jeudi 19 août 2010

Le monde turc, un monde humainement et matériellement riche

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 413-415 :

"Dans les années 1920, le monde turc semblait condamné à disparaître. Depuis la Méditerranée jusqu'au cœur de l'Asie centrale, les Turcs ont retrouvé la vie. Les Turcs étaient quelque 30 millions ou 32 millions en 1920 ; ils sont aujourd'hui, approximativement, 150 millions et, à la fin du premier quart du XXIe siècle, ils seront aux alentours de 200 millions. Ils sont souverains dans six républiques couvrant 4 686 000 km 2, soit un peu plus de huit fois la France, à peu près autant que toute l'Europe continentale à l'ouest des frontières de l'ancienne Russie (Ukraine, Biélorussie, Lituanie). Ils sont autonomes (au moins de nom) dans six autres Républiques (Tchouvachie, Tatarstan, Bachkirie, Touvas, Yakoutie, Sin-kiang). Ils occupent en outre de vastes territoires sous domination étrangère, principalement en Iran.

Il y a évidemment une certaine disproportion entre les surfaces occupées et le nombre des hommes qui y vivent, puisque la densité, inégalement répartie, s'établit en moyenne à 31 habitants au kilomètre carré, chiffre en définitive élevé si l'on prend en considération les zones montagneuses, steppiques et désertiques. 150 ou 200 millions d'individus ne représentent pas grand-chose sur une Terre surpeuplée. De leur génie ils ont donné maintes preuves au cours de deux millénaires, du Pacifique à la Méditerranée, et si le passé est garant de l'avenir on peut s'attendre à ce qu'ils en fournissent d'autres, sans jamais cependant pouvoir retrouver la première place qu'ils durent, je l'ai dit, à la suprématie absolue de leur cavalerie.

Des chances, les Turcs n'en manquent pas non plus. La Turquie tient les Détroits dont la valeur stratégique demeure. Située au point de rencontre de l'Europe et de l'Asie, elle est un pont entre les deux continents, position qu'elle a confortée en se voulant à la fois laïque, européenne et musulmane, et l'on doit souhaiter qu'elle persévère dans cette voie.

Dans l'Iran qui se cherche encore en tant que République islamique, le bloc azéri pèse lourd, comme il ne manque pas de le rappeler. Il serait bien étonnant que ne pèsent rien les tribus turques habituées depuis des siècles à faire et à défaire les trônes.

En Chine, les Ouïghours sont des pions de quelque importance dans la partie qui se joue pour décider du sort de l'Asie centrale. Menacés d'être submergés par les masses han, de se siniser (sort que subissent, apparemment au moins, leurs frères du Kan-sou (Gansu)), ils peuvent cependant survivre et renaître si l'on se sert d'eux comme exemple d'une réussite à proposer aux Républiques islamiques de la CEI (d'une réussite qui pourrait avoir lieu). Les Républiques turcophones issues de l'URSS possèdent des richesses minières considérables (fer, zinc, cuivre, charbon, or, argent), et surtout du pétrole et du gaz, peut-être des réserves à compter parmi les plus grandes qui soient au monde (même si les estimations des années 1996 sont révisées aujourd'hui à la baisse). De plus en plus, on envisage de recréer l'antique voie de communication internationale qu'on nommait au XIXe siècle la « route de la soie ». Des oléoducs partant des gisements pétroliers pourraient aller vers l'est, vers le sud, vers l'ouest, par des tracés que l'on discute, pour lesquels on se dispute. La voie ferrée du Sin-kiang devrait devenir l'épine dorsale du grand axe de communication reliant l'Extrême-Orient à l'Extrême-Occident. Son utilité et ses avantages sont évidents : l'Asie centrale et ses richesses seraient désenclavées ; le trajet entre les grandes villes et les grands ports de l'Asie orientale et ceux de l'Europe ne serait plus que de 10 000 kilomètres (contre 15 000 pour le Transsibérien, grevé par les froids hivernaux et par son éloignement du sud de la Chine et de l'Asie du Sud-Est, et contre 20 000 par la voie maritime du canal de Suez). Le gain de temps serait d'environ 50 %, le coût inférieur de quelque 20 %."