p. 146-147)

Jean-Paul Roux, Un choc de religions : la longue guerre de l'islam et de la chrétienté, 622-2007, Paris, Fayard, 2007 :

"Pour une raison ou pour une autre, pour beaucoup de raisons, l'œuvre d'islamisation et d'assimilation réalisée par les Ottomans est restée très en deçà de celle effectuée par les Arabes. La différence des résultats ne s'explique nullement par la moindre longévité des premiers que des seconds puisque les Arabes accomplirent cette œuvre en un demi-millénaire, durée approximative de l'empire d'Osman. L'un islamisa et arabisa la majorité des pays conquis (Egypte presque entièrement, Soudan, Maghreb, où il demeura pourtant des berbérophones, Espagne, qui redeviendra chrétienne et de langue castillane, Syrie et Iraq malgré la présence de forts noyaux chrétiens), et n'échoua qu'en Iran qui, après une période d'arabisation, retrouva sa langue maternelle. L'autre, hormis quelques conversions à l'islam en Albanie et en Bosnie, laissa partout survivre les religions et les idiomes nationaux (y compris en Anatolie jusqu'au début du XXe siècle avec les Arméniens et Grecs). Après cinq cents ans d'occupation, la Grèce libérée parle le grec et est orthodoxe ; Serbie, Bulgarie, Roumanie, Arménie gardent leur foi, leurs coutumes, leurs langues.

On en conclut souvent que l'influence turque fut nulle en Europe orientale, et plus encore en Europe occidentale. C'est parce qu'on ne l'a pas cherchée. Certes, il n'y a pas d'Averroès turc qui entre dans les universités, d'une part parce que les Turcs n'ont pas d'aussi grands penseurs, d'autre part parce que la chrétienté est devenue trop bien armée intellectuellement. Mais, sans même relever ces mille petites choses qui appartiennent à notre vie quotidienne, comme les brochettes (chiche kebab) et le yoghourt, il convient de regarder plus attentivement les apports qui se révélèrent bien essentiels. D'où vient la réputation des bains de Budapest, sinon des hammams ? Croyez-vous que Racine aurait écrit son Bajazet et Molière son Bourgeois gentilhomme (qui dénote une certaine connaissance de la langue et des coutumes turques), que les Turcs auraient été si souvent introduits dans les ballets, s'il n'y avait pas eu dans le public un intérêt pour le monde ottoman. Croyez-vous que La Fontaine, racontant la réception du rat des champs chez le rat des villes, aurait écrit : « Sur un tapis de Turquie le couvert se trouva mis », si le tapis d'Anatolie n'était pas devenu au XVIIe siècle une pièce essentielle de notre mobilier ? Il l'était depuis si longtemps qu'aux XVe et XVIe siècles Bellini, Lotto, Holbein représentaient couramment dans leurs œuvres tel ou tel type d'entre eux et que les noms de ces artistes servent encore à les définir dans le jargon des spécialistes. La Marche turque de Mozart (sonate pour piano en la majeur), composée en un temps (seconde moitié du XVIIIe siècle) où les Autrichiens étaient en rapports étroits avec le monde ottoman, est non seulement un écho de ses parades militaires, mais nous rappelle, comme L'Enlèvement au sérail, que les instruments à percussion, déjà découverts par les Latins au temps des croisades, puis abandonnés, envahissent alors nos orchestres." (p. 221-222)

"Le yoghourt, qui tient aujourd'hui une telle place dans l'alimentation en Europe, n'y est arrivé que tard, en grande partie par les émigrés du Caucase lors de la révolution soviétique. La forme yaourt, longtemps employée, vient du grec. Le mot turc est formé sur le verbe yoghurtmak, « épaissir ». Ce breuvage n'est pas le seul emprunt que nous avons fait aux Turcs : nous leur devons le kiosque à musique ou à journaux (turc köchk), la tulipe (turc tülbend), le gilet (turc yelek), etc." (p. 387, note 3 du chapitre XI)