vendredi 20 août 2010

Les traits du caractère turc

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 19-20 :

"Peut-on parler de qualités et de défauts ethniques, des traits dominants ou de fortes tendances du caractère turc, alors que nous avons affaire à des hommes dont nous soulignons la variété ? Que peut-il y avoir de commun entre un Yakoute chasseur forestier de la Sibérie, un Kazakh éleveur de la steppe, un agriculteur du Sin-kiang et un citadin istanbouliote ? Comment peut-on considérer qu'il existe une filiation entre un guerrier hunnique, un caravanier de Mongolie au VIIIe siècle, un moine bouddhiste des oasis du Turkestan au Xe, un mystique musulman du XIIIe, un général ottoman qui guerroie en Europe au XVIe, un corsaire barbaresque du XVIIIe, un chaman de l'Altaï contemporain, le poète communiste Nazim Hikmet ou le cinéaste de Yol ?

Certes, les conditions de vie ne sont pas du tout les mêmes au cours de deux mille ans et d'un bout à l'autre de l'Eurasie. Les contextes politiques, économiques, culturels ont radicalement changé. Mais des traditions demeurent. J'ai moi-même retrouvé chez des paysans turcs d'Afghanistan, chez des nomades et des sédentaires d'Anatolie, des rites que mettent en évidence des textes écrits en Sibérie méridionale dans les derniers siècles du Ier millénaire de notre ère. Des comportements restent identiques, qui donnent certaines de leurs spécificités aux sociétés ouïghoures du haut Moyen Age, au royaume des Khazars de la Caspienne, au khanat de la Horde d'Or et à l'Empire ottoman : solidité physique et morale à toute épreuve ; haute dignité ; respect de la parole donnée ; implacabilité envers les traîtres ; absence de tout racisme ; esprit militaire accentué et vertus qui y répondent : goût de l'offensive, solidarité entre combattants, obéissance absolue au chef, mépris de sa vie et de celle des autres ; sens de l'administration, de la comptabilité ; goût pour les archives ; grande perméabilité des classes sociales pourtant fortement structurées ; amour du mécénat ; grandioses ambitions architecturales ; étonnante position sociale des femmes que la conversion à l'islam ne parviendra que lentement à gommer ; crainte des prêtres et souci d'organiser les Eglises ; tolérance ; inlassable curiosité religieuse ; goût égal pour la mystique et sorte d'incrédulité railleuse. C'est à peine si nous osons dire que la mentalité étant le reflet de la langue (ou la langue le reflet de la mentalité), ces traits découlent seulement des caractéristiques de la langue turque."