jeudi 19 août 2010

L'irrésistible influence turque au sein de la société islamique médiévale

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 154-155 :

"Pour envisager une déturquisation des mercenaires [Mamelouks] au IXe siècle, il faudrait admettre qu'ils aient été étroitement mêlés à la population indigène ou qu'ils aient été achetés enfants et élevés dans la religion musulmane comme le seront plus tard les janissaires. Il n'en fut rien. Les miliciens étaient tenus à l'écart des querelles musulmanes. A Samarra, ils avaient leurs quartiers particuliers, vivaient groupés selon leur ethnie d'origine, et il leur était interdit de se mélanger à la population locale et de prendre femme en dehors du lot des jeunes filles turques que le calife achetait pour eux. Ibn Hawqal insiste sur le fait qu'étaient également recherchés en Asie centrale mâles et femelles, pourvu qu'ils fussent jeunes. Ce dernier point est d'importance, car la plus grande fidélité des femmes aux traditions ancestrales est une loi générale, et c'est un fait très musulman que la femme ne soit qu'un demi-membre de la communauté, c'est-à-dire qu'elle ait une éducation coranique rudimentaire et une faible participation à la vie sociale et religieuse. Son influence sur les enfants turcs nés en terre d'islam, dans l'Umma (communauté des croyants), en admettant les dispositions de ceux-ci à renier leur passé, n'aurait pu que les freiner. Or les auteurs musulmans, et au premier chef Djahiz, louent chez les Turcs, outre le courage et la simplicité, la fidélité au pays natal. Comme l'écrivait von Grünebaum, « leur violence émeut, mais plus encore leur résistance à l'assimilation ; leur attachement au pays où ils sont nés [...] ne traduit pas ici une simple nostalgie : il comporte au contraire de redoutables conséquences. Car les Turcs font passer la cohésion du groupe, même installé au cœur de l'islam, avant l'appartenance à la communauté islamique ».

Il est donc évident qu'il faut mettre au compte de leur influence la transformation profonde de la société islamique au IXe siècle, transformation dans tous les domaines, que le juriste, le sociologue, le théologien reconnaîtraient, comme l'historien de l'art quand il voit le renouvellement et l'essor de l'iconographie, le développement de l'art funéraire (en principe formellement condamné par la charia, mais qui finira par devenir une des plus hautes expressions du génie architectural musulman)."