vendredi 16 juin 2017

Kémalisme : les théories raciales au service de la paix




Dimitri Kitsikis, "Les projets d'entente balkanique 1930-1934", Revue historique, volume 489, janvier-mars 1969, p. 119-120 :

"Le député grec Léon Maccas en voyage en Turquie envoya à Vénizélos une note qui résumait une longue conversation qu'il avait eue avec le Président de la République turque à Ankara, le 6 mai 1931 : « Mustafa Kémal (écrit Maccas) m'a exposé une théorie qui semble lui être chère concernant l'origine commune des Grecs et des Turcs. A ce sujet, il a souligné la joie que lui a procurée la défense de cette même théorie par le Grec M. Moschopoulos et il m'a prié de faire le nécessaire pour que lui soit envoyé le plus rapidement possible le texte complet de la conférence en question que M. Moschopoulos a faite à Athènes ».

Dans des souvenirs sur cette rencontre qu'il publia quelques années plus tard, M. Maccas écrit : Kémal était « l'apôtre... d'une espèce de vaste Empire gréco-turc en Orient, d'un Empire dualiste à deux capitales administratives et avec, comme capitale spirituelle, cette ville auguste qui fut tour à tour Byzance, Constantinople, Istanbul et qui sera toujours, de par sa position géographique même, la ville reine d'un monde oriental tout entier... Ce n'était plus le Pierre le Grand de la Turquie que j'avais devant moi c'était plutôt un Victor Hugo chantant de nouvelles Orientales ».

Les Documents diplomatiques français reproduisent une dépêche de 1932, du chargé d'affaires de France en Turquie qui déclare : « Vivant, selon les apparences, détaché des préoccupations qu'occasionnent à ses ministres les difficultés de l'heure présente, Mustafa Kémal pacha, depuis plusieurs mois déjà, réserve son attention presque exclusive aux problèmes de l'histoire et des origines du « turquisme ».

Enfin le Times, au lendemain de la signature à Ankara du premier accord gréco-turc, dont il se réjouit, remarque le 12 juin 1930 dans son éditorial : « Les Grecs et les Turcs ont d'importants intérêts communs. Ce n'est pas une simple coïncidence si leurs territoires mis ensemble, correspondent presque exactement à l'Empire byzantin de la fin du Xe siècle quand les armées de ses provinces européennes et asiatiques commandées par un César d'Asie Mineure repoussèrent les envahisseurs russes à Dorystolon et Preslava ». Et l'année suivante, M. Arnold Toynbee, l'historien, écrit dans son Annuaire des Affaires internalionales que « si des hommes d'Etat vivant en 1930 ont pu prétendre avoir « fait l'histoire » ce sont bien Mustafa Kémal et Eleuthère Vénizélos »."

Voir également : La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"
  
Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

La sous-estimation méprisante des Turcs

jeudi 15 juin 2017

Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki




Nathalie Clayer et Xavier Bougarel, Les musulmans de l'Europe du Sud-Est. Des Empires aux Etats balkaniques, Paris, IISMM-Karthala, 2013, p. 58 :

"Une petite partie des élites musulmanes balkaniques commence à être sensible par ailleurs à un certain turquisme ou panturquisme, inspiré par l'image des peuples turcs pris dans un continuum de l'Asie centrale jusqu'à l'Europe centrale, que la turcologie occidentale est en train de forger. Dans la diffusion de ces nouvelles idées, les étudiants de l'Empire qui vont en Europe occidentale à partir du milieu du XIXe siècle jouent un rôle, aux côtés d'exilés hongrois et polonais, réfugiés dans l'Empire après l'échec des révolutions de 1848. Mustafa Celaleddin Pacha, un Polonais converti à l'islam, publie en 1869 à Istanbul un ouvrage en français, intitulé Les Turcs anciens et modernes, où il souligne la proximité ethnique des Européens et des Turcs, qui appartiendraient à la branche « touro-aryenne » de la race aryenne."

Johann Strauss, "Le livre français d'Istanbul (1730-1908)", Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 87-88, septembre 1999, p. 285-286 :


"La théorie de [Louis] Charrel selon laquelle « les langues touraniennes sont des langues ariennes, dont la grammaire, les racines et les procédés de dérivation sont ariens » convenait en tout cas parfaitement aux idées en vogue dans certains milieux intellectuels ottomans de cette époque. D'ailleurs, dans une perspective plus globale, cette idée avait déjà été émise dans un autre ouvrage, également publié en français à Istanbul en 1869. Il s'agit du fameux livre de Mustafa Celâleddin (Moustapha Djelaleddin, Konstanty Borzecki, 1826-1876) intitulé Les Turcs anciens et modernes, livre dédié par l'auteur au sultan Abdülaziz (J. Latka, 1993). Dans cet ouvrage Mustafa Celâleddin essaie de démontrer que non seulement les Turcs sont de même race que les peuples qui habitent l'Europe mais que ce sont aussi les « Touro-Ariens » qui ont créé la civilisation de l'Occident. Pour l'Empire ottoman, secoué par la question des nationalités, ces idées sont fort intéressantes. En effet, poursuit l'auteur, « pourquoi nier que l'intérêt du sang et de la race doit nous lier tous, chrétiens et musulmans, dans un corps compact et puissant (M. Djelaleddin, 1869, 29) ! » Cet ouvrage, qui fut imprimé à Paris dès l'année suivante, eut une forte résonance sur ses contemporains. Notons qu'un exemplaire de l'édition parisienne est même conservé dans la bibliothèque privée de Mustafa Kemal Atatürk.

Mustafa Celâleddin Pacha est probablement aussi l'auteur d'autres ouvrages publiés à Istanbul. Dans son livre, il fait allusion à deux d'entre eux, l'un intitulé La guerre moderne (La tactique ?), l'autre Les influences russes et occidentales en Orient. Quoiqu'il en soit, Mustafa Celâleddin Pacha figure sans aucun doute parmi les personnages les plus remarquables issus de la communauté polonaise, dont les membres avaient trouvé refuge dans l'Empire ottoman après les différentes révolutions survenues en Pologne au cours du XIXe siècle. Ces Polonais, tant convertis que non-convertis, jouèrent un rôle considérable dans l'histoire intellectuelle de la Turquie (R. Davison, 1973, 76-77). Comme leur langue de culture était le français, certains d'entre eux, comme Mustafa Celâleddin, prirent même une part active dans la fondation du lycée Galatasaray."

Voir également : L'immigration des réfugiés politiques hongrois et polonais dans l'Empire ottoman

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane

Franciszek Henryk Duchinski (historien polonais originaire de Kiev)

Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais)

Les patriotes hongrois de 1848 et la Turquie ottomane

Süleyman Hüsnü Paşa et les prémices du nationalisme turc

mercredi 14 juin 2017

Süleyman Hüsnü Paşa et les prémices du nationalisme turc




Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 168-177 :

"Süleyman Hüsnü Paşa est né en octobre 1838, à Istanbul, dans le quartier de Mollagüranî, proche de la mosquée Süleymaniye. Il était le fils de Es-Seyyid Mehmed Hâlid Efendi, un sucrier, dont le grand-père était ağa des janissaires. Tout enfant, il alla à l'école du quartier à Darülmaârif, où il fit la connaissance de Nâmık Kemal, puis suivit ensuite les cours de la mosquée de Beyazıd. A l'âge de quinze ans, en 1853, il entra au collège militaire [askeri idadî] de Maçka pendant trois ans, puis poursuivit ses études à l'école de Guerre où il fut admis en 1856. Il en sortit en 1859 avec le grade de lieutenant en second [teğmen]. II fut alors envoyé dans le deuxième corps d'armée à Novi Pazar, en Bosnie, puis il fut transféré en Herzégovine où il fut promu sur le champ de bataille au grade de lieutenant [mülazım evvel], en 1861. En août de la même année, il devint capitaine. Lorsque les combats en Albanie finirent en 1863, il revint à Istanbul où il fut affecté à la garde impériale. Il continua à montrer des mérites militaires particuliers et fut promu adjudant major. C'est à cette période qu'il commença à révéler ses qualités intellectuelles par l'étude de la langue arabe et de la religion. Il suivit les cours de Şehri Ahmed Nuzhet Efendi, le président du tribunal d'Eyüp et publia son premier ouvrage en 1864 : une traduction en turc du traité d'Akkirmani sur la volonté personnelle. Envoyé à Afyon, près d'Izmir en 1865, il passa plusieurs mois à entraîner des troupes destinées à la Crète. Puis, fut affecté dans l'île, au début de l'année 1866, pour commander un bataillon. Il y resta plus de deux ans servant sous les ordres du commandant en chef Ömer Lütfî Paşa, puis de Hüseyîn Avnî Paşa, avec lequel il ourdit plus tard la déposition du sultan Abdülazîz.

Il revint à Istanbul, en 1869, avec le grade de lieutenant-colonel et comme instructeur en littérature et en composition de lettres l'histoire à l'Académie militaire. Mais son séjour à Istanbul fut de courte durée, à cause des événements survenus au Yémen, où il fut dépêché à l'état-major de Redîf Paşa, en décembre 1870. En avril 1871, promu colonel [miralay], il revint au mois d'août à l'école de Guerre pour y enseigner la littérature et l'histoire. Général de brigade en juillet 1872, il fut nommé directeur adjoint des écoles et de l'Académie militaires. Un an plus tard, il en devint le directeur. Il se consacra aussi à la préparation du programme des écoles et des collèges militaires. (...)

C'est à cette période que Süleyman Paşa commença à fréquenter le salon de son voisin à Çamlıca, Abdurrahman Samî Paşa, où se rencontraient des intellectuels Ottomans. Il semblerait qu'il soit devenu membre de la Nouvelle Société Ottomane, et responsable d'une cellule.

Sa bonne réputation d'éducateur le fit choisir par la Société d'éducation islamique [Cemiyet-i Tedrisiye İslamiye] comme directeur de Darüşşafaka [école des orphelins], fondée en 1865. Il s'attela à la révision des programmes des écoles militaires qu'il calqua sur les standards européens. Il persuada les autorités ottomanes d'ouvrir de nouvelles écoles militaires et pas seulement dans la capitale de l'Empire. Neuf virent le jour à Istanbul, une à Damas et une autre à Baghdad. Il prépara aussi le programme d'une école des enseignants des écoles militaires, nouvellement créée, qui était placée sous sa responsabilité.

Il joua un rôle majeur lors de la déposition du sultan Abdülazîz. Promu au grade de général de brigade [ferîk] par le sultan Murâd V, il ne resta que peu de temps à Istanbul. La guerre déclarée le 30 juin 1876 par la Serbie à l'Empire ottoman, il fut envoyé à Sofia comme général d'état-major et conseiller du généralissime [serdar] Abdülkerîm Paşa. Lorsque Süleyman Paşa rentra à Istanbul, il fut nommé par le nouveau sultan, Abdülhamid II, membre de la commission relative à la constitution [kamun-i esâsî] présidée par Midhât Paşa. Il rédigea l'un des vingt brouillons de la constitution soumis à cette commission. Le 6 décembre, lorsque le cabinet approuva la dernière mouture de 119 articles, le sultan le consulta, ainsi que İngiliz Saïd Paşa et Küçük Saïd Paşa pour présenter leurs observations.

Le sultan, qui cherchait à éloigner progressivement tous ceux qui avaient participé à la déposition du sultan Abdülazîz, supprima les « asakir-i mülkiye taburları » [bataillons d'étudiants des sciences politiques] sous la protection de Midhad Paşa à Istanbul. Ziyâ Bey, qui avait organisé ces bataillons fut envoyé avec le grand vizir à la préfecture de Syrie. Quant à Süleyman Paşa, il fut promu au grade de maréchal le 3 février 1877 et nommé commandant de la Bosnie-Herzégovine à la place d'Ahmed Muhtar Paşa, en décembre 1878, pour l'éloigner d'Istanbul. Le sultan avait au préalable essayé de le faire affecter à un poste sans rapport avec ses compétences au Hedjaz, en Iraq ou en Arabie. Il ne put passer outre l'opposition de la chambre des députés à cette affectation.

Lors de la guerre turco-russe de 1877-1878, il arrêta l'ennemi à Şipka, en Bulgarie. Ce succès le fit connaître comme le héros de Şıpka et il fut proclamé gâzî. A l'issue de cette victoire, il fut nommé en septembre 1877 à la tête de l'armée du Danube, puis des armées des Balkans, puis à l'Etat-major. Il fut ensuite affecté au conseil de Guerre [Harp Dîvânı]. En tout, il participa à quatre-vingt-quatre batailles. Mais il fut arrêté et son titre de maréchal lui fut retiré, car il n'avait pu empêcher l'occupation d'Edirne. (...)

Rendu responsable de la défaite des armées ottomanes à l'issue de la guerre, en 1878, il fut déféré devant une cour militaire. Son jugement (qui dura une année) est l'un des nombreux procès de l'après-guerre par lesquels le nouveau sultan Abdülhamîd II élimina certains personnages indésirables. Il semblerait que les proches du ministre de la Guerre Hüseyîn Avnî Paşa (qui avaient joué un rôle de premier plan lors de la déposition du sultan Abdülazîz) étaient particulièrement visés. Le général Süleyman Paşa faisait partie des officiers généraux qui étaient du complot. Directeur de l'Ecole militaire, il donna l'ordre aux élèves de l'Ecole de prendre les armes. Il commandait la première colonne composée du bataillon de l'Ecole militaire qui descendit vers Beşiktaş pour entourer le palais de Dolmabahçe. De par ses idées progressistes (proches des Jeunes Ottomans) et ayant aidé à l'accession de son frère Murâd V au pouvoir, il était vu comme un danger par le nouveau sultan qui pratiqua de véritables épurations au début de son règne afin d'étouffer tout germe d'opposition. Arrêté le 16 février 1878, il fut détenu à la prison de Taşkışla, à Istanbul, jusqu'à son jugement, le 20 février 1879.

Ses titres lui furent retirés et il fut condamné à l'exil à vie par la cour militaire, sans en préciser le lieu. Mais sa sentence fut réduite par le sultan Abdülhamîd II en une peine de bannissement d'une durée théorique de six ans assignée à Baghdad. Elle lui fut communiquée le 20 février 1879. Exilé à Baghdad en 1879, il y décéda quatorze ans plus tard, toujours proscrit. De nombreux officiers de l'ancienne génération et détracteurs du modèle français furent ainsi écartés. (...)

Maréchal de son état, il était aussi écrivain et poète, connu dans les domaines de la littérature, la langue et l'histoire. Dans le domaine militaire, il avait la réputation d'être un commandant dynamique, animé de l'esprit d'offensive, ce qui n'était pas si fréquent à son époque. Homme de terrain et homme de pensée, il s'impliqua aussi dans les affaires politiques, ce qui causa sa chute.

Homme de science, il a rédigé de nombreux ouvrages pédagogiques. Lors de l'ouverture de nouvelles écoles secondaires [rüşdîye], il joua un rôle important dans le choix de programmes scientifiques modernes. Ces ouvrages avaient trait à la littérature, l'éloquence et la grammaire de la langue turque notamment. Il accorda une place importante à la littérature française et aux idées de la révolution française qui bercèrent alors les étudiants de l'école militaire. Ces livres de littérature européenne diffusèrent les idées libérales et occidentales. Ses idées de patriotisme et de nationalisme se retrouvent dans ses divers écrits. La notion de patrie [vatan] développée par les Jeunes Ottomans fut enseignée dans les écoles militaires grâce à Süleyman Paşa. Il introduisit, pour la première fois, à côté des cours d'histoire de l'Empire ottoman et de l'Islam, des cours sur l'histoire des Turcs anciens. (...)

Namık Kemal et Süleyman Paşa ont été liés par l'amitié tout au fil de leur vie. Ils se connurent à l'école primaire, à l'école du quartier à Darülmaârif, à Istanbul. Bien que souvent séparés, ils entretinrent les liens de l'amitié, qui furent renforcés par ceux de l'engagement politique. Les échanges épistolaires ont été le moyen de maintenir le contact entre eux. C'est ainsi qu'ils ont échangé une riche correspondance, d'autant plus que leurs deux vies s'achèveront en exil dans deux régions éloignées de l'Empire, l'un à Midilli, l'autre à Baghdad. Ces missives devaient passer par des mains amies car ils étaient tous deux sous haute surveillance, et leurs échanges furent, par la force des choses, espacés.

Namık Kemal encouragea son ami à rédiger ses mémoires à l'instar du général Dupont qui termina sa vie en prison, dans le style des mémoires militaires français. Il écrirait l'histoire de « la guerre de 93 » [93 harbi] pour qu'on puisse en tirer des enseignements. Namık Kemal insista pour que Süleyman Paşa prenne la plume afin de témoigner sur cette guerre car il y avait joué un rôle central. Il possédait une riche collection de documents concernant les batailles de la guerre russo-turque de 1877-1878. Süleyman Paşa les conservait dans un coffre. Lors de son arrestation, le 16 février 1878, il les mit en sécurité en les remettant à l'amiral Commerel. Ensuite, ils furent remis au général de brigade, le ferîk Hüseyîn Paşa, qui les conserva dans sa maison à Istanbul. Puis, ces documents furent remis au membre du conseil de guerre chargé de préparer l'accusation. Afin que sa défense puisse les utiliser, ils furent placés sous la protection de gardes armés au ministère de la Guerre [Bab-ı Seraskerî]. Mais le 3 avril 1878, le coffre fut dérobé. Lorsqu'il rédigea ses mémoires, il s'appuya sur ces documents qui lui avaient été remis à Baghdad. Il les écrivit avec beaucoup de courage car il savait qu'ils ne pourraient être publiés de son vivant et n'avait aucune assurance qu'ils puissent l'être après son décès. Il commença à s'atteler à la tâche en mars 1880.

Des ouvrages publiés à l'étranger relatèrent la vie de Süleyman Paşa. Namık Kemal avait notamment de l'estime pour le livre en allemand Serail und Hohe Pforte. Enthüllungenen über die jungsten Ereignisse in Stambul. Une centaine de pages étaient consacrées à la participation de Süleyman Paşa à la guerre des Balkans de 1877-1878, à ses mémoires et à son procès. Des passages furent traduits en français et envoyés à Süleyman Paşa qui les lut."

Voir également : Le réformisme du sultan Mahmut II

Les Tanzimat

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme

mardi 6 juin 2017

La Turquie d'Atatürk et les salafistes-wahhabites du monde arabe




Jacques Benoist-Méchin, Ibn-Séoud ou la Naissance d'un royaume, Bruxelles, Complexe, 1991, p. 292 :

"Car Ibn-Séoud s'était assigné un triple objectif : unifier le territoire de la péninsule, restaurer la vraie Foi et faire de l'Arabie une nation moderne. Le premier point était à peu près atteint. Le second était en voie de réalisation. Mais le troisième restait encore enfoui au fond de l'avenir1. (...)

1. Ce « troisième point » du programme séoudite était manifestement inspiré par les exemples de l'U.R.S.S. et de la Turquie kémaliste."


"Le Pèlerinage et le Congrès du Hedjaz", Bulletin périodique de la presse turque, n° 45, 12-14 juillet 1926, p. 12 :

"Abd-el-Aziz Ibn Séoud, prince des Wahabites, qui occupe le Hedjaz a adressé une invitation aux Etats musulmans en général, et à la Turquie, en particulier, à l'effet de participer au Congrès qui doit régler notamment la question du pèlerinage et déterminer le statut administratif du Hedjaz.

L'officieux Hakimiyèt-i-Milliyè du 13-5 commente favorablement cette décision, montrant que les Wahabites étaient disposés à respecter une institution contre laquelle ils ont professé une hostilité restée célèbre dans l'histoire. Il ajoute que les Turcs feront le pèlerinage de la Mecque comme par le passé. Ils accompliront, cependant, ce devoir religieux, sans être mus, comme souvent jusqu'ici, par une superstition vulgaire, mais avec la conscience d'un acte de solidarité morale avec leurs coreligionnaires musulmans.

Le 20 mai, Agha Oglou Ahmed, signataire de cet article, répond aux critiques qu'il a provoquées, en disant qu'occidentalisme ne veut pas dire athéisme.

Le gouvernement turc a désigné comme délégué Edib Servet Bey, député de Constantinople. La délégation russe, de passage à Constantinople, a adressé un télégramme de remerciements pour les facilités de passage qui lui ont été accordées. Ce télégramme est signé par Riza-ed-din, chef de la délégation, et Abdurrahman, secrétaire.

Le Congrès a ouvert ses séances le 7 juin, sous la présidence de Cherif Adnan Pacha. Le délégué turc n'a pu s'embarquer que le 13. Chevket Bey, le nouveau représentant diplomatique turc à la Mecque est parti dès le 17 mai pour rejoindre son poste via Alexandrie.

Le nouvel ambassadeur de l'Afghanistan, le général Djeïlâni Khan est parti le 31 mai comme délégué de son pays au même Congrès."


"Le congrès du Hedjaz", Bulletin périodique de la presse turque, n° 46, 27-28 octobre 1926, p. 14-15 :

"Le délégué turc au congrès du Hedjaz, Edib Servet bey (voir le Bulletin Périodique de la Presse Turque n° 45) est rentré à Constantinople le 25 juillet.

Au rédacteur du Yèni-Sès (26-7) qui s'étonnait de le voir déjà de retour, le délégué a répondu que le Congrès avait terminé ses travaux, consistant à réglementer pour l'avenir le pèlerinage. Les délégués des Musulmans de Russie devaient prendre le courrier suivant.

Edib Servet bey est enchanté de l'accueil qui lui a été fait : l'arrivée du représentant de la Turquie était attendue avec impatience et on avait retardé, à son intention, l'assemblée générale. En s'associant à cette manifestation, la Turquie a pu montrer au monde musulman, que, contrairement aux imputations de ses ennemis, elle n'a pas rompu en visière avec la religion. Le résultat le plus important du Congrès c'est le renforcement de la solidarité musulmane. Le délégué turc a fait un grand éloge de l'activité d'Ibn-Séoud. Il ne faut attribuer nulle créance aux bruits d'après lesquels la Mecque et Médine auraient été brûlées ou détruites.

Ibn-Séoud a de nombreux partisans en Turquie, non seulement parce qu'il a éliminé le roi Husseïn, peu turcophile, mais parce que les doctrines des Wahabites s'accordent sur certains points tout au moins avec celles de la Révolution turque.

C'est ainsi qu'Oemer Riza, signataire d'articles intitulés « A l'horizon de la politique », parus dans le Vakét des 28-7 et jours suivants, fait remarquer que leur attitude hostile à l'égard du culte des saints et des tombes s'accommode fort bien des mesures prises au congrès du Hedjaz.

Le même auteur, dans un article du 26-6, fait remarquer que la Révolution turque, qui avait produit une impression si négative sur le monde musulman en supprimant il y a trois ans le khalifat, commence à être appréciée dans l'Islam. Un poète égyptien célèbre, Ahmed Chawki, chante maintenant avec enthousiasme la gloire de cette révolution. D'ailleurs, dit Oemer Riza, l'échec inévitable du congrès du khalifat en Egypte montre combien la Turquie avait raison : ce congrès n'est même pas arrivé à s'entendre sur la signification de ce terme. Or malgré l'absence du khalife, la religion est vénérée et pratiquée avec la même dévotion qu'avant.

Ces observations ne sont pas sans intérêt, car elles montrent que la Turquie pourrait, si son prestige international s'accroît, jouer le rôle d'Etat musulman moderne sur lequel les réformateurs de l'Islam pourraient chercher à s'appuyer.

L'accueil très courtois fait à la délégation turque par Ibn Séoud pourrait être symptômatique à cet égard.

Il n'a pas semblé inutile, dans ces conditions, de donner, en les résumant ci-après, des renseignements sur le congrès de Hedjaz d'après les articles précités de Vakét et d'après celui de l'Ikdâm du 14-7.

Le congrès a été ouvert par Ibn Séoud, souverain du Hedjaz et sultan du Nedjd. Il a prononcé un discours dans lequel, après avoir fait le procès de l'administration du roi Husseïn, il invitait les délégués à exprimer librement leur opinion, en évitant toutefois les allusions aux discordes politiques internationales.

Les séances ont été tenues en deux périodes, l'une avant, l'autre après la fête des Sacrifices et du pèlerinage (21 juin).

Durant la première période, il y avait 79 délégués, dont 6 pour l'Egypte et le Soudan, et les autres venant des Indes, de Java, de Palestine, de Syrie, de Nedjd et de l'Assir. Les représentants de la Turquie, de l'Afghanistan et de la Perse n'étaient pas encore arrivés. Il y avait en outre 157 invités.

L'assemblée était réunie dans un bâtiment servant habituellement de caserne. Aux murs des inscriptions tirées du Coran incitaient l'assistance à pratiquer la solidarité : « Le Musulman est pour le Musulman comme un mur de soutien. » « Les croyants sont frères », etc.

Suleyman-el-Nadawi a été élu président du congrès par 32 voix contre deux membres de la délégation russe Ziya-ed-dîn et Fakhr-ed-dîn, qui avaient réuni 20 voix chacun. Les délégués hindous avaient proposé la présidence à la Turquie, mais le délégué turc n'était pas encore arrivé à ce moment.

Dans sa deuxième séance, le congrès a pris les décisions suivantes :

Le congrès s'appelle « Congrès de tous les Musulmans ». Il sera tenu une réunion par an à la Mecque ou dans un pays musulman indépendant, en vue de renforcer l'esprit d'unité parmi les musulmans, de les encourager dans la voie du progrès social, religieux, littéraire, économique, d'assurer la sécurité, la prospérité et une administration moderne au Hedjaz. Les pays et régions musulmanes reconnus par ce congrès sont au nombre d'une trentaine : Afrique du Sud et de l'Ouest, Afrique Orientale, Afghanistan, Amérique du Sud, Musulmans d'Europe, Perse, Turquie, Tunisie, Java, Soumatra, Alger, Abyssinie, Hedjaz, Etats du Golfe Persique, Rif (Rifistan), Zanzibar, Soudan, Syrie, Chine, Tripoli de Barbarie, Irak, Palestine, Congo, Maroc, Egypte, Malaisie, Ceylan, Nedjd, Indes, Yemen (ces pays sont énumérés selon l'ordre alphabétique de leurs noms en arabe). Le Hedjaz, en sa qualité de pays saint par excellence, disposera de trois voix dans les congrès.

Dans la 3e séance, on a décidé de percevoir dans tous les pays musulmans les revenus des fondations pieuses dites des « deux villes saintes » (harèmèyn) et d'obtenir la restitution du chemin de fer du Hedjaz, construit avec l'argent des musulmans et dont l'administration doit être organisée en conséquence.

Cette décision, ainsi que la mention du Rif parmi les nations musulmanes, paraît être celle qui vise le plus directement les intérêts français.

D'après Oemer Riza, un règlement a été élaboré relativement au culte des tombes.

Le délégué turc a prononcé à son arrivée un discours où il complimentait le gouvernement d'Ibn-Séoud « qui a été envoyé par la providence pour venger les Turcs des tortures subies sous l'ancien gouvernement ».

Il s'est excusé de son retard dû « à des causes politiques » et a fait observer que la loi organique élaborée pendant son absence contenait des dispositions contraires à ses instructions. Il demandait une nouvelle discussion.

Le congrès de la Mecque a pris fin le 5 juillet. Avant de se séparer il avait décidé la restitution au Hedjaz d'Akaba, mais les délégations turque et afghane s'y opposèrent.

Le Druze Chékib Arslan, bien connu pour son activité antifrançaise en Syrie, avait fait fonction de secrétaire général."


"La Politique turque en Asie", Bulletin périodique de la presse turque, n° 48, 1er-2 février 1927, p. 11 :

"Le 23 octobre, Suleïman Chukri Bey, représentant de la Turquie au Hedjaz, a remis ses lettres de créance au roi Ibn Seoud, à la Mecque. Il a prononcé, en arabe, un discours amical auquel a répondu Youssouf Yass, directeur adjoint des Affaires Etrangères (Hakimiet-i Millié, 22-11)."


"Hedjaz.", Bulletin périodique de la presse turque, n° 92, 12-14 septembre 1932, p. 18-19 :

"L'Emir Faïçal, prince héritier et ministre des Affaires étrangères du Hedjaz, est arrivé à Istamboul le 8 juin. Reçu par le vali Mouhiddin Bey, un délégué du ministre des Affaires étrangères, Refik Assim Bey, Kenan Bey, chef de la 4e section de la police, et les hauts fonctionnaires du Consulat soviétique, il s'est rendu directement au Péra-Palace Hôtel. Il a déclaré à la presse qu'en raison de sa situation financière, le Hedjaz ne pouvait avoir de représentation permanente dans les pays qui l'ont reconnu ; la délégation dont il est le chef les visite successivement dans l'ordre que voici : Italie, U.R.S.S., France, Grande-Bretagne, Hollande, Allemagne, Pologne, U.R.S.S., Turquie, Perse, Irak. Entre la Turquie et le Hedjaz, qui ont conclu un traité il y a trois ans, les relations sont excellentes. L'Emir a ajouté :

« Je viens en Turquie que j'aime tant en qualité de délégué de mon pays ; je ne me considère point pour cela comme étranger dans un pays avec lequel nous avons partagé de longues années une vie fraternelle et pour lequel j'ai éprouvé une véritable nostalgie. »

Publiant ces déclarations, la Djumhouriet du 9 rappelle que l'Emir Faïçal a servi dans l'armée turque et participé aux opérations des Dardanelles.

La presse parle en termes sympathiques du Hedjaz et de son gouvernement. Pendant la grande guerre, sans doute, le Hedjaz a fait cause commune avec les ennemis de l'Empire ottoman ; mais ce temps est passé, et la Turquie nouvelle, en abolissant l'ancien régime, a reconnu le droit à l'indépendance des nationalités, dit la Djumhouriet du 14 :

« Parmi tous les gouvernements qui se sont séparés de l'Empire ottoman, celui du Hedjaz et de ses dépendances a réussi dès les premiers jours à s'attirer la sympathie et l'attention de la Turquie républicaine. C'est un Etat qui s'est distingué en obtenant son indépendance... »

Deux articles sont consacrés, le 14 et le 15, à l'Emir Faïçal, par la Milliet, qui insiste sur ce point :

« L'Emir Faïçal, héritier du trône du Hedjaz, dont l'intelligence supérieure et le bon sens percent à travers ses paroles et ses pensées, a exprimé son admiration pour l'oeuvre accomplie pour la République en disant : « Grâces vous soient rendues ; vous avez ouvert la voie et donné de beaux exemples aux peuples d'Orient qui veulent travailler et se joindre aux nations civilisées. » "


Nahas M. Mahieddine, "La pensée politique de Mustafa Kemal Atatürk et le Mouvement national algérien", Insaniyat, n° 25-26, 2004, p. 139-140 :

"C'est pourquoi lorsque Atatürk met fin au califat, aucun dirigeant du mouvement national algérien ne voit dans cette décision une quelconque atteinte à l'islam. Même les représentants du mouvement religieux réformateur [salafiste] prennent fait et cause pour le ghazi et ne se rangent pas à l'avis des oulémas d'Al-Azhar. Ben Badis, homme de religion, ne se limite pas d'ailleurs à partager l'avis de Mustafa Kemal sur le califat, qu'il qualifie de chimère, mais se permet de reprocher aux milieux panislamistes d'Orient leur inaptitude à voir le vrai problème et leur propension à se perdre en discussions oiseuses et en vaines attaques contre le régime de Mustafa Kemal. Le chef réformateur algérien va encore plus loin dans sa défense d'Atatürk en considérant que les véritables adversaires de l'islam sont le calife et les chefs des confréries religieuses et déclare sa sympathie pour les Turcs honorables, les libérateurs des peuples et non pour ceux qui baissent la tête... ceux-là ne méritent pas la moindre attention, qu'ils soient calife ou cheikh al-Islam74. Ben Badis semble donc prendre position dans ce qui a été appelé la guerre des fatwas entre partisans et adversaires d'Atatürk, comprenant que l'objectif de ce dernier est la modernisation de l'islam et non son élimination, comme le souhaite d'ailleurs le mouvement réformiste algérien lui-même. (...)

74 Ben Bâdîs ne manque pas non plus de rendre hommage aux mérites de Mustafa Kemal pour bien montrer son désaccord avec les théoriciens du panislamisme (A. Mérad, Le réformisme..., op. cit., p. 374 et suiv.)."


M. Tahtah, Entre pragmatisme, réformisme et modernisme. Le rôle politico-religieux des Khattabi dans le Rif (Maroc) jusqu'à 1926, Louvain, Peeters, 2000, p. 164-165 :

"La méthode qui consiste à allier les armes au verbe, méthode pratiquée par Muhammad b. 'Abd al-Karim [Abdelkrim al-Khattabi], le rapproche du Wahhabisme qui a utilisé aussi cette stratégie dans la péninsule arabe. Dans ses mémoires, il fait le panégyrisme aussi bien du Wahhabisme que de Kémalisme : « A la bonne heure ! dit-il, celui-là (Atatürk), c'est un homme !... Nous autres musulmans, dit-il, nous sommes des idiots (sic). La pratique de notre religion nous mène droit à notre perte. Et les Wahhabites ont bien raison de rejeter le culte des saints. Je ne reproche qu'une seule erreur à Ibn Saoud : c'est d'être à la remorque de l'Angleterre, parfaitement, à la remorque de sa politique »."


Voir également : Le "rayonnement" de la Turquie kémaliste dans le monde musulman
  
Le kémalisme et l'islam

Alexandrette, Mossoul, Ourmia : les politiques suivies par Mustafa Kemal Atatürk
  
La différence de nature entre les sécularismes kémaliste et baasiste

La place du kémalisme et du nationalisme turc dans la rébellion syrienne

Les intellectuels islamistes et la révolution jeune-turque

dimanche 28 mai 2017

Mehmet II dans la conception kémaliste de l'histoire




Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"La décadence turque commence à l'époque de Bajazet II. Or, que voyons-nous à cette époque ? Un mathématicien émérite, « Tokatli Lutli », condamné à mort, par une sentence rendue par des Ulémas, pour avoir cultivé les sciences mathématiques qui ne découlent pas du Coran ou des autres écrits religieux. Les chefs-d'oeuvre dus aux meilleurs artistes européens de l'époque, introduits au Palais par le Sultan Fatih [Mehmet II], sont détruits par son fils Bajazet. L'emploi de l'imprimerie est aussi considéré comme une chose impie et, selon l'Encyclopédie de Diderot, l'emploi de l'imprimerie est défendu en Turquie sous peine de mort. Tout travail ou toute oeuvre produit par des non-croyants, des kâfirs, devait être détruit et anéanti. La sentence religieuse permettant l'emploi de l'imprimerie n'a été rendue que trois siècles après que cette acquisition de la culture moderne eût été largement utilisée dans toute l'Europe.

C'est toujours à l'époque de Bajazet que l'on a commencé à ne confier les postes les plus hauts qu'à des musulmans qui n'étaient pas de nationalité turque. Voilà pourquoi nous n'avons pas pu prendre part aux mouvements de réforme et de Renaissance qui ont débuté en Europe pendant le règne de Sélim et de Soulman le Grand." (p. 128-129)


"Ainsi donc, les premiers principes fondamentaux de la révolution kemaliste gravitent autour de la souveraineté nationale. C'en était le premier but et le premier objectif. Et c'est ce qu'Atatürk lui-même a expliqué directement au peuple avant la fondation du parti kemaliste, pendant la tournée d'études et de consultations qu'il a faite en Anatolie et dont nous avons parlé, plus haut. Dans toutes les longues conférences qu'il a données et dans les réponses aux questions qu'il se faisait poser par le peuple, il a toujours relevé que la décadence et le démembrement de l'Empire sont dus à la souveraineté autocratique dictatoriale et individuelle des « Padichah » et que, sur les décombres de l'Empire disparu, une nouvelle Turquie naît, ayant comme base la souveraineté nationale absolue et sans réserve. Voici quelques passages de ces harangues adressées à la population d'Izmir et d'Izmit, pendant la tournée historique de consultation populaire déjà mentionnée :

« Pour bien comprendre ce point, jetons ensemble un coup d'œil sur l'histoire ottomane. Pendant tout le cours de l'histoire ottomane, tous les efforts et toute l'activité de l'Etat n'étaient pas déployés d'après les véritables besoins et les véritables désirs et aspirations de la nation, mais dans le but de satisfaire les ambitions et les appétits de tel ou de tel. Ainsi, par exemple, après que Fatih eût conquis Istanbul, c'est-à-dire après qu'il eût succédé au règne des Seltchoukis et à l'Empire oriental de Rome, il voulut faire la conquête de l'Empire occidental de Rome et entraîna toute la Nation vers ce but. Yavuz Selim, tout en maintenant le front vers l'Occident, dans lequel s'était engagé Fatih, voulait unifier l'Empire de l'Asie et créer une grande Union islamique. Kanuni Suliman voulut élargir les deux fronts, faire de toute la Méditerranée une mer close ottomane et établir son hégémonie sur l'Inde et il employa, dans ce but, le peuple, l'élément essentiel du pays.

« En effet, les Padichahs des Osmanlis basaient toute leur politique et tout leur travail sur des ambitions et des illusions personnelles, laissaient à leur place les populations des pays conquis, leur accordaient même des privilèges et traînaient la Nation, l'élément essentiel (les Turcs) vers les champs de bataille où elle s'épuisait. Pendant que l'élément essentiel était empêché de s'occuper de sa maison et de son champ, et traînait de ville en ville et de pays en pays, poursuivant de nouvelles conquêtes, les populations des pays conquis travaillaient et progressaient, obtenaient même des privilèges, gracieusement accordés par les conquérants. Pendant que l'élément conquérant s'appuyait sur son épée, l'élément conquis s'appuyait sur sa charrue. Mais ceux qui font des conquêtes avec l'épée doivent finalement céder la place à ceux qui font des conquêtes avec la charrue. C'est une vérité confirmée par les événements dans toutes les périodes de l'Histoire. Ainsi, par exemple, lorsque les Français, au Canada, étaient occupés avec leurs épées, les cultivateurs anglais sont venus s'y installer. La lutte s'est engagée entre l'épée et la charrue et, finalement, c'est cette dernière qui l'a emporté. Le bras qui manie l'épée se fatigue, mais celui qui manie la charrue se fortifie de plus en plus et s'approprie les trésors que la terre renferme. Après que les conquérants Osmanlis furent battus par la charrue et qu'ils furent obligés de battre en retraite, la période catastrophale commença. Les privilèges accordés aux étrangers et aux éléments non-musulmans du pays devinrent des droits acquis. Ces droits furent élargis de jour en jour. A la suite de ces capitulations, de ces privilèges et de ces pressions continuelles exercées par l'étranger, le pays et la Nation s'appauvrissaient. L'Etat n'était pas en mesure de se procurer les fonds nécessaires à son entretien. Mais les sultans, les palais, les sublimes Portes avaient besoin d'argent et ne trouvaient d'autre moyen que les emprunts étrangers à des conditions ruineuses qui ont finalement entraîné la faillite de l'Etat et l'installation de la Dette publique. » " (p. 178-180)


Voir également : Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)
 
La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

La dynastie ottomane et les racines turciques

Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

L'apport déterminant de Fuat Köprülü à la turcologie

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme

  
Le Turc osmanli : oppresseur des Arméniens ou victime démunie ?

mercredi 17 mai 2017

Liberté de la presse : le classement de la Turquie en 2017

Classement de la liberté de la presse établi par RSF (2017) :



Le niveau de la Turquie est donc analogue à celui de la Bulgarie (membre de l'UE) et de la Macédoine.

A noter que le ministre des Affaires étrangères autrichien actuel (très anti-turc) a soutenu la candidature de la Macédoine à l'UE.

Voir également : La question des libertés et des droits de l'homme dans la Turquie actuelle

Indice de démocratie : le classement de la Turquie en 2016

L'accès à la contraception en Turquie

Quelques données factuelles sur la Turquie

vendredi 12 mai 2017

L'apport déterminant de Fuat Köprülü à la turcologie




Paul Dumont, "La revue Türk Yurdu et les musulmans de l'Empire russe, 1911-1914", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 15, n° 3-4, 1974 :

"Fuad Köprülü (1890-1966) descendait de l'illustre famille Köprülü, célèbre dans l'histoire ottomane en raison des nombreux vizirs qu'elle avait fournis à la dynastie régnante. A l'époque de la fondation de Türk Yurdu, il avait vingt-deux ans à peine, mais il témoignait déjà de brillantes qualités intellectuelles. Il devait faire par la suite une très belle carrière universitaire et, à partir de 1935, politique. On lui doit plusieurs travaux importants, dans des domaines assez variés : turcologie,
histoire, folklore. Citons notamment ses conférences parisiennes sur « Les origines de l'Empire ottoman » (1935) et son Histoire de la littérature turque (Türk edebiyatı tarihi), Istanbul, 1926." (p. 317, note 12)

Robert Mantran, "L'orientation des études historiques en Turquie", Revue historique, 89e année, tome 234, 1965 :

"Si les historiens turcs d'avant 1914 ont apporté une contribution non négligeable à la connaissance de l'histoire de leur pays, leur oeuvre consistait le plus généralement en études limitées, quoique nombreuses, et dans l'édition, sans critique, des textes des principaux chroniqueurs ottomans des XVIe et XVIIe siècles. Peu à peu se fit sentir la nécessité d'approfondir les questions qui se posaient à propos de l'histoire de l'Empire ottoman et ainsi apparurent les premières publications de documents d'archives, portant essentiellement sur des règlements impériaux. Toutefois, on n'allait pas au-delà de la publication pure et simple et, par scrupule ou modestie, on se gardait d'en faire des commentaires et d'essayer de construire une histoire qui se dégageât quelque peu du récit traditionnel des événements.

C'est après 1923, avec l'impulsion donnée aux recherches historiques par Atatürk, que se dessine un mouvement nouveau : aller, par-delà l'histoire ottomane, à la découverte plus approfondie de l'histoire des Turcs et de la Turquie, notamment des Seldjoukides d'Asie Mineure et des dynasties post-seldjoukides. Ce mouvement n'alla pas sans quelques excès de nationalisme, mais ces excès furent assez rapidement corrigés. En outre, on tint davantage compte des données apportées par les sciences annexes, épigraphie et archéologie notamment ; on eut également recours aux oeuvres littéraires, et plus spécialement à la littérature populaire ; on s'efforça de découvrir des textes nouveaux, inédits. C'est plus particulièrement à Mehmed Fuad Köprülü que l'on doit ce renouveau : maître incontesté de la turcologie, non seulement il encourage les études historiques, mais il forme des élèves et donne l'exemple ; les articles et travaux nombreux qu'il publie entre 1923 et 1945 sont autant de pierres apportées à la construction de cet édifice imposant et moderne que doit être l'histoire des Turcs. Grâce à lui, on s'aperçoit que les sources sont infiniment plus variées et plus vastes qu'on ne le soupçonnait il attire ainsi l'attention sur la littérature populaire, sur l'importance des documents des fondations pieuses (vakīflar), sur l'onomastique, sur les sources historiques des pays voisins de la Turquie. Avec Köprülü est née une histoire documentée, critique, comparative, éclairant non seulement les problèmes politiques, mais aussi les problèmes humains, religieux, économiques et sociaux.

Entre les deux guerres, l'exemple donné par M. F. Köprülü a été suivi avec plus ou moins de bonheur par des historiens comme Ahmed Refik et Ismail Hakki Uzunçarşīlī. Cependant, on peut dire que c'est avec la génération suivante, celle qui apparaît en 1945, que la nouvelle école historique turque montre sa valeur. Au goût de la recherche, inspiré à ses élèves par Köprülü, s'ajoute l'acquisition d'une méthode que nombre d'entre eux sont allés perfectionner en Europe. Si, après 1945, l'on édite encore des oeuvres de chroniqueurs ottomans ou seldjoukides, désormais ce sont des études critiques, utilisables sans réticence ; de plus en plus, on se consacre à la recherche et à la publication de documents d'archives, de vakfiyès (actes des fondations pieuses) qui servent de base à des études sérieuses : il ne s'agit plus de raconter, de décrire, mais de chercher à expliquer. Et cela est valable d'abord pour la période seldjoukide sur laquelle, outre les travaux de Köprülü, les publications de documents et de vakfiyès par Osman Turan, Fikret Işiltan, Mehmed Zeki Oral et autres apportent des précisions nouvelles et précieuses touchant à la vie religieuse, sociale et économique. Cela est plus valable encore pour la période ottomane : on doit en premier lieu à Ömer Lûtfi Barkan la publication de documents d'archives du plus haut intérêt portant aussi bien sur l'économie agraire que sur l'économie urbaine il faut ajouter au crédit d'Ö. L. Barkan qu'il ne s'est pas contenté de publier ces documents : il a su, dans des articles de grande valeur, amorcer l'étude des problèmes économiques et sociaux de l'Empire ottoman aux XVe et XVIe siècles, renouvelant ainsi l'histoire de cet empire que l'on avait trop longtemps vue sous l'aspect présenté par J. von Hammer dans la première moitié du XIXe siècle. Suivant l'exemple donné par Ö. L. Barkan, les historiens turcs d'après-guerre se sont attachés à cette étude des documents d'archives, étude vue sous l'angle des institutions ottomanes et des problèmes économiques et sociaux ainsi peut-on citer les travaux de Mehmed Tayyib Gökbilgin, de Halil Inalcīk, de Mustafa Akdağ, de Lûtfi Güçer, qui portent sur les XVe, XVIe et XVIIe siècles et qu'on ne peut ignorer si l'on veut désormais écrire l'histoire de cette époque. Utilisant lui aussi les documents d'archives, mais de façon parfois moins critique, Ismail Hakki Uzunçarşīlī a publié plusieurs livres concernant les Institutions de l'Empire ottoman le gouvernement central, le palais, la marine, l'armée (son travail sur les Janissaires et les autres corps militaires ottomans est particulièrement documenté)." (p. 316-318)

"Au terme de ce rapide coup d'oeil, nous pouvons dire que les études historiques en Turquie sont sorties de la phase du balbutiement et de la polygraphie : les travaux publiés depuis une vingtaine d'années par les historiens turcs constituent les preuves indéniables d'une science parvenue à maturité. On peut regretter que l'obstacle de la langue réduise leur audience, car ces historiens turcs sont peu connus, malgré leurs mérites. Plus que les Occidentaux, ils sont astreints à la pratique des langues européennes en plus du turc, de l'arabe et du persan, bases indispensables des études historiques en Turquie.

S'ils ont une tradition historique, celle-ci a dû être remodelée car elle n'était pas génératrice de progrès ; jointe aux méthodes historiques occidentales, elle leur permet de nous apporter des oeuvres que, souvent, l'on célébrerait en Europe si elles étaient rédigées en une langue d'Occident. L'élan donné par M. F. Köprülü a porté ses fruits, encore jeunes peut-être, mais qui ne pourront que mûrir au fur et à mesure que des générations nouvelles d'historiens apparaîtront, et il en est actuellement qui donnent de belles promesses. Si l'effort est encore dispersé, si le succès n'a pas toujours répondu aux espérances, il n'en faut pas pour autant dédaigner ou négliger les travaux des historiens turcs. Peut-être faudrait-il, pour qu'un véritable épanouissement apparaisse, que les Occidentaux s'intéressent de plus près à l'histoire d'un pays qu'ils ont trop longtemps méconnu, voire méprisé à une certaine époque ; ce ne sont pas les éléments de recherche qui manquent, et les travaux récents ou en cours en Turquie sont là pour nous montrer que le fonds est riche et qu'il suffit de l'exploiter..." (p. 322)

Voir également : La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme