vendredi 3 septembre 2010

La tiédeur religieuse des Turco-Mongols

Léon Cahun, Introduction à l'histoire de l'Asie : Turcs et Mongols, des origines à 1405, Paris, Armand Colin, 1896, p. 66-68 :

"Les Turcs ni les Mongols n'ont jamais été des peuples religieux. « Turkman, Za'ïf ul iman — Turcoman, pauvre croyant », dit l'Osmanli. L'imagination religieuse, le zèle et l'enthousiasme si ardents chez les Arabes, les Iraniens, les Slaves, n'ont jamais éveillé l'apathie, échauffé la froideur des Turcs, des Mongols et des Mandchous. La religion la plus sympathique à leur quiétisme et à leur flegme est bien certainement le bouddhisme. Ils sont bouddhistes naturellement, par tournure d'esprit, par tempérament, sans effort. Le bouddhisme est le seul élément religieux dans lequel ils se meuvent avec aisance ; dans l'islamisme, ils sont gauches et empruntés. La littérature religieuse musulmane, en langue turque, est assez pauvre, la controverse, à peu près nulle ; les ouvrages de religion écrits par de vrais Turcs, en vraie langue turque, et non par des Iraniens, les ouvrages — ce sont tous des poèmes — qui montrent du style, de l'inspiration, sont imprégnés de l'esprit bouddhiste. Musulmans par la forme, bouddhistes par la pensée, sont les poètes religieux de vrai sang turc, quand ils ont du souffle et du naturel. Les autres singent gauchement les Iraniens et les Arabes, dont ils exagèrent les défauts, et dont ils ne comprennent pas l'inspiration passionnée. Assez mollement, sans enthousiasme et sans grande répugnance, les Turcs ont accepté d'autres religions que le bouddhisme ; ils sont devenus mages adorateurs du feu, manichéens, chrétiens nestoriens, musulmans, un peu au hasard, n'y comprenant pas grand'chose, indifférents à la controverse qui est contraire à leur placidité mentale et à leurs habitudes militaires de discipline ; les religions qu'ils ont définitivement adoptées, car plus d'une fois ils n'ont pas attendu la prescription du septième ancêtre pour en changer, ces Turcs les ont pratiquées loyalement, sans altération ni discussion, comme il convient à des gens qui appellent la civilisation, « obéissance » — voir le mot Oïgour — et la loi d'Etat, Yassak, « consigne ». Ils les ont défendues en honnêtes soldats, préférant, pour argument, celui que saint Louis recommande aux laïques contre les Juifs, l'épée dans le ventre. Mais quand on ne les provoque pas, ils ne tiennent pas à controverser. Le Mongol Meungké (Mangou Kàan) s'amuse bien à faire disputer moines bouddhistes, chrétiens et musulmans, devant lui, tenus en bride par la rigoureuse étiquette impériale, qui met une sourdine à leurs éclats de voix ; mais il leur interdit de se chamailler hors de sa présence, parce qu'ils feraient trop de bruit, et que le tapage est défendu au quartier impérial. Ces conférences pieuses finissent d'ailleurs par boire, après qu'on a bien argumenté. — « Et quand fut achevé, Nestoriens ensemble et Sarrasins chantèrent victoire, luiniens (bouddhistes) se taisant, puis allèrent boire tous copieusement. »

Avant l'introduction du mazdéisme (qui n'a, d'ailleurs, pas été de longue durée) chez les Turcs des marches iraniennes, du christianisme nestorien, puis de l'islamisme, chez ceux des marches occidentales de Chine et du Tian Chan Pé-lou, du christianisme, du manichéisme, enfin de l'islamisme et du bouddhisme chez ceux du Tian Chan Nan-lou, des confins militaires de Chine, et finalement chez les Mongols et les Mandchous des marches orientales, tous ces peuples ont eu des religions plus anciennes, originales, dont les rituels mandchous et les annales chinoises nous ont conservé quelques parties ; les Tchérémisses à l'ouest, les Yakoutes, les Turcs de l'Altaï, les Téléoutes, les Toungouzes, au nord et à l'est, les ont gardées, malgré beaucoup de modifications, encore suffisamment intactes ; leur substruction est parfaitement visible dans les légendes, les poèmes et les croyances populaires des Kirghiz, des Tatars de Sibérie, et d'autres islamisés, malgré le soin que le rigorisme musulman a mis à en détruire les traces. Bien qu'il ne soit pas possible d'établir la dogmatique, la classification et la chronologie de ces religions, on peut se faire une idée des principes généraux qui leur sont communs, et de leur physionomie au point de vue esthétique. Leur trait original et caractéristique est une très grande douceur, une tendresse familière de l'homme pour le monde qui l'entoure. C'est la religion aux champs, sans théologie, toute naïve et agreste."