samedi 31 décembre 2016

Sun Yat-sen et la Turquie




Sun Yat-sen (père fondateur de la République de Chine), discours à Kobe (Japon), 28 novembre 1924 :

"A l'heure actuelle, l'Asie ne possède que deux pays indépendants, le Japon à l'Est et la Turquie à l'Ouest. En d'autres termes, le Japon et la Turquie représentent les barricades orientale et occidentale de l'Asie. (...) La Chine possède aussi des armements considérables actuellement, et quand son unification sera accomplie, elle deviendra aussi une grande puissance. Nous préconisons le panasiatisme pour restaurer le statut de l'Asie. Ce n'est que par l'unification de tous les peuples asiatiques, sur la base de la bienveillance et de la vertu, que ceux-ci peuvent devenir forts et puissants.

Mais compter sur la seule bienveillance pour convaincre les Européens en Asie d'abandonner les privilèges qu'ils ont acquis en Chine serait un rêve chimérique. Si nous voulons retrouver nos droits, nous devons recourir à la force. En matière d'armements, le Japon a déjà atteint ses objectifs, alors que la Turquie s'est aussi récemment armée de manière complète.

(...) un certain nombre d'érudits européens et américains ont commencé à étudier la civilisation orientale et ils se rendent compte que si l'Orient est matériellement loin derrière l'Occident ; l'Orient est moralement supérieur à l'Occident. (...)

Si nous voulons réaliser le panasiatisme dans ce monde nouveau, quel doit être son fondement sinon nos anciennes civilisation et culture ? La bienveillance et la vertu doivent être les fondements du panasiatisme. Avec cela comme base solide, nous devons ensuite prendre les sciences de l'Europe pour notre développement industriel et l'amélioration de nos armements, non pas comme les Européens l'ont fait pour opprimer et détruire d'autres pays mais pour nous défendre. (...)

Comparons les populations de l'Europe et de l'Asie : la Chine a une population de 400 millions, l'Inde de 350 millions, le Japon de 60 millions, et, au total, l'Asie ne compte pas moins de 900 millions d'habitants. La population de l'Europe est de l'ordre de 400 millions. Il est intolérable que 400 millions puissent opprimer 900 millions et, dans le long terme, cette injustice sera vaincue. (...)

En un mot, le panasiatisme représente la cause des peuples asiatiques opprimés."

Voir également : La sous-estimation méprisante des Turcs

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens

La légitimité d'Atatürk, selon le chrétien libanais Amin Maalouf

Le kémalisme, la bonne révolution

Les 16 étoiles du fanion présidentiel de la République de Turquie

L'exaltation de la culture populaire turque d'Anatolie par le régime kémaliste

Le nationalisme turc, voie médiane entre occidentalisme et orientalisme

vendredi 23 décembre 2016

René Grousset




René Grousset, Histoire de l'Asie, tome I : "L'Orient", Paris, G. Crès et Cie, 1922, p. 286-290 :

"Ce peuple turc, malgré tous ses défauts et tous ses vices, est vraiment une des races impériales du vieux monde. Que de fois, les hordes congénères du Gobi ou de l'Amour ont cueilli l'héritage des Fils du Ciel, dans les villes impériales de là-bas, au Honan ou au Petchili ! Vingt fois en Perse, à Ispahan, à Tauris, à Téhéran, des bandes mongoles ou turcomanes se sont installées sur le siège du Roi des Rois. A Delhi, d'autres Turcs et d'autres Mongols ont possédé l'Empire des Indes et ses trésors. Et si, pendant huit siècles, les héritiers de Mahomet et ceux d'Héraclius se sont livré un combat sans merci, si entre chrétiens et musulmans, de la bataille du Yarmouk à 1453, le duel n'a pas cessé avec ses invasions arabes, ses reconquêtes byzantines et ses croisades, c'était en fin de compte pour qu'un modeste cavalier turcoman, venu à petites étapes des frontières chinoises, héritât à la fois de la succession d'Héraclius, et de celle de Mahomet !

En tant que Kaisar-i-Roum, l'Osmanli est le protecteur de l'orthodoxie grecque. Partout où s'étend l'Hellénisme du Phanar, s'étend la sollicitude du maître. Bon gré, malgré, puisqu'il tient la place, de l'Isapostole, le sultan s'occupe de questions monastiques, dogmatiques et théologiques. Il installe les patriarches, départage les moines de l'Athos. D'ailleurs l'Empire Ottoman adopte en bloc les institutions politiques et administratives de l'Empire Byzantin, son luxe, sa cour, ses vices. Puis, dans les Balkans, le Turc ne veut connaître qu'une race — la race impériale à laquelle il succède, la race grecque. Tout ce qui, par la conversion à l'Islam, ne se réclame pas de la race impériale d'aujourd'hui, est abandonné à la race impériale de la veille. Par le Phanar l'Empire Byzantin subsiste sous l'Empire Turc qui lui a été superposé. Il y a dans le Grand Seigneur autant de personnages disparates et pittoresques que dans le Charles-Quint des drames romantiques. (...)

Cependant l'Empire turc souffrait des contradictions de son double caractère byzantin et mongol. L'étiquette byzantine qui enserrait le « Porphyrogénète osmanli » fit de lui une idole hiératique, isolée au fond du sérail — parmi les femmes, les mignons et les eunuques : Depuis le jour où Roxelane la Rieuse séduisit Soliman, ce fut le gynécée qui gouverna. Le règne de Mourad III fut dominé par la rivalité de la Dame de Lumière et de la belle Safîyé — qui était une patricienne de Venise, de la noble famille, des Baffo. De Moustafa Ier à Mourad IV, le pouvoir appartint à une Grecque, Rêve Lunaire ; sous Mohammed IV, Moustafa II et Ahmed III à la princesse russe Tarkhane. On revit le gouvernement des Zoé et des Théodora du XIe siècle. L'étiquette minutieuse et la pompe lourde du Palais Sacré, tout ce que le byzantinisme avait de trop capiteux et d'amollissant, eurent vite engourdi ces nobles soudards. Au bout de deux siècles, le Padischah avait le genre de vie et la mentalité d'un basileus de la décadence. Le vrai « byzantin », au mauvais sens du mot, ce n'est pas l'empereur grec du Xe ou du XIIe siècle toujours à cheval, ni celui du XVe siècle toujours sur la brèche, c'est le sultan osmanli de l'ancien régime.

Et, comme le padischah, le peuple s'amollit. Ce peuple turc, indolent de corps, paresseux d'esprit, et, dès que la furie du massacre est passée, taciturne et débonnaire, s'éprit passionnément du pays admirable où le destin l'avait conduit. Il aima le paysage unique de Stamboul, le golfe lumineux de la Corne d'Or, les coupoles des cathédrales byzantines devenues autant de mosquées, les Eaux Douces d'Europe, les Eaux Douces d'Asie et les bosquets d'Eyoub sous lesquels, après tant de tumulte et de gloire, les premiers Ottomans poursuivent depuis quatre siècles leur rêve silencieux. Lui, le fils des pâtres nomades qui avaient erré pendant des millénaires des sables du Gobi aux steppes de l'Aral, de quel amour profond il s'unit à ce ciel et à ces paysages qui rivalisent avec le ciel napolitain et avec les paysages de Venise, à la Mer de Marmara bordée de villas et de kiosques où s'entend, près des terrasses grillées, le rire d'invisibles captives ; au Bosphore plein de caïques et de felouques qui laissent traîner après eux le parfum des sérails interdits...

Cette terre d'Europe, qu'avaient jadis fréquentée les jeunes dieux grecs, les Ottomans l'enrichirent de nouveaux thèmes de beauté. Ils y apportèrent de nouvelles façons de rêver et de sentir, et c'est pour cela, à cause du charme de Stamboul qu'il faut leur pardonner la prise de Constantinople. « La Grèce du soleil et des paysages », l'Ottoman la vit à travers ses rêveries d'oriental et il lui prêta une mélancolie, nouvelle parce qu'il portait en lui la nostalgie des steppes tristes et des horizons illimités. Des palais de Byzance, il entendit toujours, par delà le ruisseau du Bosphore, du côté de Scutari et de la verte Brousse.

Le rossignol gémir sur les cyprès d'Asie.

De l'Asie prochaine, s'il garda les sursauts farouches et les sauvages réveils, il conserva aussi le sens du mystère, le songe intérieur, la simplicité de vie et une hautaine dignité dans l'infortune. Parmi des races traîtresses, vulgaires et mercantiles, au centre même du cosmopolitisme levantin, l'Ottoman resta dans sa vie privée débonnaire et grave, résigné aux décisions d'Allah, sûr de commerce, loyal envers ses amis.

Enfin, si les Turcs étaient un peuple neuf, ce n'étaient pas des barbares. Durant leur séjour aux confins de la Perse, ils avaient subi très profondément l'influence iranienne. Le classicisme persan fut pour eux ce que fut l'hellénisme pour nos races du Nord. Ils peuplèrent le paysage méditerranéen de toutes les images tendres et merveilleuses évoquées par les poètes persans. Les vers de Hâfiz et de Sâdi chantèrent pour eux dans les jardins de Stamboul comme dans les roseraies d'Ispahan et de Ghirâz. La fine, délicate et rare culture persane s'acclimata sur les bords du Bosphore, avec ses mosquées de marbre revêtues de mosaïque de faïence, avec l'éblouissement de ses arabesques, l'élégance de ses kiosques et la douceur de ses jardins secrets. Nous avons dit tout le regret qu'on peut avoir qu'une nouvelle France n'ait pas subsisté au pays de la Croisade et que l'Hellénisme lui-même ait succombé sous ses dix siècles d'histoire. Mais peut-être n'était-il pas indifférent que, comme l'Iran jadis s'était ouvert à la civilisation hellénistique, la Grèce connut à son tour la culture persane et qu'il y eût en pleine Europe un coin de terre qui, bercé par le grand rêve oriental, échappât au tumulte de notre civilisation et presque à la fuite des siècles."


René Grousset, Le Réveil de l'Asie. L'impérialisme britannique et la révolte des peuples, Paris, Plon, 1924, p. 1-3 :

"On pourrait, sans excessif paradoxe, soutenir que jusqu'en 1908 il n'y avait pas d'empire turc. Il y avait l'Empire ottoman, sorte d'Autriche-Hongrie musulmane, Etat international superposé à vingt races ennemies. Sans doute, dans cet empire disparate la dynastie était turque, mais l'armée était en partie albanaise, le clergé en partie arabe, le commerce grec, arménien et juif, la diplomatie arménienne et grecque, l'instruction, dans les classes cultivées, persane et française. Le peuple turc n'avait jamais eu l'idée d'assimiler les éléments allogènes. Il les gouvernait plus ou moins bien, mais en respectant leur langue, leur religion, leurs coutumes, leur organisation sociale. Arméniens et Kurdes, Druses et Maronites perpétuaient ainsi leur existence nationale sous l'autorité à la fois tyrannique et débonnaire de la Porte.

Dans cet empire cosmopolite, le peuple turc avait sa terre à lui : l'Asie Mineure. Si l'Asie Mineure renfermait des Grecs sur la côte d'Ionie et des minorités arméniennes en Cilicie et en Cappadoce, le gros de la population restait incontestablement turc ou turcoman. Depuis le onzième siècle, les Turcs Seldjoûcides s'étaient établis sur les plateaux de l'Anatolie orientale et centrale. Depuis le quatorzième siècle, les Ottomans avaient enlevé à l'hellénisme la Bithynie et les vallées égéennes. La péninsule d'Asie Mineure était devenue un nouveau Turkestan, une terre aussi foncièrement touranienne que la Kachgarie ou la Transoxiane. La vigoureuse population turque qui y avait pris racine représentait un des types de race paysanne les plus solides du globe. C'était là, parmi les agriculteurs des vallées et les pâtres des plateaux, que l'Empire ottoman puisait sa force.

Ce patrimoine turc ne constituait nullement, comme le veulent certains auteurs, une « réserve de barbarie ». Quand les Turcs s'établirent en Asie Mineure, il y avait longtemps qu'ils s'étaient assimilé, avec la religion du Prophète, la culture la plus raffinée de l'Islam : la culture persane. La conquête seldjoûcide du onzième siècle équivalut, à bien des égards, à l'iranisation de l'Anatolie. Ce que la civilisation persane avait produit de plus exquis dans tous les domaines, la poésie de Saâdi et de Hâfiz, la mystique des Çoûfis, l'art de Chiraz et d'Ispahan, reçut droit de cité en Phrygie et en Cappadoce. Le plus grand poète çoufi du moyen âge, Djélal ed-Dîn Roûmi (1207-1273), quitta le Khorassan pour venir fonder un ordre mystique à Konieh. Les sultans Osmanlis continuèrent l'œuvre de la dynastie précédente, en l'étendant à leur chère Bithynie : les mosquées de Brousse témoignent assez de la splendeur de leur mécénat."


Voir également : Les traits du caractère turc

Le peuplement turc de l'Iran et de l'Anatolie

Les Turcs et l'art : créateurs, mécènes et collectionneurs

L'irrésistible influence turque au sein de la société islamique médiévale

L'Anatolie seldjoukide

La tolérance des Seldjoukides

L'ascension des Ottomans

La dynastie ottomane et les racines turciques

Quelques aspects polémiques de l'Empire ottoman

Le XVIe siècle, l'"âge d'or" de la civilisation ottomane

Le Turc ottoman, un être hautement civilisé

Générosité, calme et sobriété du Turc ottoman

La pluralité de l'Islam turc

vendredi 11 novembre 2016

Les nations britannique et américaine, vues de Turquie




Ziya Gökalp, cité par Şevket Beysanoğlu dans Ziya Gökalp'in ilk Yazı Hayatı, 1894–1908, Istanbul, Şehir Matbassı, 1956 :

"Les terres ottomanes seront l'Amérique libre et progressiste de l'Orient."

Ziya Gökalp, Türkçülüğün Esasları, Istanbul, Varlık Yayınları, 1968 :

"J'avouerai, toutefois, que, contrairement à sa morale civique dégénérée, nous avons trouvé que la moralité patriotique de la nation anglaise était d'un caractère très élevé. Alors qu'il y avait eu des centaines et même des milliers de traîtres à la patrie en Turquie, il n'y en eut pas un seul dans toute l'Angleterre. Alors, à quoi servait l'état supérieur de notre morale civique ? J'aurais préféré que nous eussions eu une haute morale patriotique !

Le caractère élevé de la morale patriotique est le fondement de la solidarité nationale, parce que la patrie ne signifie pas seulement le sol sur lequel nous vivons. La patrie est ce que nous appelons la culture nationale, dont la terre sur laquelle nous vivons n'est que le récipient. C'est pour cela qu'elle est sacrée. La morale patriotique est une morale composée d'idéaux et de devoirs nationaux. Par conséquent, pour renforcer la solidarité nationale, il faut d'abord élever la morale patriotique." (p. 80)

"L'idéal économique des Turcs est de doter leur pays d'une grande industrie. D'aucuns prétendent que notre pays est un pays agricole et qu'en conséquence nous ne devrions pas nous occuper de la grande industrie, mais ce n'est pas vrai. (...) John Ray en Amérique et Friedrich List en Allemagne ont démontré que l'école établie par les Manchestériens en Angleterre n'était pas une science universelle et internationale, mais simplement un système d'économie nationale propre à l'Angleterre. (...) L'admission du principe de la porte ouverte par les pays qui n'ont pas encore d'industrie signifierait leur esclavage économique au profit de pays industrialisés comme l'Angleterre. Ces deux économistes ont doté leur pays respectif d'un système d'économie nationale et ont oeuvré pour que leur pays puisse acquérir une grande industrie. Leurs efforts ont été couronnés de succès. Aujourd'hui, l'Amérique et l'Allemagne ont développé une grande industrie comparable à celle de l'Angleterre et elles suivent la politique anglaise de la porte ouverte. Elle savent pertinemment, néanmoins, que leur capacité à réaliser leur développement actuel est due à l'application d'une politique protectionniste durant de nombreuses années.

La tâche des économistes turcs est, dans un premier temps, d'étudier la réalité économique de la Turquie, puis, dans un second temps, de mettre en forme un programme scientifique et fondamental pour notre économie nationale, sur la base d'études objectives. Une fois ce programme mis en forme, chaque individu devra travailler dans ce cadre pour créer une grande industrie dans notre pays. Le ministère de l'Economie devra exercer une surveillance générale quant aux efforts individuels." (p. 163-164)


Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Un nationalisme anglais dans le sens mystique n'existe que dans certains cas d'exaltations impérialistes.

Certes, les habitants des Iles britanniques sont d'ardents patriotes, et pour la plupart, ce sont même des impérialistes, mais on ne peut pas les qualifier de nationalistes dans le sens tout à fait mystique que ce terme comporte. L'attachement de l'Anglais au sol et à la Nation britanniques n'a rien de commun avec les sentiments analogues tels qu'ils se manifestent chez les autres Nations par des idéologies complexes. Le gentleman du Royaume-Uni est attaché à sa tour d'ivoire autour de laquelle les flots de l'océan montent la garde parce qu'il s'y sent privilégié. Il tient à son home comme on tient à son individualité dont on est naturellement fier. Il n'a pas besoin d'invoquer des forces et des facteurs mystiques pour s'y accrocher. Son insularité, son caractère propre prononcé à l'excès, sa maîtrise d'un immense empire, sa situation privilégiée dans la finance et l'économie mondiales, lui ont créé une conscience nationale nettement réaliste et positiviste. Le particularisme gallois, écossais au anglais, ne porte aucun ombrage à l'unité de la Nation britannique. L'origine irlandaise, juive ou autre, n'a aucune importance pour les citoyens du Royaume-Uni.

Ainsi qu'il a été relevé fort judicieusement par M. Ormsby Gore, délégué britannique à la S. D. N., dans la séance du 4 octobre 1935, en réponse à l'exaltation du principe raciste du délégué allemand :

« Le principe des nationalités, une différence de race et d'origine n'a jamais existé en Angleterre. »

Donnant libre cours à son humour britannique, il a ajouté :

« Considérez l'empire britannique : des peuples de toutes races, de toutes couleurs et de toutes croyances. Même dans notre petite île de Grande-Bretagne, nous avons une population qui est un mélange de races très diverses. Depuis les temps néolithiques, il s'est produit en Angleterre une infiltration de races et de souches diverses de toutes les parties du monde. A l'intérieur de notre propre unité de Grande-Bretagne, nous avons trois groupes qui ont conscience de constituer des nationalités : les Anglais, les Ecossais et les Gallois. Chacun de ces groupes se subdivise en de nombreuses races : le Gallois aux cheveux foncés, le Gallois aux cheveux roux, l'Ecossais, etc. »

Il ne faut pas perdre de vue que si le nationalisme anglais avait un caractère spécifique à telle ou telle race, à telle ou telle origine, si, à l'instar de tous les autres nationalismes, il était alimenté par des idéologies complexes et obscures, l'empire britannique, avec ses dominions et son commonwealth, aurait vécu depuis longtemps. L'Australien, le Canadien, séparé de la Métropole par des milliers de milles, qui n'a avec elle aucun lien spécial d'ordre social ou économique, n'est pas hanté par un sentiment d'indépendance, comme c'est le cas chez les autres minorités nationales dans les autres pays. Au contraire, il se sent attiré vers la Métropole par un sentiment de fierté et de sécurité à toute épreuve. Il n'a pas à subir la domination ou la suprématie d'un autre peuple, mais à partager les privilèges d'une Nation maîtresse dont il fait partie intégrante.

Il y a parmi les habitants de l'Empire britannique, des mouvements nationalistes, comme en Egypte et aux Indes, mais il s'agit de peuples ayant une culture et une civilisation tout à fait à eux et qui, par ce fait, sont traités par la Métropole comme inférieurs. La réaction nationaliste chez eux est naturelle. Mais, le jour où ces peuples seront en mesure de s'asseoir autour de la table ronde au même titre que les délégués de la métropole, du Canada ou de l'Australie, ces nationalismes n'auront plus leur raison d'être. Ce jour arrivera-t-il jamais ? C'est le secret de l'avenir." (p. 238-240)

" « Heureux le peuple qui n'a pas d'histoire », dit la sagesse des Nations. On applique souvent cette maxime au peuple américain. On affirme même que ce n'est pas une Nation proprement dite, mais une mosaïque formée d'individus venus des quatre coins du monde, et appartenant à mille et une races et nationalités différentes et on tâche d'en déduire que le peuple américain n'a pas un génie, un caractère ou une culture spécifique qu'on pourrait qualifier de nationale.

Avant tout, empressons-nous de relever qu'il est faux de croire que l'Amérique n'a pas d'histoire et qu'elle n'a pas les caractéristiques d'une Nation. Il n'y a aucune exagération à affirmer que l'individualité propre de la Nation américaine du Yankee, formée par des éléments ethniques hétérogènes, est plus accentuée que chez les autres peuples. (...)

Ils se flattent d'avoir tout le superlatif du monde. Record dans le confort, record dans les gratte-ciel, record dans la beauté des femmes, record dans la richesse, dans la production, dans la circulation des automobiles. Même dans les choses et les circonstances les plus banales, « le plus » et « le mieux » doit appartenir aux Américains." (p. 240-242)

Tekin Alp, entretien : "Un peu d'histoire inedite : M. Tekin Alp nous parle du Sionisme et du Judaïsme turc", L'Etoile du Levant (Istanbul), 1/5, 20 août 1948 :

"L'amour de la nation et de la patrie, à mon avis, n'implique aucune exclusivité. Un bon citoyen, dans tous les pays, peut nourrir des sentiments et des sympathies particuliers de caractère régional, traditionnel, racial, confessionnel, etc. Autrement, il faudrait admettre qu'il n'y a pas de bons citoyens en Amérique puisque presque tous les citoyens américains ont des sentiments particularistes. Les uns ont des sympathies pour le Germanisme, les autres originaires d'Italie, d'Irlande, etc., nourrissent des sympathies à l'égard de leur patrie d'origine, sans parler des millions des Juifs qui sont restés attachés à leurs traditions. Ils ne voient aucun inconvénient à organiser des manifestations et même à intervenir politiquement en faveur de ce mouvement. En Grande-Bretagne qui est un Royaume-Uni, les sentiments particularistes écossais et gallois se manifestent très souvent dans la vie politique. En France, les bons Français se divisent en Provençals, Bretons et tant d'autres nationalités qui ont chacune leurs propres idiomes, leurs us et coutumes, leurs folklores et autres particularismes de ce genre. Dans notre pays aussi on remarque des particularismes régionaux très prononcés. Les originaires de la Mer Noire, c'est-à-dire les compatriotes du Premier Ministre Hasan Saka, ceux des régions de la Mer Egée, les natifs de Rumeli, ceux des Vilâyets Orientaux, ne cachent pas leurs sentiments de solidarité envers leurs compatriotes."

jeudi 10 novembre 2016

La mort du Ghazi (1938)




L'Action française, 11 novembre 1938 :

"LA MORT DE KEMAL ATATURK

Le libérateur de la Turquie s'est éteint hier matin


Stamboul, 10 novembre. — Le président Kemal Ataturk est décédé à 9 h. 5 ; il était à ce moment dans un état de profonde léthargie.

Mustapha Kemal Ataturk était né en 1881, à Salonique, d'une ancienne famille turque de Macédoine. Son grand-père était officier turc et dès son plus jeune âge Mustafa Kemal se destina à la carrière militaire ; il fut admis successivement à l'Ecole des Cadets de Monastir et à l'Ecole d'état-major de Herlyeh.

Tout en poursuivant ses études militaires, il s'intéressait à la politique, il s'inscrivit au comité « Union et Progrès » dont faisaient partie beaucoup de jeunes officiers turcs et qui était l'âme du mouvement « jeune turc ».

Il prit une part active à l'insurrection du 3e corps de Macédoine qui contraignit le sultan Hamid à octroyer, le 24 juillet 1908, une constitution libérale à ses sujets.

Chargé de plusieurs missions secrètes dans les Balkans, il prit part en 1911 à la campagne de Tripolitaine.

Après avoir participé aux guerres balkaniques, il fut nommé attaché militaire à Sofia en 1914, sous les ordres de Fethi bey qui resta toujours son ami. C'est là qu'il fut appelé par Enver pacha pour participer à la défense des Dardanelles où il se fit remarquer à la tête de la 19e division.

Son premier contact avec l'Europe date de 1917 ; le prince Yusuf, héritier présomptif, l'attacha à sa suite pour le voyage qu'il effectua en Allemagne, Mustapha Kemal avait alors 34 ans.

Après la signature de l'armistice de Moudros, en novembre 1918, qui mit fin à la guerre, Mustapha Kemal se consacre avec l'appui des troupes qu'il commandait en Asie Mineure, à l'établissement d'un nouvel ordre politique qui devait servir de base à la création de la nouvelle Turquie. Il convoqua successivement les congrès de Erzerum, de Sivas et enfin, après avoir rompu avec le sultan, fut élu président de l'Assemblée nationale, qui supprima le sultanat en 1920.

Il signa avec les Russes, en 1920, un traité qui rendit à la Turquie les provinces perdues depuis 1877 et avec M. Franklin-Bouillon l'accord d'Ankara qui lui restituait la Cilicie. C'est, à la suite de sa campagne contre les Grecs, sur lesquels il remporta les victoires de Sakarya et de Dumlu-Punar, qu'il fut surnommé par son peuple le « gazi », c'est-à-dire « le victorieux ».

En 1923, fut proclamé par l'Assemblée nationale la République turque dont il fut président à partir de 1927.

La guerre étant terminée, et les frontières de la nouvelle Turquie étant reconnues, Mustapha Kemal consacra son activité à la transformation de la Turquie en un Etat de type européen.

Les funérailles nationales de Kemal Ataturk auront lieu à Angora, le 20 novembre.

Le Parlement se réunira demain à 11 heures pour élire le nouveau président de la République.

(Lire la suite en 2e page)

(...)

LA MORT du Ghazi

La grande guerre et l'après-guerre ont permis à une catégorie d'hommes de réaliser, selon le mot de M. de Monzie, des destins hors série.

Mustapha Kemal était de ceux-là. En dépit du courage très certain du soldat ottoman, la Turquie en 1919 était bel et bien écrasée. Un jeune général ne l'accepta pas ainsi. Le 19 mars 1919, il prenait le commandement des troupes. Le peuple le suivit. On peut voir à Ankara, un monument curieux. Il représente des femmes turques faisant la chaîne afin de ravitailler les batteries d'artillerie en obus.

Rien ne symbolise mieux peut-être la transformation opérée par Mustapha Kemal dans le vieux pays des Osmanlis. Le Ghazi, « le victorieux », avait réussi à galvaniser toute la nation, hommes et femmes, pour la libération du sol turc. La révolution ne date pas de l'après-guerre, mais de la guerre.

Mustapha Kemal, après avoir imposé sa loi aux Grecs sur les champs de bataille, fit preuve de la même énergie à l'intérieur.

En un tournemain, il dicte ses quatre volontés au peuple turc. Il le dépouille de son fez ancestral ; il oblige les femmes à sortir dévoilées dans les rues ; il supprime le califat ; il impose le code civil suisse, le code pénal italien, le code commercial autrichien ; il abolit l'alphabet turc, institue l'état civil, donne à chacun des noms de famille.

Quelques années auront suffi à cet homme extraordinaire pour faire table rase d'un passé millénaire.

Mustapha Kemal se permet tout et tous les Turcs l'applaudissent.

Pour marquer à quel point il entendait trancher entre les temps des Osmanlis et le sien, le Ghazi, après sa victoire sur les Grecs, décida d'établir sa capitale en Anatolie, à Angora. On dit maintenant Ankara.

Les occupants des ambassades et légations installées depuis des temps immémoriaux sur le romantique Bosphore firent grise mine. Il leur fallut bien en passer par où voulait cet homme intransigeant. Finies les délicieuses promenades aux Eaux douces d'Europe et d'Asie en Caïques ou à « mouches » à moteur !

Les Soviets les premiers construisirent une énorme forteresse baptisée ambassade à Ankara. Les autres pays furent obligés de suivre l'exemple.

Une capitale est née sur ce plateau désertique d'Anatolie, uniquement par la volonté d'un homme désireux de rompre brusquement et totalement avec le passé.

On aurait pu craindre de la part des Turcs de Constantinople — on dit obligatoirement, depuis l'avènement de Kemal, Istambul — à une certaine résistance. Il ne s'en est produit aucune.

Nous nous trouvions sur les rives du Bosphore quand, pour la première fois, Kemal pacha daigna se rendre officiellement dans la vieille et délicieuse capitale. Les environs de Sainte-Sophie étaient peuplés de gens dont le couvre-chef rutilant et traditionnel était remplacé par une casquette vulgaire et sombre.

Il fallait aller très loin sur les remparts pour rencontrer encore un vieil et charmant turc égrenant son chapelet tout en marchant.

Un coup de baguette brutal avait suffi pour détruire un édifice plusieurs fois millénaire et sans doute branlant, mais dont les fondations semblaient plonger très profondément dans le sol.

Le grand secret de Kemal n'aura-t-il pas été de comprendre que derrière la dentelle romantique de l'empire ottoman, il n'y avait plus rien, sinon des hommes prêts à défendre le sol national.

L'audace sans limites de Mustapha Kemal a grandement servi sa patrie et lui.

Sa personnalité dominait toute la vie politique, spirituelle et économique de la Turquie.

Kemal Ataturk, le « père de la patrie », disparaît au moment où l'Occident, plus que jamais, a les regards tournés vers les Dardanelles. Sa succession sera lourde à porter.

J. LE BOUCHER."


L'Action française, 12 novembre 1938 :

"Kemal Ataturk

Il y a des enseignements à tirer de la vie du dictateur.

Pierre Dominique, alias docteur Lucchini, ex-président fondateur de la section d'Action française de Sartène, en dégage quelques-uns dans la République :

Il se peut que dans le cours de ces dix-neuf ans quelques vieux Turcs aient été pendus et aussi quelques conspirateurs, et puis de ces gens qui ne comprennent pas qu'une révolution est tout autre chose qu'une bergerie. Il se peut aussi que des âmes sensibles inscrivent tout cela au compte débiteur de Kemal Ataturk. On nous permettra de dire, en évoquant au passage les mémoires de quelques grands Français, Louis XI par exemple ou Richelieu qui furent durs, très durs, que c'est vraiment voir les choses par le petit côté. Oui ou non, Kemal Ataturk a-t-il sauvé l'Etat ? Tous les Turcs dignes de ce nom répondent oui. Cela suffit.

Voici une anecdote qui montre l'homme :

Kemal Ataturk, avant que d'être un grand politique et un grand réformateur, était un héros. Quand, en 1919, il avait vu sa patrie trahie par d'obscurs politiciens, il s'était révolté : geste héroïque. Le matin de la bataille de Sakaria, qui fut décisive, son cheval le désarçonna et, dans sa chute, Kemal Ataturk se cassa une côte ; l'homme ne broncha pas, reprit ses cartes, gagna la bataille et ne se fit soigner qu'après : geste héroïque encore une fois. Nous entrons dans une vie difficile ; c'est l'instant de fixer les regards des jeunes hommes, en France, comme ailleurs, sur le type du héros.


Comme héros français, la République a l'habitude de proposer à l'admiration de la jeunesse Caillaux et Daladier. C'est peu.

Dans l'Intransigeant, Gallus se demande avec raison quels événements la mort d'Ataturk va produire :

Le dictateur de la Turquie vient de mourir et il sera passionnant d'observer ce qui va se passer dans son pays. Ces hommes qui semblent attacher à leur propre vie toute la vie d'une nation ne peuvent disparaître sans qu'un vaste ébranlement ne soit à redouter. Tous s'entretiennent dans l'illusion qu'ils bâtissent pour l'éternité. Mais après Alexandre, quoi ? Après César, quoi ? Après Cromwell, après Napoléon, quoi ?

L'argument est valable.

C'est la précarité de la dictature qui contribue à faire de nous des monarchistes, car le roi, lui, ne meurt pas !

Gallus ne le dit pas, on s'en doute, et se lance dans une extravagante et confuse apologie de la démocratie :

On ne croit pas que les démocraties soient plus fragiles que les dictatures. Car les changements sont moins sensibles que dans les régimes autoritaires, et les renouvellements n'y prennent pas l'aspect d'une catastrophe. Aussi leur durée est-elle moins incertaine.

C'est-à-dire qu'on vit dans l'anarchie. La France a changé trois fois de politique à l'égard de l'Italie depuis quatre ans.

En fait d'incertitude, il est difficile d'imaginer pis."


Voir également : Un génie de ce temps : Kemal Atatürk

Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

L'autoritarisme kémaliste

Jacques Bainville

vendredi 4 novembre 2016

La question des libertés et des droits de l'homme dans la Turquie actuelle

En 2015, la CEDH a émis 79 arrêts de condamnation contre la Turquie, mais aussi 72 autres contre la Roumanie (Etat pourtant membre de l'UE, moins peuplé que la Turquie, et qui ne fait pas face au défi constant d'organisations terroristes telles que le PKK et le DHKP-C, ni à un voisinage aussi problématique), 43 contre la petite Grèce (membre de la CEE/UE depuis... 1981), 42 contre la Hongrie (également membre de l'UE, et située au coeur de l'Europe centrale, région plutôt paisible) et 109 contre la Russie (qui arrive donc en tête) :



En 2014, la Turquie était loin derrière la Chine et l'Iran en matière de détention de journalistes, contrairement au mensonge (rituellement répété depuis des années) sur la "plus grande prison de journalistes du monde" : 



En 2015, la Turquie était également loin derrière la France et l'Inde quant au nombre de pages censurées sur Facebook :



La loi punit le blasphème en Turquie, comme dans la démocratie indienne et six Etats de l'UE (dont la Grèce, où elle a été sévèrement appliquée) :



L'avortement est un droit pleinement reconnu en Turquie, alors qu'il est soumis à restriction dans plusieurs Etats membres de l'UE (Pologne, Irlande, Finlande) :



D'après WomanStats Project, le niveau de sécurité des femmes en Turquie est similaire à celui d'Israël et de sept Etats membres de l'UE (dont la Grèce), mais meilleur qu'en Arménie et en Russie : 



Voir également : Quelques données factuelles sur la Turquie

jeudi 27 octobre 2016

Henri Gouraud




Le général Gouraud, témoignage publié dans Le Figaro, supplément : "La Turquie", 30 juillet 1939 :

"J'ai eu les Turcs comme adversaires, quand je commandais le corps expéditionnaire français, à côté du corps britannique, dans la péninsule de Gallipoli. Se battant courageusement, comme toujours, les Turcs, loyalement, ne tiraient pas sur les navires-hôpitaux : c'est ainsi que les blessés de la journée étaient rapidement embarqués — comme je l'ai été moi-même. Lorsque je revis sir Ian Hamilton, général commandant le corps britannique, et que je lui racontai ce fait, il me répondit : « En effet, j'ai reçu du commandement turc des radios me demandant d'éloigner les dépôts de munitions des ambulances. »

Lorsque, en 1930, les anciens combattants des Dardanelles firent un pèlerinage sur le théâtre de leurs combats, le comte Charles de Chambrun, un des meilleurs ambassadeurs de France, me proposa d'aller à Ankara saluer le Ghazi.

Le président Ataturk a droit à la reconnaissance de son peuple, qu'il a servi, dans la guerre comme dans la paix, en grand citoyen, fidèle à l'indépendance et à la liberté de son pays. A Ankara, une statue le représente à cheval : aux quatre angles, des combattants, dont une femme turque qui accourt portant un obus sur l'épaule."

Voir également : Cilicie : pourquoi les Français ont-ils dissous la Légion arménienne (1921) ? Eléments de réponse 
  
La Légion arménienne, une force supplétive encombrante pour la politique française en Méditerranée orientale
 
Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français
 
Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens

Le lieutenant-colonel Sarrou : "Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays."

L'amitié franco-turque

lundi 19 septembre 2016

Les offres de Beyazıt II (Bayezid II) à Léonard de Vinci et Michel-Ange




Jean-François Solnon, Le turban et la stambouline : l'Empire ottoman et l'Europe, XIVe-XXe siècle, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009, p. 147-149 :

"Outre les voyageurs curieux et les diplomates officiels venus d'Occident, quelques-uns des plus célèbres enfants de l'Europe des arts furent tentés par les sirènes ottomanes, prêts à prendre la mer pour Istanbul, alléchés par les mirobolantes propositions d'un sultan résolu à attirer des hommes utiles à son pays. Léonard de Vinci fut ainsi sollicité par Bayezid II. Depuis sa fuite de Milan en décembre 1499 envahie par les Français de Louis XII trois mois plus tôt, Léonard cherchait un nouveau protecteur. Il erra de cour en cour entre Mantoue, Venise et Florence, avant d'accepter de se mettre au service de César Borgia, fils naturel du pape Alexandre VI. Le célèbre condottiere le nomma ingénieur militaire dans ses domaines de Romagne, activité qui comblait celui qui ne songeait alors qu'à des travaux d'hydraulique ou des ouvrages militaires. Au mois d'octobre 1502, César avait pris ses quartiers d'hiver à Imola où l'artiste le rejoignit, moment privilégié pour recevoir les ambassades qui se pressaient à sa cour. L'une d'elles suscita la plus grande curiosité. Arrivée de Turquie, une délégation ottomane se présenta devant César Borgia munie d'une requête : elle cherchait un constructeur capable de jeter un pont sur la Corne d'Or, entre Istanbul et le quartier européen de Galata.

On ignore comment la réputation de Léonard avait atteint les rives du Bosphore, mais ce ne fut pas le peintre de La Vierge aux rochers ni le portraitiste recherché qui était sollicité : l'ingénieur seul intéressait le gouvernement ottoman. Esprit curieux et enthousiaste, Léonard songea sérieusement à la proposition : il s'enquit de la topographie de la ville et traça le schéma d'un pont gigantesque aux lignes pures dont l'arche unique enjambait le bras de mer sur deux cent quarante mètres de portée. La maquette réalisée aujourd'hui d'après son dessin est saisissante de modernité. L'artiste, intéressé par ce nouveau défi et prêt malgré ses cinquante ans à tenter l'aventure, écrivit au sultan une lettre « aux tournures arabisantes » destinée à lui vanter ses mérites, comme il l'avait fait autrefois à l'intention du duc de Milan : construire des moulins à vent ou une pompe automatique devait, pensait-il, exciter l'intérêt du Grand Turc. L'original de la lettre est perdu mais, en 1952, on en a retrouvé une copie en turc : les secrétaires de la chancellerie impériale en avaient fait une traduction partielle et malveillante. La proposition n'eut pas de suite, Léonard de Vinci resta en Italie et commença de travailler à son plus célèbre portrait féminin.

Quand, en 1506, le même Bayezid fit des offres à Michel-Ange, la situation personnelle de l'artiste était plus pénible que celle de son rival. A Rome, où le pape Jules II lui avait commandé son tombeau et le regrettait déjà, Michel-Ange s'estimait persécuté par le souverain pontife, par Bramante (l'architecte du nouveau Saint-Pierre) et par Raphaël. Le premier avait oublié de lui rembourser les dépenses engagées pour choisir les marbres de Carrare destinés au tombeau ; quant aux deux autres, l'ombrageux génie était convaincu qu'ils cherchaient à l'assassiner. Michel-Ange s'enfuit alors à Florence. Trois fois le pape réclama son retour aux autorités de la ville. L'artiste songeait à s'éloigner davantage lorsque le prieur de la communauté franciscaine de Galata le fit avertir par les religieux de Florence que le sultan souhaitait l'inviter à construire un pont sur la Corne d'Or, toujours en projet.

Comme Léonard, Michel-Ange accueillit l'invitation avec intérêt. A la fin d'un de ses pamphlets en forme de sonnet contre son persécuteur le pape, il ne cacha pas son prochain départ pour Istanbul, signant par anticipation : « Votre Michel-Ange en Turquie. » Soderini, gonfalonier de Florence, sut le ramener à la raison : « Mieux vaut mourir chez le pape, assura-t-il, que vivre pour le Turc. » Le magistrat sut être persuasif. Il adoucit l'aigreur de l'artiste en le nommant ambassadeur officiel de la Seigneurie de Florence à Rome.

Michel-Ange retrouva le chemin du Vatican et oublia qu'il aurait pu être stambouliote. Il est permis de rêver. Michel-Ange en Turquie aurait sans doute rencontré le plus grand des architectes ottomans, bâtisseur d'innombrables chefs-d'œuvre, Mimar Sinan (1489-1588), son cadet de quatorze ans, que les Occidentaux nomment justement le Michel-Ange ottoman. Ainsi auraient été réunis deux génies contemporains nés dans deux mondes qui timidement et inégalement s'ouvraient l'un à l'autre, nouant des relations qui n'étaient pas toujours assourdies par le fracas des armes."

Voir également : L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne
 
L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)