mercredi 3 novembre 2010

Les Turcs de la Dobroudja

Eugène Pittard, La Roumanie ; Valachie, Moldavie, Dobroudja, Paris, Bossard, 1917, p. 297-299 :

"La population turque, considérée du point de vue anthropologique, constitue une masse hétérogène. Déjà en Asie, avant que s'ébranlent les contingents qui submergeront l'Europe du sud-est, elle est formée d'éléments ethniques divers.

Telle que nous la connaissons aujourd'hui, la race turque est une belle race, et dans cette Péninsule des Balkans où l'on rencontre de remarquables types humains, les Turcs ne sont pas à l'arrière-plan. On ne rencontre jamais chez eux les souvenirs mongoloïdes que l'on signale souvent chez les Tartares.

Généreux, honnêtes, paisibles, hospitaliers, les Turcs de la Dobroudja m'ont paru dignes d'une véritable estime. Souvent, d'ailleurs, de hauts fonctionnaires roumains m'ont confirmé cette impression. Je me demande quelle doit être aujourd'hui l'attitude de ces hommes, agrégés depuis 1878 au corps politique roumain, devenus soldats du royaume, et qui voient passer, devant eux, les régiments turcs, envoyés au secours des Bulgares par leur ancienne patrie.

L'origine ethnique indiscutable des Turcs n'est pas encore connue. Dans certaines terminologies on les appelle des Ouralo-Altaïques, dans d'autres, des Ougro-Finnois, mais ces définitions sont tellement vagues qu'elles ne signifient rien du tout. Sous l'étiquette de Turcs, on a enrôlé des populations asiatiques diverses — probablement apparentées par la langue qu'elles parlaient, mais qui, somatologiquement, n'avaient aucune raison d'être confondues avec les Turcs.

On a cru aussi que les Huns étaient des Turcs, mais il y a entre la description connue de Jornandès et les caractères extérieurs d'un Turc, un abîme. Rien ne ressemble moins à un Turc qu'un des hommes d'Attila.

Depuis la guerre de 1877-1878 on a assisté, dans tous les pays qui furent autrefois sujets de la Porte, à un exode marqué des Turcs. Les Osmanlis ont repris, par étapes, et en sens inverse, le chemin parcouru par leurs aïeux. Qui aurait prédit, au moment où cette vague immense recouvrait toute l'Europe du sud-est et menaçait Vienne, qu'il suffirait de quatre cents ans pour la faire revenir à son point de départ ? Le rêve prophétique d'Osman, après avoir paru se réaliser, n'est plus aujourd'hui qu'un petit amas de cendres...

Cette puissance politique et militaire, devant qui l'Eurasie trembla, et à laquelle tant de gouvernements européens proposèrent des alliances, repassera-t-elle, à la fin de cette guerre, les détroits ? Je ne suis pas de ceux qui pensent que ce serait pour le plus grand bien de l'Europe."