lundi 29 novembre 2010

Le panturquisme

Jean-Paul Roux, L'Asie centrale. Histoire et civilisations, Paris, Fayard, 1997 :

"Les deux grandes idéologies disponibles après la chute du communisme [en Asie centrale] et dont on est en droit d'espérer ou de craindre l'essor sont, à côté du nationalisme, et après lui, l'islamisme et le turquisme. (...)

Les idéaux panturcs se situent plus au niveau économique et culturel qu'au niveau politique. Il est remarquable que partout on réécrit l'histoire et que les études historiques prennent une des toutes premières places dans l'enseignement et la recherche. Après le dénigrement du passé, on exagère peut-être en voulant n'en voir que les bons côtés. Jadis Tamerlan était montré comme un monstre et seul Ulu Beg, en tant que savant, trouvait grâce dans l'esprit soviétique. Maintenant on exalte Timur en jetant pudiquement un voile sur ses méfaits. On a célébré le passé timouride en 1994 par des fêtes grandioses auxquelles on a donné une dimension internationale.

On parle beaucoup de l'intérêt qu'éveille la Turquie, mais il n'est pas nouveau et peut seulement s'exprimer publiquement. Est-il plus grand que celui porté par la Turquie aux turcophones d'Asie centrale ? De part et d'autre, on vise à un étroit rapprochement, et il ne fait pas de doute que le modèle turc paraît séduisant en Asie centrale : les choix que fera la Turquie, notamment celui de son adhésion à l'Europe ou de son retour éventuel à la chariat, peuvent se révéler décisifs pour l'orientation des républiques musulmanes de la CEI. Les chefs d'Etat se rendent visite. On organise des rencontres à tous les niveaux, des congrès, des débats. Un satellite turc diffuse ses émissions de télévision. Des bourses d'études sont offertes à des étudiants en Turquie. C'est pour se rapprocher de la Turquie que les jeunes Etats indépendants décident d'adopter son alphabet, l'alphabet latin (ce qui ne fera qu'un changement de plus puisque en quatre-vingts ans on est passé de la graphie arabe à la graphie latine (1924), puis à la cyrillique (1940)). Les Turcs investissent en Asie centrale, mais leurs moyens sont limités, et leurs investissements moins importants que ceux des Américains, des Allemands, des Japonais et des Chinois. De grands projets peuvent cependant avoir des incidences considérables, s'ils n'échouent pas... Le président turc, M. Demirel, en mai 1996, a signé un protocole d'accord avec l'Uzbekistan pour la création d'une voie ferrée exclusivement « turque » qui passerait par le Türkmenistan, traverserait la Caspienne par bateau jusqu'à Bakou, en Azerbaidjan, d'où elle gagnerait Kars pour se raccorder au réseau anatolien." (p. 437-438)

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000 :

"Le panturquisme a pris naissance dans l'Empire ottoman décadent et dans la Russie en révolution comme une ultime conséquence du nationalisme européen, comme une compensation des reculs et des défaites, en concurrence avec le panislamisme qui se révélait décevant et ne convenait guère à des libéraux, à des hommes qui se voulaient modernes et étaient imprégnés des idées de la révolution de 1789. Il ne fut guère illustré que par Enver Pacha, une des têtes de l'Empire pendant la Première Guerre mondiale, qui trouva une mort obscure, en 1922, en poursuivant son rêve dans les immenses étendues de l'Asie centrale alors secouée par le séisme du bolchevisme. L'ardeur relative que le panturquisme avait eue en Russie avant l'écroulement du tsarisme fut davantage contrariée par le panislamisme. Son but n'était pas d'ailleurs le regroupement de tous les turcophones du monde, mais la formation d'une république ouverte à ceux vivant dans les frontières de ce qui allait devenir l'URSS. Il fut vite arrêté par la volonté des autorités de ne pas créer un bloc turco-musulman et par l'institution de plusieurs républiques fédérées." (p. 26)

"Si l'on sonde un peu les coeurs, on se rend vite compte à quel point sont sensibles la conviction et la fierté qu'ont tous les Turcs d'appartenir à la turcicité. Les Turcs de Turquie montrent un intérêt évident pour les Turcs d'Asie centrale et proclament volontiers qu'ils se soucient peu que les Azéris relèvent du chiisme puisqu'ils relèvent aussi de la turcophonie. Les Turcs d'Asie centrale paient bien de retour les sentiments qu'on leur porte ; ils le faisaient déjà aux plus beaux jours du communisme, comme ils en ont donné maintes preuves publiques. pourtant, tout turcs qu'ils sont et qu'ils veulent être, ils semblent pris entre deux allégeances, l'une de coeur, l'autre de raison. Citoyens des Républiques créées artificiellement, sans vraies assises nationales, ils ont besoin pour affirmer leur existence, de se proclamer Azéris, Kazakhs, Kirghiz, Türkmènes, Ouzbeks, ce qui les met en porte à faux, non seulement avec la turcophonie, mais avec leurs nationaux relevant de groupes minoritaires turcophones et surtout iranophones. Toute affirmation nationale des Ouzbeks, en particulier, est ressentie comme hégémonique par les Tadjiks, voire par les Kazakhs ou les Türkmènes, et cela d'autant plus que Tachkent, capitale de l'Ouzbékistan (2,5 millions d'habitants aujourd'hui, deuxième ville du monde turc après Istanbul et Ankara), apparaît comme la métropole naturelle de l'Asie centrale.

Des relations étroites se sont cependant établies entre les Turcs de la CEI et Turcs de Turquie. Des centaines d'accords économiques, politiques, culturels (près de 400 déjà en 1998) ont été signés entre la Turquie, les Républiques d'Asie centrale et l'Azerbaïdjan. les sociétés privées de la première ont largement investi dans les autres (6,5 millions de dollars US), avec le souci de ne pas se laisser trop distancer par des pays dont les moyens sont supérieurs, les Etats-Unis, le Japon ou l'Europe occidentale. On multiplie les visites de chefs d'Etat, les entretiens, les congrès, parfois pour constater ce qui sépare autant que ce qui unit : dans les premiers temps, on avait cru pouvoir se passer d'interprètes, et on n'était arrivé qu'à ne pas se comprendre ! On tente aujourd'hui de fabriquer une langue commune. C'est pour se rapprocher des Turcs de Turquie et de l'Occident que les jeunes Républiques indépendantes ont décidé de remplacer les caractères cyrilliques par les latins : ce qui ne fera jamais que le quatrième alphabet utilisé en un siècle ! Des bourses sont offertes à des étudiants pour qu'ils viennent achever leur formation dans les universités du Bosphore ou en Anatolie. Un satellite turc diffuse des programmes de télévision.

Communauté linguistique et efforts de rapprochement peuvent déboucher quelque jour sur une « ligue turque », comme il y a une ligue arabe, ce qui ne serait pourtant pas une union. Le panturquisme, qui fut à la mode dans les premières décennies du XXe siècle, n'est pas mort, mais il semble relever quelque peu de l'utopie, bien que le mouvement du monde conduise à de grandes fédérations (et, paradoxalement en apparence, à un réveil de toutes sortes de nationalismes, tadjik, kurde, tchétchène, pour rester dans notre sujet) ; bien qu'il soit de plus en plus de difficile de demeurer isolé ; bien qu'une « Grande Turquie » puisse apparaître, du moins pour Ankara, comme une alternative à l'Europe. Mille difficultés se dressent devant elle dont la moindre n'est pas la dispersion, l'absence de frontières communes. L'Arménie sépare les Turcs « occidentaux », ceux de Turquie et d'Azerbaïdjan ; la Caspienne et le monde iranien séparent ceux-ci des Turcs « orientaux ». L'organisation de coopération économique (ECO), restructurée et élargie en 1992, a été obligée de tenir compte de la réalité géographique puisque les pays adhérents (Turquie, Azerbaïdjan, Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Türkmenistan, Iran, Tadjikistan, Afghanistan et Pakistan) sont turcs et iraniens (ou indo-iraniens)." (p. 417-419)