mercredi 17 novembre 2010

Le Turc ottoman, un être hautement civilisé

Robert Mantran, Istanbul au siècle de Soliman le Magnifique, Paris, Hachette Littératures, 2008 :

"Dans l'ensemble, le Turc est un individu calme, ennemi des grands mouvements d'humeur : il laisse cela à la soldatesque, à la racaille des tavernes. Lui se contente de mener une vie paisible, familiale, conforme aux préceptes coraniques. Il est dévot sans excès, il est assidu à la mosquée, mais pas plus qu'il ne faut, en se gardant bien de ne l'être pas assez, car il peut alors encourir les foudres du mouhtésib qui a droit de punir les mauvais croyants, ceux qui ne pratiquent pas le jeûne du ramadan ou ne se rendent pas à la mosquée pour la prière du vendredi. Il a une ambition très limitée, car il sait que Dieu l'a mis à une place déterminée dans la société, et qu'il lui est quasi impossible de sortir de son milieu social ou professionnel. Si bien qu'il se contente de ce qu'il a et s'efforce de vivre en fonction de ses moyens, en bonne intelligence avec ses collègues, ses voisins, même s'ils sont des non-musulmans. Il n'est pas fanatique, et de fait on ne signale aucun pogrom, aucune manifestation antichrétienne, aux XVIe et XVIIe siècles. Juifs, Grecs et Arméniens de leur côté se gardent de toute action pouvant avoir un caractère de provocation contre les musulmans, de sorte qu'on peut affirmer que le climat humain de la ville est bon, même si parfois les conditions politiques ou économiques apportent quelque difficulté passagère." (p. 287)

"L'usage a prévalu en Occident de considérer le Turc comme un barbare, féroce, cruel, sanguinaire. A lire les récits des voyageurs européens qui ont visité Istanbul et parcouru l'Empire ottoman aux XVIe et XVIIe siècles, il n'y paraît guère. Ce qui ressort, au contraire, c'est l'absence de fanatisme à l'égard des étrangers, c'est le goût des belles choses, c'est la douceur de vivre : tableau idyllique, qui dépasse certainement la réalité, mais qu'on ne saurait sous-estimer, surtout si l'on compare la vie des Stambouliotes à celle de leurs contemporains de Paris, Londres et de quelque cité d'Occident. Il reflète une civilisation mal connue, mais qui n'en a pas moins été capable de faire de Constantinople-Istanbul la première ville du vieux monde, en un temps où l'Occident n'avait pas encore définitivement accaparé l'histoire..." (p. 308-309)