vendredi 11 novembre 2016

Les nations britannique et américaine, vues de Turquie




Ziya Gökalp, cité par Şevket Beysanoğlu dans Ziya Gökalp'in ilk Yazı Hayatı, 1894–1908, Istanbul, Şehir Matbassı, 1956 :

"Les terres ottomanes seront l'Amérique libre et progressiste de l'Orient."

Ziya Gökalp, Türkçülüğün Esasları, Istanbul, Varlık Yayınları, 1968 :

"J'avouerai, toutefois, que, contrairement à sa morale civique dégénérée, nous avons trouvé que la moralité patriotique de la nation anglaise était d'un caractère très élevé. Alors qu'il y avait eu des centaines et même des milliers de traîtres à la patrie en Turquie, il n'y en eut pas un seul dans toute l'Angleterre. Alors, à quoi servait l'état supérieur de notre morale civique ? J'aurais préféré que nous eussions eu une haute morale patriotique !

Le caractère élevé de la morale patriotique est le fondement de la solidarité nationale, parce que la patrie ne signifie pas seulement le sol sur lequel nous vivons. La patrie est ce que nous appelons la culture nationale, dont la terre sur laquelle nous vivons n'est que le récipient. C'est pour cela qu'elle est sacrée. La morale patriotique est une morale composée d'idéaux et de devoirs nationaux. Par conséquent, pour renforcer la solidarité nationale, il faut d'abord élever la morale patriotique." (p. 80)

"L'idéal économique des Turcs est de doter leur pays d'une grande industrie. D'aucuns prétendent que notre pays est un pays agricole et qu'en conséquence nous ne devrions pas nous occuper de la grande industrie, mais ce n'est pas vrai. (...) John Ray en Amérique et Friedrich List en Allemagne ont démontré que l'école établie par les Manchestériens en Angleterre n'était pas une science universelle et internationale, mais simplement un système d'économie nationale propre à l'Angleterre. (...) L'admission du principe de la porte ouverte par les pays qui n'ont pas encore d'industrie signifierait leur esclavage économique au profit de pays industrialisés comme l'Angleterre. Ces deux économistes ont doté leur pays respectif d'un système d'économie nationale et ont oeuvré pour que leur pays puisse acquérir une grande industrie. Leurs efforts ont été couronnés de succès. Aujourd'hui, l'Amérique et l'Allemagne ont développé une grande industrie comparable à celle de l'Angleterre et elles suivent la politique anglaise de la porte ouverte. Elle savent pertinemment, néanmoins, que leur capacité à réaliser leur développement actuel est due à l'application d'une politique protectionniste durant de nombreuses années.

La tâche des économistes turcs est, dans un premier temps, d'étudier la réalité économique de la Turquie, puis, dans un second temps, de mettre en forme un programme scientifique et fondamental pour notre économie nationale, sur la base d'études objectives. Une fois ce programme mis en forme, chaque individu devra travailler dans ce cadre pour créer une grande industrie dans notre pays. Le ministère de l'Economie devra exercer une surveillance générale quant aux efforts individuels." (p. 163-164)


Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937 :

"Un nationalisme anglais dans le sens mystique n'existe que dans certains cas d'exaltations impérialistes.

Certes, les habitants des Iles britanniques sont d'ardents patriotes, et pour la plupart, ce sont même des impérialistes, mais on ne peut pas les qualifier de nationalistes dans le sens tout à fait mystique que ce terme comporte. L'attachement de l'Anglais au sol et à la Nation britanniques n'a rien de commun avec les sentiments analogues tels qu'ils se manifestent chez les autres Nations par des idéologies complexes. Le gentleman du Royaume-Uni est attaché à sa tour d'ivoire autour de laquelle les flots de l'océan montent la garde parce qu'il s'y sent privilégié. Il tient à son home comme on tient à son individualité dont on est naturellement fier. Il n'a pas besoin d'invoquer des forces et des facteurs mystiques pour s'y accrocher. Son insularité, son caractère propre prononcé à l'excès, sa maîtrise d'un immense empire, sa situation privilégiée dans la finance et l'économie mondiales, lui ont créé une conscience nationale nettement réaliste et positiviste. Le particularisme gallois, écossais au anglais, ne porte aucun ombrage à l'unité de la Nation britannique. L'origine irlandaise, juive ou autre, n'a aucune importance pour les citoyens du Royaume-Uni.

Ainsi qu'il a été relevé fort judicieusement par M. Ormsby Gore, délégué britannique à la S. D. N., dans la séance du 4 octobre 1935, en réponse à l'exaltation du principe raciste du délégué allemand :

« Le principe des nationalités, une différence de race et d'origine n'a jamais existé en Angleterre. »

Donnant libre cours à son humour britannique, il a ajouté :

« Considérez l'empire britannique : des peuples de toutes races, de toutes couleurs et de toutes croyances. Même dans notre petite île de Grande-Bretagne, nous avons une population qui est un mélange de races très diverses. Depuis les temps néolithiques, il s'est produit en Angleterre une infiltration de races et de souches diverses de toutes les parties du monde. A l'intérieur de notre propre unité de Grande-Bretagne, nous avons trois groupes qui ont conscience de constituer des nationalités : les Anglais, les Ecossais et les Gallois. Chacun de ces groupes se subdivise en de nombreuses races : le Gallois aux cheveux foncés, le Gallois aux cheveux roux, l'Ecossais, etc. »

Il ne faut pas perdre de vue que si le nationalisme anglais avait un caractère spécifique à telle ou telle race, à telle ou telle origine, si, à l'instar de tous les autres nationalismes, il était alimenté par des idéologies complexes et obscures, l'empire britannique, avec ses dominions et son commonwealth, aurait vécu depuis longtemps. L'Australien, le Canadien, séparé de la Métropole par des milliers de milles, qui n'a avec elle aucun lien spécial d'ordre social ou économique, n'est pas hanté par un sentiment d'indépendance, comme c'est le cas chez les autres minorités nationales dans les autres pays. Au contraire, il se sent attiré vers la Métropole par un sentiment de fierté et de sécurité à toute épreuve. Il n'a pas à subir la domination ou la suprématie d'un autre peuple, mais à partager les privilèges d'une Nation maîtresse dont il fait partie intégrante.

Il y a parmi les habitants de l'Empire britannique, des mouvements nationalistes, comme en Egypte et aux Indes, mais il s'agit de peuples ayant une culture et une civilisation tout à fait à eux et qui, par ce fait, sont traités par la Métropole comme inférieurs. La réaction nationaliste chez eux est naturelle. Mais, le jour où ces peuples seront en mesure de s'asseoir autour de la table ronde au même titre que les délégués de la métropole, du Canada ou de l'Australie, ces nationalismes n'auront plus leur raison d'être. Ce jour arrivera-t-il jamais ? C'est le secret de l'avenir." (p. 238-240)

" « Heureux le peuple qui n'a pas d'histoire », dit la sagesse des Nations. On applique souvent cette maxime au peuple américain. On affirme même que ce n'est pas une Nation proprement dite, mais une mosaïque formée d'individus venus des quatre coins du monde, et appartenant à mille et une races et nationalités différentes et on tâche d'en déduire que le peuple américain n'a pas un génie, un caractère ou une culture spécifique qu'on pourrait qualifier de nationale.

Avant tout, empressons-nous de relever qu'il est faux de croire que l'Amérique n'a pas d'histoire et qu'elle n'a pas les caractéristiques d'une Nation. Il n'y a aucune exagération à affirmer que l'individualité propre de la Nation américaine du Yankee, formée par des éléments ethniques hétérogènes, est plus accentuée que chez les autres peuples. (...)

Ils se flattent d'avoir tout le superlatif du monde. Record dans le confort, record dans les gratte-ciel, record dans la beauté des femmes, record dans la richesse, dans la production, dans la circulation des automobiles. Même dans les choses et les circonstances les plus banales, « le plus » et « le mieux » doit appartenir aux Américains." (p. 240-242)

Tekin Alp, entretien : "Un peu d'histoire inedite : M. Tekin Alp nous parle du Sionisme et du Judaïsme turc", L'Etoile du Levant (Istanbul), 1/5, 20 août 1948 :

"L'amour de la nation et de la patrie, à mon avis, n'implique aucune exclusivité. Un bon citoyen, dans tous les pays, peut nourrir des sentiments et des sympathies particuliers de caractère régional, traditionnel, racial, confessionnel, etc. Autrement, il faudrait admettre qu'il n'y a pas de bons citoyens en Amérique puisque presque tous les citoyens américains ont des sentiments particularistes. Les uns ont des sympathies pour le Germanisme, les autres originaires d'Italie, d'Irlande, etc., nourrissent des sympathies à l'égard de leur patrie d'origine, sans parler des millions des Juifs qui sont restés attachés à leurs traditions. Ils ne voient aucun inconvénient à organiser des manifestations et même à intervenir politiquement en faveur de ce mouvement. En Grande-Bretagne qui est un Royaume-Uni, les sentiments particularistes écossais et gallois se manifestent très souvent dans la vie politique. En France, les bons Français se divisent en Provençals, Bretons et tant d'autres nationalités qui ont chacune leurs propres idiomes, leurs us et coutumes, leurs folklores et autres particularismes de ce genre. Dans notre pays aussi on remarque des particularismes régionaux très prononcés. Les originaires de la Mer Noire, c'est-à-dire les compatriotes du Premier Ministre Hasan Saka, ceux des régions de la Mer Egée, les natifs de Rumeli, ceux des Vilâyets Orientaux, ne cachent pas leurs sentiments de solidarité envers leurs compatriotes."

jeudi 10 novembre 2016

La mort du Ghazi (1938)




L'Action française, 11 novembre 1938 :

"LA MORT DE KEMAL ATATURK

Le libérateur de la Turquie s'est éteint hier matin


Stamboul, 10 novembre. — Le président Kemal Ataturk est décédé à 9 h. 5 ; il était à ce moment dans un état de profonde léthargie.

Mustapha Kemal Ataturk était né en 1881, à Salonique, d'une ancienne famille turque de Macédoine. Son grand-père était officier turc et dès son plus jeune âge Mustafa Kemal se destina à la carrière militaire ; il fut admis successivement à l'Ecole des Cadets de Monastir et à l'Ecole d'état-major de Herlyeh.

Tout en poursuivant ses études militaires, il s'intéressait à la politique, il s'inscrivit au comité « Union et Progrès » dont faisaient partie beaucoup de jeunes officiers turcs et qui était l'âme du mouvement « jeune turc ».

Il prit une part active à l'insurrection du 3e corps de Macédoine qui contraignit le sultan Hamid à octroyer, le 24 juillet 1908, une constitution libérale à ses sujets.

Chargé de plusieurs missions secrètes dans les Balkans, il prit part en 1911 à la campagne de Tripolitaine.

Après avoir participé aux guerres balkaniques, il fut nommé attaché militaire à Sofia en 1914, sous les ordres de Fethi bey qui resta toujours son ami. C'est là qu'il fut appelé par Enver pacha pour participer à la défense des Dardanelles où il se fit remarquer à la tête de la 19e division.

Son premier contact avec l'Europe date de 1917 ; le prince Yusuf, héritier présomptif, l'attacha à sa suite pour le voyage qu'il effectua en Allemagne, Mustapha Kemal avait alors 34 ans.

Après la signature de l'armistice de Moudros, en novembre 1918, qui mit fin à la guerre, Mustapha Kemal se consacre avec l'appui des troupes qu'il commandait en Asie Mineure, à l'établissement d'un nouvel ordre politique qui devait servir de base à la création de la nouvelle Turquie. Il convoqua successivement les congrès de Erzerum, de Sivas et enfin, après avoir rompu avec le sultan, fut élu président de l'Assemblée nationale, qui supprima le sultanat en 1920.

Il signa avec les Russes, en 1920, un traité qui rendit à la Turquie les provinces perdues depuis 1877 et avec M. Franklin-Bouillon l'accord d'Ankara qui lui restituait la Cilicie. C'est, à la suite de sa campagne contre les Grecs, sur lesquels il remporta les victoires de Sakarya et de Dumlu-Punar, qu'il fut surnommé par son peuple le « gazi », c'est-à-dire « le victorieux ».

En 1923, fut proclamé par l'Assemblée nationale la République turque dont il fut président à partir de 1927.

La guerre étant terminée, et les frontières de la nouvelle Turquie étant reconnues, Mustapha Kemal consacra son activité à la transformation de la Turquie en un Etat de type européen.

Les funérailles nationales de Kemal Ataturk auront lieu à Angora, le 20 novembre.

Le Parlement se réunira demain à 11 heures pour élire le nouveau président de la République.

(Lire la suite en 2e page)

(...)

LA MORT du Ghazi

La grande guerre et l'après-guerre ont permis à une catégorie d'hommes de réaliser, selon le mot de M. de Monzie, des destins hors série.

Mustapha Kemal était de ceux-là. En dépit du courage très certain du soldat ottoman, la Turquie en 1919 était bel et bien écrasée. Un jeune général ne l'accepta pas ainsi. Le 19 mars 1919, il prenait le commandement des troupes. Le peuple le suivit. On peut voir à Ankara, un monument curieux. Il représente des femmes turques faisant la chaîne afin de ravitailler les batteries d'artillerie en obus.

Rien ne symbolise mieux peut-être la transformation opérée par Mustapha Kemal dans le vieux pays des Osmanlis. Le Ghazi, « le victorieux », avait réussi à galvaniser toute la nation, hommes et femmes, pour la libération du sol turc. La révolution ne date pas de l'après-guerre, mais de la guerre.

Mustapha Kemal, après avoir imposé sa loi aux Grecs sur les champs de bataille, fit preuve de la même énergie à l'intérieur.

En un tournemain, il dicte ses quatre volontés au peuple turc. Il le dépouille de son fez ancestral ; il oblige les femmes à sortir dévoilées dans les rues ; il supprime le califat ; il impose le code civil suisse, le code pénal italien, le code commercial autrichien ; il abolit l'alphabet turc, institue l'état civil, donne à chacun des noms de famille.

Quelques années auront suffi à cet homme extraordinaire pour faire table rase d'un passé millénaire.

Mustapha Kemal se permet tout et tous les Turcs l'applaudissent.

Pour marquer à quel point il entendait trancher entre les temps des Osmanlis et le sien, le Ghazi, après sa victoire sur les Grecs, décida d'établir sa capitale en Anatolie, à Angora. On dit maintenant Ankara.

Les occupants des ambassades et légations installées depuis des temps immémoriaux sur le romantique Bosphore firent grise mine. Il leur fallut bien en passer par où voulait cet homme intransigeant. Finies les délicieuses promenades aux Eaux douces d'Europe et d'Asie en Caïques ou à « mouches » à moteur !

Les Soviets les premiers construisirent une énorme forteresse baptisée ambassade à Ankara. Les autres pays furent obligés de suivre l'exemple.

Une capitale est née sur ce plateau désertique d'Anatolie, uniquement par la volonté d'un homme désireux de rompre brusquement et totalement avec le passé.

On aurait pu craindre de la part des Turcs de Constantinople — on dit obligatoirement, depuis l'avènement de Kemal, Istambul — à une certaine résistance. Il ne s'en est produit aucune.

Nous nous trouvions sur les rives du Bosphore quand, pour la première fois, Kemal pacha daigna se rendre officiellement dans la vieille et délicieuse capitale. Les environs de Sainte-Sophie étaient peuplés de gens dont le couvre-chef rutilant et traditionnel était remplacé par une casquette vulgaire et sombre.

Il fallait aller très loin sur les remparts pour rencontrer encore un vieil et charmant turc égrenant son chapelet tout en marchant.

Un coup de baguette brutal avait suffi pour détruire un édifice plusieurs fois millénaire et sans doute branlant, mais dont les fondations semblaient plonger très profondément dans le sol.

Le grand secret de Kemal n'aura-t-il pas été de comprendre que derrière la dentelle romantique de l'empire ottoman, il n'y avait plus rien, sinon des hommes prêts à défendre le sol national.

L'audace sans limites de Mustapha Kemal a grandement servi sa patrie et lui.

Sa personnalité dominait toute la vie politique, spirituelle et économique de la Turquie.

Kemal Ataturk, le « père de la patrie », disparaît au moment où l'Occident, plus que jamais, a les regards tournés vers les Dardanelles. Sa succession sera lourde à porter.

J. LE BOUCHER."


L'Action française, 12 novembre 1938 :

"Kemal Ataturk

Il y a des enseignements à tirer de la vie du dictateur.

Pierre Dominique, alias docteur Lucchini, ex-président fondateur de la section d'Action française de Sartène, en dégage quelques-uns dans la République :

Il se peut que dans le cours de ces dix-neuf ans quelques vieux Turcs aient été pendus et aussi quelques conspirateurs, et puis de ces gens qui ne comprennent pas qu'une révolution est tout autre chose qu'une bergerie. Il se peut aussi que des âmes sensibles inscrivent tout cela au compte débiteur de Kemal Ataturk. On nous permettra de dire, en évoquant au passage les mémoires de quelques grands Français, Louis XI par exemple ou Richelieu qui furent durs, très durs, que c'est vraiment voir les choses par le petit côté. Oui ou non, Kemal Ataturk a-t-il sauvé l'Etat ? Tous les Turcs dignes de ce nom répondent oui. Cela suffit.

Voici une anecdote qui montre l'homme :

Kemal Ataturk, avant que d'être un grand politique et un grand réformateur, était un héros. Quand, en 1919, il avait vu sa patrie trahie par d'obscurs politiciens, il s'était révolté : geste héroïque. Le matin de la bataille de Sakaria, qui fut décisive, son cheval le désarçonna et, dans sa chute, Kemal Ataturk se cassa une côte ; l'homme ne broncha pas, reprit ses cartes, gagna la bataille et ne se fit soigner qu'après : geste héroïque encore une fois. Nous entrons dans une vie difficile ; c'est l'instant de fixer les regards des jeunes hommes, en France, comme ailleurs, sur le type du héros.


Comme héros français, la République a l'habitude de proposer à l'admiration de la jeunesse Caillaux et Daladier. C'est peu.

Dans l'Intransigeant, Gallus se demande avec raison quels événements la mort d'Ataturk va produire :

Le dictateur de la Turquie vient de mourir et il sera passionnant d'observer ce qui va se passer dans son pays. Ces hommes qui semblent attacher à leur propre vie toute la vie d'une nation ne peuvent disparaître sans qu'un vaste ébranlement ne soit à redouter. Tous s'entretiennent dans l'illusion qu'ils bâtissent pour l'éternité. Mais après Alexandre, quoi ? Après César, quoi ? Après Cromwell, après Napoléon, quoi ?

L'argument est valable.

C'est la précarité de la dictature qui contribue à faire de nous des monarchistes, car le roi, lui, ne meurt pas !

Gallus ne le dit pas, on s'en doute, et se lance dans une extravagante et confuse apologie de la démocratie :

On ne croit pas que les démocraties soient plus fragiles que les dictatures. Car les changements sont moins sensibles que dans les régimes autoritaires, et les renouvellements n'y prennent pas l'aspect d'une catastrophe. Aussi leur durée est-elle moins incertaine.

C'est-à-dire qu'on vit dans l'anarchie. La France a changé trois fois de politique à l'égard de l'Italie depuis quatre ans.

En fait d'incertitude, il est difficile d'imaginer pis."


Voir également : Un génie de ce temps : Kemal Atatürk

Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

L'autoritarisme kémaliste

Jacques Bainville

vendredi 4 novembre 2016

La question des libertés et des droits de l'homme dans la Turquie actuelle

En 2015, la CEDH a émis 79 arrêts de condamnation contre la Turquie, mais aussi 72 autres contre la Roumanie (Etat pourtant membre de l'UE, moins peuplé que la Turquie, et qui ne fait pas face au défi constant d'organisations terroristes telles que le PKK et le DHKP-C, ni à un voisinage aussi problématique), 43 contre la petite Grèce (membre de la CEE/UE depuis... 1981), 42 contre la Hongrie (également membre de l'UE, et située au coeur de l'Europe centrale, région plutôt paisible) et 109 contre la Russie (qui arrive donc en tête) :



En 2014, la Turquie était loin derrière la Chine et l'Iran en matière de détention de journalistes, contrairement au mensonge (rituellement répété depuis des années) sur la "plus grande prison de journalistes du monde" : 



En 2015, la Turquie était également loin derrière la France et l'Inde quant au nombre de pages censurées sur Facebook :



La loi punit le blasphème en Turquie, comme dans la démocratie indienne et six Etats de l'UE (dont la Grèce, où elle a été sévèrement appliquée) :



L'avortement est un droit pleinement reconnu en Turquie, alors qu'il est soumis à restriction dans plusieurs Etats membres de l'UE (Pologne, Irlande, Finlande) :



D'après WomanStats Project, le niveau de sécurité des femmes en Turquie est similaire à celui d'Israël et de sept Etats membres de l'UE (dont la Grèce), mais meilleur qu'en Arménie et en Russie : 



Voir également : Quelques données factuelles sur la Turquie

jeudi 27 octobre 2016

Henri Gouraud




Le général Gouraud, témoignage publié dans Le Figaro, supplément : "La Turquie", 30 juillet 1939 :

"J'ai eu les Turcs comme adversaires, quand je commandais le corps expéditionnaire français, à côté du corps britannique, dans la péninsule de Gallipoli. Se battant courageusement, comme toujours, les Turcs, loyalement, ne tiraient pas sur les navires-hôpitaux : c'est ainsi que les blessés de la journée étaient rapidement embarqués — comme je l'ai été moi-même. Lorsque je revis sir Ian Hamilton, général commandant le corps britannique, et que je lui racontai ce fait, il me répondit : « En effet, j'ai reçu du commandement turc des radios me demandant d'éloigner les dépôts de munitions des ambulances. »

Lorsque, en 1930, les anciens combattants des Dardanelles firent un pèlerinage sur le théâtre de leurs combats, le comte Charles de Chambrun, un des meilleurs ambassadeurs de France, me proposa d'aller à Ankara saluer le Ghazi.

Le président Ataturk a droit à la reconnaissance de son peuple, qu'il a servi, dans la guerre comme dans la paix, en grand citoyen, fidèle à l'indépendance et à la liberté de son pays. A Ankara, une statue le représente à cheval : aux quatre angles, des combattants, dont une femme turque qui accourt portant un obus sur l'épaule."

Voir également : Cilicie : pourquoi les Français ont-ils dissous la Légion arménienne (1921) ? Eléments de réponse 
  
La Légion arménienne, une force supplétive encombrante pour la politique française en Méditerranée orientale
 
Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français
 
Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens

Le lieutenant-colonel Sarrou : "Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays."

L'amitié franco-turque

lundi 19 septembre 2016

Les offres de Beyazıt II (Bayezid II) à Léonard de Vinci et Michel-Ange




Jean-François Solnon, Le turban et la stambouline : l'Empire ottoman et l'Europe, XIVe-XXe siècle, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009, p. 147-149 :

"Outre les voyageurs curieux et les diplomates officiels venus d'Occident, quelques-uns des plus célèbres enfants de l'Europe des arts furent tentés par les sirènes ottomanes, prêts à prendre la mer pour Istanbul, alléchés par les mirobolantes propositions d'un sultan résolu à attirer des hommes utiles à son pays. Léonard de Vinci fut ainsi sollicité par Bayezid II. Depuis sa fuite de Milan en décembre 1499 envahie par les Français de Louis XII trois mois plus tôt, Léonard cherchait un nouveau protecteur. Il erra de cour en cour entre Mantoue, Venise et Florence, avant d'accepter de se mettre au service de César Borgia, fils naturel du pape Alexandre VI. Le célèbre condottiere le nomma ingénieur militaire dans ses domaines de Romagne, activité qui comblait celui qui ne songeait alors qu'à des travaux d'hydraulique ou des ouvrages militaires. Au mois d'octobre 1502, César avait pris ses quartiers d'hiver à Imola où l'artiste le rejoignit, moment privilégié pour recevoir les ambassades qui se pressaient à sa cour. L'une d'elles suscita la plus grande curiosité. Arrivée de Turquie, une délégation ottomane se présenta devant César Borgia munie d'une requête : elle cherchait un constructeur capable de jeter un pont sur la Corne d'Or, entre Istanbul et le quartier européen de Galata.

On ignore comment la réputation de Léonard avait atteint les rives du Bosphore, mais ce ne fut pas le peintre de La Vierge aux rochers ni le portraitiste recherché qui était sollicité : l'ingénieur seul intéressait le gouvernement ottoman. Esprit curieux et enthousiaste, Léonard songea sérieusement à la proposition : il s'enquit de la topographie de la ville et traça le schéma d'un pont gigantesque aux lignes pures dont l'arche unique enjambait le bras de mer sur deux cent quarante mètres de portée. La maquette réalisée aujourd'hui d'après son dessin est saisissante de modernité. L'artiste, intéressé par ce nouveau défi et prêt malgré ses cinquante ans à tenter l'aventure, écrivit au sultan une lettre « aux tournures arabisantes » destinée à lui vanter ses mérites, comme il l'avait fait autrefois à l'intention du duc de Milan : construire des moulins à vent ou une pompe automatique devait, pensait-il, exciter l'intérêt du Grand Turc. L'original de la lettre est perdu mais, en 1952, on en a retrouvé une copie en turc : les secrétaires de la chancellerie impériale en avaient fait une traduction partielle et malveillante. La proposition n'eut pas de suite, Léonard de Vinci resta en Italie et commença de travailler à son plus célèbre portrait féminin.

Quand, en 1506, le même Bayezid fit des offres à Michel-Ange, la situation personnelle de l'artiste était plus pénible que celle de son rival. A Rome, où le pape Jules II lui avait commandé son tombeau et le regrettait déjà, Michel-Ange s'estimait persécuté par le souverain pontife, par Bramante (l'architecte du nouveau Saint-Pierre) et par Raphaël. Le premier avait oublié de lui rembourser les dépenses engagées pour choisir les marbres de Carrare destinés au tombeau ; quant aux deux autres, l'ombrageux génie était convaincu qu'ils cherchaient à l'assassiner. Michel-Ange s'enfuit alors à Florence. Trois fois le pape réclama son retour aux autorités de la ville. L'artiste songeait à s'éloigner davantage lorsque le prieur de la communauté franciscaine de Galata le fit avertir par les religieux de Florence que le sultan souhaitait l'inviter à construire un pont sur la Corne d'Or, toujours en projet.

Comme Léonard, Michel-Ange accueillit l'invitation avec intérêt. A la fin d'un de ses pamphlets en forme de sonnet contre son persécuteur le pape, il ne cacha pas son prochain départ pour Istanbul, signant par anticipation : « Votre Michel-Ange en Turquie. » Soderini, gonfalonier de Florence, sut le ramener à la raison : « Mieux vaut mourir chez le pape, assura-t-il, que vivre pour le Turc. » Le magistrat sut être persuasif. Il adoucit l'aigreur de l'artiste en le nommant ambassadeur officiel de la Seigneurie de Florence à Rome.

Michel-Ange retrouva le chemin du Vatican et oublia qu'il aurait pu être stambouliote. Il est permis de rêver. Michel-Ange en Turquie aurait sans doute rencontré le plus grand des architectes ottomans, bâtisseur d'innombrables chefs-d'œuvre, Mimar Sinan (1489-1588), son cadet de quatorze ans, que les Occidentaux nomment justement le Michel-Ange ottoman. Ainsi auraient été réunis deux génies contemporains nés dans deux mondes qui timidement et inégalement s'ouvraient l'un à l'autre, nouant des relations qui n'étaient pas toujours assourdies par le fracas des armes."

Voir également : L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne
 
L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)

mercredi 10 août 2016

Maximilien de Robespierre




Maximilien Robespierre, "Observations sur le plan d'organisation de l'armée, proposé par Dubois-Crancé au nom du Comité militaire", Lettres de Maximilien Robespierre à ses commettans, 15-20 février 1793 :

"Le même jour [23 janvier], à la séance du soir, le ministre des affaires étrangères notifie à l'assemblée que les Français résidant à Constantinople ayant appris, par les papiers publics, le décret d'accusation porté contre l'ambassadeur Choiseul-Gouffier, se sont réunis en assemblée primaire, ont nommé un agent pour le remplacer, ont notifié ce choix à la cour ottomane, et lui ont présenté un mémoire dont ils attendent un grand succès, dit le ministre ; mais dont il ne précise pas l'objet. Il fait le plus grand éloge de cette conduite ; nous croyons qu'il se trompe. La démarche des Français habitants de Constantinople présentait deux inconvénients qui devaient éveiller toute la sollicitude des agents et des représentants de la république. Le premier était une usurpation de la puissance publique et une infraction aux lois qui refusaient à ces individus le pouvoir de nommer un agent à la France auprès d'une puissance étrangère. Il n'est pas nécessaire de dire combien un tel exemple est dangereux. Le second, plus grave encore dans les circonstances actuelles, c'était d'alarmer le gouvernement turc, en formant sous ses yeux une assemblée primaire républicaine, et en transplantant d'autorité la constitution française à Constantinople. A coup sûr, l'effet de cette démarche ne pouvait pas être de déterminer les esclaves du grand-seigneur à secouer subitement le joug de leur gouvernement, mais elle devait en avoir un immédiat et certain, c'était d'irriter contre nous ce même gouvernement. Au moment où nous avons à soutenir la guerre contre l'Europe, la saine politique conseillait sans doute au nôtre de faire tous ses efforts pour déterminer le Turc à attaquer l'empereur et la Russie. Les ministres du despotisme n'auraient pas négligé ce soin, et probablement ne l'auraient pas pris sans succès. Pourquoi les défenseurs de la république seraient-ils ou moins habiles ou moins zélés ? Or, le moyen de parvenir à ce but était-il de nous rendre suspects à la cour ottomane, par une démarche aussi extraordinaire ? Est-ce un esprit de vertige ou de réflexion qui semble conspirer avec les ennemis de notre liberté, pour armer à la fois toutes les puissances contre nous sans nous laisser un seul allié ?"

Maximilien Robespierre, rapport devant la Convention sur la situation politique, 17 novembre 1793 :


"C'est ainsi que la même faction [Brissot] qui en France voulait réduire tous les pauvres à la condition d'Ilotes, et soumettre le peuple à l'aristocratie des riches, voulait en un instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies.

Les mêmes manœuvres furent employées à la Porte par Choiseul-Gouffier et par son successeur. Qui croirait que l'on a établi des clubs français à Constantinople, que l'on y a tenu des assemblées primaires ? On sent que cette opération ne pouvait être utile ni à notre cause ni à nos principes ; mais elle était faite pour alarmer ou pour irriter la cour ottomane. Le Turc, l'ennemi nécessaire de nos ennemis, l'utile et fidèle allié de la France négligé par le gouvernement français, circonvenu par les intrigues du Cabinet Britannique, a gardé jusqu'ici une neutralité plus funeste à ses propres intérêts qu'à ceux de la république française. Il parait néanmoins qu'il est prêt à se réveiller ; mais si, comme on l'a dit, le divan est dirigé par le cabinet de Saint-James, il ne portera point ses forces contre l'Autriche, notre commun ennemi, qu'il lui serait si facile d'accabler ; mais contre la Russie, dont la puissance intacte peut devenir encore une fois l'écueil des armées ottomanes. (...)

Elle [Catherine II] a beaucoup contribué à former la ligue des rois qui nous font la guerre, et elle en profite seule. Tandis que les puissances rivales de la sienne viennent se briser contre le rocher de la république française, l'impératrice de Russie ménage ses forces et accroît ses moyens ; elle promène ses regards avec une secrète joie, d'un côté sur les vastes contrées soumises à la domination ottomane, de l'autre, sur la Pologne et sur l'Allemagne ; partout elle envisage des usurpations faciles ou des conquêtes rapides ; elle croit toucher au moment de donner la loi à l'Europe ; du moins pourra-t-elle la faire à la Prusse et à l'Autriche, et dans les partages de peuples où elle admettait les deux compagnons de ses augustes brigandages, qui l'empêchera de prendre impunément la part du lion ?

Vous avez sous les yeux le bilan de l'Europe et le vôtre, et vous pouvez déjà en tirer un grand résultat : c'est que l'univers est intéressé à notre conservation. Supposons la France anéantie et démembrée, le monde politique s'écroule. Otez cet allié puissant et nécessaire, qui garantissait les médiocres Etats contre les grands despotes, l'Europe entière est asservie. Les petits princes germaniques, les villes réputées libres de l'Allemagne, sont englouties par les maisons ambitieuses de l'Autriche et du Brandebourg ; la Suède et le Danemark deviennent tôt ou tard la proie de leurs puissants voisins ; le Turc est repoussé au-delà du Bosphore, et rayé de la liste des puissances européennes ; Venise perd ses richesses, son commerce et sa considération ; la Toscane, son existence ; Gênes est effacée ; l'Italie n'est plus que le jouet des despotes qui l'entourent ; la Suisse est réduite à la misère, et ne recouvre plus l'énergie que son antique pauvreté lui avait donnée. Les descendants de Guillaume Tell succomberaient sous les efforts des tyrans humiliés et vaincus par leurs aïeux. Comment oseraient-ils invoquer seulement les vertus de leurs pères et le nom sacré de la liberté, si la république française avait été détruite sous leurs yeux ? Que serait-ce s'ils avaient contribué à sa ruine ? Et vous, braves Américains, dont la liberté, cimentée par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle serait votre destinée si nous n'existions plus ? Vous retomberiez sous le joug honteux de vos anciens maîtres ; la gloire de nos communs exploits serait flétrie ; les titres de liberté, la Déclaration des droits de l'homme, seraient anéantis dans les deux mondes."

Voir également : Napoléon Bonaparte

Louis XVI et Selim III

François-Athanase Charette de La Contrie

Jean-Jacques Rousseau

Humbaracı Ahmet Paşa alias Claude Alexandre de Bonneval

samedi 11 juin 2016

L'historien bachkir Zeki Velidi Togan




Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay, Les mouvements nationaux chez les musulmans de Russie avant 1920. La presse et le mouvement national chez les musulmans de Russie avant 1920, Paris-La Haye, Mouton, 1964, p. 222, note 2 :

"Ahmed Zeki Velidi Togan, issu d'une grande famille de l'Ural Méridional, naquit en 1890 dans le village de Kuzen. Fils d'imam, il fit ses études à Kazan à la medresseh Qasymiyeh, puis à l'Université. Très tôt, il se fit remarquer comme historien en collaborant aux journaux Joldyz (1906), Vaqt (1907), Mektep (1913). En 1909, il fut nommé professeur d'histoire et de littérature turques. En 1912, après la publication de son premier travail historique important : Türk ve Tatar tarihi, il devint membre de la Société d'Histoire, d'Archéologie et d'Ethnographie de l'Université de Kazan et effectua pour son compte plusieurs missions scientifiques en Asie Centrale. Au printemps 1916, il fut délégué par le « gouvernement » d'Ufa au Bureau Musulman de la Duma. En mai 1917, il prit part au Ier Congrès des Musulmans de Russie. A partir de ce moment, Zeki Velidi est le leader incontesté du mouvement national baškir : président du Šura régional baškir, président du Gouvernement Baškir, chef de l'Armée baškire, membre et président du Bašrevkom, puis Commissaire à la Guerre de la République Baškire. En juin 1920, après la rupture avec les Soviets, Zeki Velidi se réfugia au Turkestan et prit une part active à la lutte des Basmačis contre le régime soviétique. En 1922, il s'expatria en Afghanistan, puis en Turquie. Il occupe actuellement le poste de Directeur des études historiques à l'Université d'Istanbul. On doit à Zeki Velidi de très nombreux ouvrages d'histoire, dont une partie a été traduite en langues occidentales. Plusieurs études biographiques ont été consacrées à cette remarquable personnalité, parmi lesquelles celle de Herbert Jansky dans Zeki Velidi Togan'a Armağan (Mélanges en hommage à Zeki Velidi Togan), Istanbul, 1955 et l'anonyme « Ahmed Zeki Velidi » dans Die Welt des Islams, t. 14, 1932, pp. 22-25."

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 395-396 :

"Les musulmans de Russie, les Turcs ou Tatars qui en constituent de loin la majeure partie, ont été surpris par la révolution soviétique. Celle-ci a éclaté au terme d'une longue période d'agitation intellectuelle qui les avait poussés tour à tour ou simultanément vers les idéologies socialistes, panislamiques et panturques. Ils ne l'attendaient pas ; ils n'y étaient pas préparés et n'y ont à peu près en rien aidé.

Purement russe ou, si l'on veut, slave, la révolution s'est faite sans eux et continua sans eux, si ce n'est toujours contre eux ou malgré eux. Ils ont dû cependant la subir et ont essayé tout naturellement d'en tirer profit en se donnant, à la hâte et maladroitement, les organes administratifs et militaires susceptibles de leur permettre de défendre leurs revendications. Celles-ci étaient claires et semblaient bien répondre aux idéaux du temps : auto-administration, égalité entre musulmans et chrétiens, restitution des terres spoliées par la colonisation, suppression totale de celle-ci. Leur sentiment profond demeurait anti-russe, mais ne les poussait pas plus vers les Blancs que vers les Rouges qu'ils rallièrent tour à tour par opportunisme. Avec les premiers, dont l'esprit restait colonialiste, les points de désaccord ne tardèrent pas à apparaître. Avec les seconds, ils se manifestèrent aussi, non au plus haut niveau car les autorités soviétiques tenaient à gagner la sympathie des allogènes, mais dans la pratique de la vie quotidienne, les révolutionnaires russes entendant garder pour eux le bénéfice de la révolution. Ils ont donc dû, pour s'en tirer, ne compter que sur eux-mêmes, mais ils n'en avaient pas les moyens. Les mouvements d'indépendance ou d'autonomie ont vite été réprimés.

En novembre 1917, le conseil du peuple musulman avait proclamé à Kokand l'autonomie du Turkestan. Le soviet de Tachkent lance contre lui ses troupes russes qui entrent dans la ville insurgée le 6 février 1918 : elles la mettent à sac, l'incendient et massacrent ses habitants. A Orenbourg, le gouvernement national bachkir, formé en 1917 sous la présidence d'Ahmad Zeki Velidov (ultérieurement connu comme historien, en Turquie, sous le nom de Zeki Velidi Togan), disparaît en février 1918."

"Un nouveau Confrère", Prométhée, n° 8, juin-juillet 1927, p. 37 :

"En même temps que Prométhée se réjouit d'ajouter à la liste des peuples, dont il défend la juste cause, le nom du Turkestan, les patriotes de ce pays ont commencé la publication à Constantinople de leur organe en langue turque qui, d'ailleurs, est la leur. Le Yeni Turkistan est un organe mensuel littéraire, scientifique et politique, grand format, contenant 32 pages.

Le premier numéro qui nous est parvenu contient une série d'articles politiques et des études littéraires. A signaler l'étude de l'historien bachkir, bien connu, M. Ahmed Zaki Velidi, sur la Poésie de Chaïbak Khan, ce prince érudit du Turkestan (XVe siècle) dont les oeuvres sont fort appréciées et dont un recueil de poésies se trouve au British Museum de Londres (...).

Nous félicitons les patriotes turkestanais de leurs efforts et nous souhaitons la prospérité à notre nouveau confrère. Cet organe, ajouté à Eni-Kawkasia, contribuera puissamment à éclairer l'opinion publique en Turquie, hélas, travaillée d'une façon systématique et intense, par la propagande néfaste qu'y font les Soviets."

Voir également : La pensée de Yusuf Akçura

Memmed Emin Resulzade, père fondateur de la République d'Azerbaïdjan
 
Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Transcaucasie (1918) : les tueries de populations azéries par les forces dachnako-bolchevistes

Les Arméniens (notamment dachnaks), troupes de choc de la dictature bolcheviste en Asie centrale

Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Les "opérations nationales" de "nettoyage" des frontières soviétiques (1935-1937)

Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

La déportation des Turcs meskhètes (Ahıska) par Staline

La déportation des Tatars de Crimée par Staline