mercredi 17 mai 2017

Liberté de la presse : le classement de la Turquie en 2017

Classement de la liberté de la presse établi par RSF (2017) :



Le niveau de la Turquie est donc analogue à celui de la Bulgarie (membre de l'UE) et de la Macédoine.

A noter que le ministre des Affaires étrangères autrichien actuel (très anti-turc) a soutenu la candidature de la Macédoine à l'UE.

Voir également : La question des libertés et des droits de l'homme dans la Turquie actuelle

Indice de démocratie : le classement de la Turquie en 2016

L'accès à la contraception en Turquie

Quelques données factuelles sur la Turquie

vendredi 12 mai 2017

L'apport déterminant de Fuat Köprülü à la turcologie




Paul Dumont, "La revue Türk Yurdu et les musulmans de l'Empire russe, 1911-1914", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 15, n° 3-4, 1974 :

"Fuad Köprülü (1890-1966) descendait de l'illustre famille Köprülü, célèbre dans l'histoire ottomane en raison des nombreux vizirs qu'elle avait fournis à la dynastie régnante. A l'époque de la fondation de Türk Yurdu, il avait vingt-deux ans à peine, mais il témoignait déjà de brillantes qualités intellectuelles. Il devait faire par la suite une très belle carrière universitaire et, à partir de 1935, politique. On lui doit plusieurs travaux importants, dans des domaines assez variés : turcologie,
histoire, folklore. Citons notamment ses conférences parisiennes sur « Les origines de l'Empire ottoman » (1935) et son Histoire de la littérature turque (Türk edebiyatı tarihi), Istanbul, 1926." (p. 317, note 12)

Robert Mantran, "L'orientation des études historiques en Turquie", Revue historique, 89e année, tome 234, 1965 :

"Si les historiens turcs d'avant 1914 ont apporté une contribution non négligeable à la connaissance de l'histoire de leur pays, leur oeuvre consistait le plus généralement en études limitées, quoique nombreuses, et dans l'édition, sans critique, des textes des principaux chroniqueurs ottomans des XVIe et XVIIe siècles. Peu à peu se fit sentir la nécessité d'approfondir les questions qui se posaient à propos de l'histoire de l'Empire ottoman et ainsi apparurent les premières publications de documents d'archives, portant essentiellement sur des règlements impériaux. Toutefois, on n'allait pas au-delà de la publication pure et simple et, par scrupule ou modestie, on se gardait d'en faire des commentaires et d'essayer de construire une histoire qui se dégageât quelque peu du récit traditionnel des événements.

C'est après 1923, avec l'impulsion donnée aux recherches historiques par Atatürk, que se dessine un mouvement nouveau : aller, par-delà l'histoire ottomane, à la découverte plus approfondie de l'histoire des Turcs et de la Turquie, notamment des Seldjoukides d'Asie Mineure et des dynasties post-seldjoukides. Ce mouvement n'alla pas sans quelques excès de nationalisme, mais ces excès furent assez rapidement corrigés. En outre, on tint davantage compte des données apportées par les sciences annexes, épigraphie et archéologie notamment ; on eut également recours aux oeuvres littéraires, et plus spécialement à la littérature populaire ; on s'efforça de découvrir des textes nouveaux, inédits. C'est plus particulièrement à Mehmed Fuad Köprülü que l'on doit ce renouveau : maître incontesté de la turcologie, non seulement il encourage les études historiques, mais il forme des élèves et donne l'exemple ; les articles et travaux nombreux qu'il publie entre 1923 et 1945 sont autant de pierres apportées à la construction de cet édifice imposant et moderne que doit être l'histoire des Turcs. Grâce à lui, on s'aperçoit que les sources sont infiniment plus variées et plus vastes qu'on ne le soupçonnait il attire ainsi l'attention sur la littérature populaire, sur l'importance des documents des fondations pieuses (vakīflar), sur l'onomastique, sur les sources historiques des pays voisins de la Turquie. Avec Köprülü est née une histoire documentée, critique, comparative, éclairant non seulement les problèmes politiques, mais aussi les problèmes humains, religieux, économiques et sociaux.

Entre les deux guerres, l'exemple donné par M. F. Köprülü a été suivi avec plus ou moins de bonheur par des historiens comme Ahmed Refik et Ismail Hakki Uzunçarşīlī. Cependant, on peut dire que c'est avec la génération suivante, celle qui apparaît en 1945, que la nouvelle école historique turque montre sa valeur. Au goût de la recherche, inspiré à ses élèves par Köprülü, s'ajoute l'acquisition d'une méthode que nombre d'entre eux sont allés perfectionner en Europe. Si, après 1945, l'on édite encore des oeuvres de chroniqueurs ottomans ou seldjoukides, désormais ce sont des études critiques, utilisables sans réticence ; de plus en plus, on se consacre à la recherche et à la publication de documents d'archives, de vakfiyès (actes des fondations pieuses) qui servent de base à des études sérieuses : il ne s'agit plus de raconter, de décrire, mais de chercher à expliquer. Et cela est valable d'abord pour la période seldjoukide sur laquelle, outre les travaux de Köprülü, les publications de documents et de vakfiyès par Osman Turan, Fikret Işiltan, Mehmed Zeki Oral et autres apportent des précisions nouvelles et précieuses touchant à la vie religieuse, sociale et économique. Cela est plus valable encore pour la période ottomane : on doit en premier lieu à Ömer Lûtfi Barkan la publication de documents d'archives du plus haut intérêt portant aussi bien sur l'économie agraire que sur l'économie urbaine il faut ajouter au crédit d'Ö. L. Barkan qu'il ne s'est pas contenté de publier ces documents : il a su, dans des articles de grande valeur, amorcer l'étude des problèmes économiques et sociaux de l'Empire ottoman aux XVe et XVIe siècles, renouvelant ainsi l'histoire de cet empire que l'on avait trop longtemps vue sous l'aspect présenté par J. von Hammer dans la première moitié du XIXe siècle. Suivant l'exemple donné par Ö. L. Barkan, les historiens turcs d'après-guerre se sont attachés à cette étude des documents d'archives, étude vue sous l'angle des institutions ottomanes et des problèmes économiques et sociaux ainsi peut-on citer les travaux de Mehmed Tayyib Gökbilgin, de Halil Inalcīk, de Mustafa Akdağ, de Lûtfi Güçer, qui portent sur les XVe, XVIe et XVIIe siècles et qu'on ne peut ignorer si l'on veut désormais écrire l'histoire de cette époque. Utilisant lui aussi les documents d'archives, mais de façon parfois moins critique, Ismail Hakki Uzunçarşīlī a publié plusieurs livres concernant les Institutions de l'Empire ottoman le gouvernement central, le palais, la marine, l'armée (son travail sur les Janissaires et les autres corps militaires ottomans est particulièrement documenté)." (p. 316-318)

"Au terme de ce rapide coup d'oeil, nous pouvons dire que les études historiques en Turquie sont sorties de la phase du balbutiement et de la polygraphie : les travaux publiés depuis une vingtaine d'années par les historiens turcs constituent les preuves indéniables d'une science parvenue à maturité. On peut regretter que l'obstacle de la langue réduise leur audience, car ces historiens turcs sont peu connus, malgré leurs mérites. Plus que les Occidentaux, ils sont astreints à la pratique des langues européennes en plus du turc, de l'arabe et du persan, bases indispensables des études historiques en Turquie.

S'ils ont une tradition historique, celle-ci a dû être remodelée car elle n'était pas génératrice de progrès ; jointe aux méthodes historiques occidentales, elle leur permet de nous apporter des oeuvres que, souvent, l'on célébrerait en Europe si elles étaient rédigées en une langue d'Occident. L'élan donné par M. F. Köprülü a porté ses fruits, encore jeunes peut-être, mais qui ne pourront que mûrir au fur et à mesure que des générations nouvelles d'historiens apparaîtront, et il en est actuellement qui donnent de belles promesses. Si l'effort est encore dispersé, si le succès n'a pas toujours répondu aux espérances, il n'en faut pas pour autant dédaigner ou négliger les travaux des historiens turcs. Peut-être faudrait-il, pour qu'un véritable épanouissement apparaisse, que les Occidentaux s'intéressent de plus près à l'histoire d'un pays qu'ils ont trop longtemps méconnu, voire méprisé à une certaine époque ; ce ne sont pas les éléments de recherche qui manquent, et les travaux récents ou en cours en Turquie sont là pour nous montrer que le fonds est riche et qu'il suffit de l'exploiter..." (p. 322)

Voir également : La révolution kémaliste : une "restauration de l'histoire turque"

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme

mercredi 10 mai 2017

La réhabilitation du passé ottoman sous le kémalisme




Saint-Hervé, "Lettre de Turquie : De l'historiographie de la révolution nationale turque à une réhabilitation de l'empire ottoman", Le Temps, 28 août 1942, p. 2 :
(De notre correspondant particulier)

Ankara, août.

Toute révolution se digère et s'assimile. Il y faut un temps plus ou moins long. Plus long si les révolutionnaires ont préféré composer avec les institutions qu'ils ont entrepris de réformer et, pour une raison ou pour une autre, éviter les transitions brutales. Alors, une fois l'oeuvre accomplie, elle se trouve ipso facto codifiée. Moins long si l'opération a été radicale. La réussite — si réussite il y a — est dans ce cas plus étonnante. Mais il reste à enregistrer et à compiler les « actes » dont, tout au feu de l'action, on a dû négliger la transcription et le classement. De plus, au fait même qu'il a fallu aller vite en besogne, certaines révisions s'imposent, voire certaines réhabilitations.

Tel est le cas pour la révolution nationale turque. Nul ne niera que celle-ci ait été, elle aussi, « totalitaire ». On l'a trop écrit, trop prouvé pour qu'il soit nécessaire d'y revenir ici. Tout le monde est d'accord également pour reconnaître que le succès en a été rapide. Et complet. Si bien qu'aujourd'hui, vingt ans seulement après le congrès de Sivas, la nécessité s'est fait sentir d'écrire l'histoire de cette révolution en même temps que, de-ci, de-là, des voix se sont élevées pour demander que soit corrigé ce qu'elle avait pu comporter et consommer d'excessif.

La tâche de l'institut d'histoire de la révolution

Au début de l'année présente le conseil dès ministres a décidé la création à Ankara d'un institut d'histoire de la révolution, rattaché à la faculté des langues, d'histoire et de géographie. Cet institut aura pour tâche d'étudier et de rechercher toutes les questions concernant la guerre de l'indépendance et de préciser les principes sur lesquels se base le régime républicain. Tous les départements officiels qui détiennent des documents concernant la révolution devront les remettre à l'institut, si le ministre de l'instruction publique le juge nécessaire. Une commission spéciale sera alors chargée d'écrire l'histoire en quelque sorte « officielle » de cette révolution. Enfin seront fondés des musées, des archives et des bibliothèques.

La tâche n'est certes pas aisée. Et d'autant moins que le plan qui a été conçu par ceux qui président aux destinées du nouvel institut semble vaste et singulièrement extensif. Il ne s'agit pas en effet, comme on pourrait le croire, pour les historiographes de la Turquie nouvelle, de retracer l'épopée de Mustapha Kemal, la fondation et l'organisation de la République. On leur demande aussi de rechercher dans le passé tout ce qui, de près ou de loin, a préparé l'instauration du nouveau régime ou, simplement, tout ce qui, dans la succession des siècles, s'apparente au mouvement libérateur d'Ataturk.

Dès lors le champ de leurs investigations et de leurs sondages n'a, pratiquement, d'autres limites que celles de l'histoire tout entière de la Turquie. C'est du moins ce que l'on pourrait déduire des propos de ceux — et ils sont nombreux — qui se passionnent pour ce travail, pour cette mission.

Les sources de la révolution kémaliste

Sans doute reconnaissent-ils que l'histoire de la Turquie républicaine ne date que de vingt ans. Mais, disent-ils, l'histoire des luttes qui ont lentement préparé cette ère est dix fois plus vieille.

Pour ceux qui étudient à fond la question, écrit M. Falih Rifki Atay, les sources de l'histoire de la révolution turque remontent jusqu'à la moitié du dix-septième siècle. Il est impossible de ne pas rattacher l'ère républicaine à la Constitution, celle-ci au Tanzimat et ce dernier aux mouvements de rénovation de l'Etat Osmanli. Il y a plus de trois siècles que s'est déclenchée la réaction des éléments jeunes et avancés de l'Etat contre la prétention occidentale que l'empire ottoman était sur le chemin de l'effondrement et de la décadence.

M. Falih Rifki Atay proclame ainsi que les manifestations d'un besoin « de rénovation, d'affranchissement et de délivrance » éprouvé sous l'ancien régime sont antérieures de soixante-dix à quatre-vingts ans au mouvement rénovateur de l'empire japonais.

Tant que dura la période d'effondrement et de démembrement de l'empire ottoman, ajoute-t-il, ils furent nombreux dans cet empire ceux qui pressentirent un grand nombre de vérités que nous croyons neuves, qui se soulevèrent en leur nom et qui sacrifièrent leur vie pour elles. Sous l'or et les chamarrures de l'histoire officielle monarchiste, un mouvement de réveil, de relèvement, de délivrance palpite sans cesse comme un coeur en détresse. Il y a des héros populaires révoltés contre la tyrannie, des victimes d'une idée, de grands caractères. Mais presque tous ont reçu, de la part des historiens officiels de la Sublime Porte, les épithètes de bandits, d'athées, de fous ou de rebelles.

Ce sont ces martyrs précurseurs de la révolution kémaliste que M. Falih Rifki Atay veut voir ressuscités, réhabilités et proposés au culte des Turcs d'aujourd'hui. Ce sont leurs actes et leurs paroles qu'il veut voir figurer à la base essentielle du monument qu'est chargé d'édifier l'institut de l'histoire de la révolution. Ces retours vers le passé sont propres, proclame-t-il, à accroître le prestige, la valeur et la gloire de cette révolution. Et, selon lui, il sera remédié ainsi à une grande lacune de l'histoire turque.

Réactions contre la condamnation en bloc de l'ancien régime

Mais tandis que certains proposent, avec M. Falih Rifki Atay, de retenir de l'histoire de l'empire ottoman tout ce qu'elle contient et tout ce que l'on peut y découvrir de germes révolutionnaires, d'autres intellectuels turcs, et qui ne bénéficient pas d'une moins large audience, suggèrent de rechercher aussi ce qu'elle offre d'exaltant comme pures gloires nationales et d'édifiant comme exemples.

Pour ceux-ci il ne s'agit pas d'explorer les archives secrètes, aujourd'hui mises au jour, de tel ou tel sultan pour y retrouver la trace et les titres de noblesse révolutionnaire d'un glorieux opprimé. Non. C'est de certains empereurs mêmes qu'ils demandent la réhabilitation. Et ils ajoutent qu'il y aurait sans doute intérêt à accorder le bénéfice de l'appel à un régime — l'ancien — que l'on eut tort de condamner en bloc.

Réaction normale. En effet, de même qu'en France un enseignement marqué parfois de sectarisme s'efforça naguère de discréditer l'oeuvre de nos rois, de même en Turquie, depuis l'avènement de la République, avait-on tendance à vouer au mépris l'oeuvre tout entière des sultans ottomans. Sans doute les manuels scolaires n'ignoraient-ils pas toute l'histoire de l'empire avant et après la conquête d'Istamboul. Mais leurs auteurs la traitaient souvent comme l'histoire d'un pays étranger, sans liens et sans rapport avec la Turquie républicaine.

En lisant ces livres écrits pour leur formation les jeunes élèves ne pouvaient être remués ni marqués par aucune de ces émotions que l'on ressent à l'évocation du passé de sa patrie et qui vous intègrent à elle par une action lente et sûre comme une gestation. Pour un peu on étudiait les faits et gestes des empereurs seldjoukides et osmanlis de la même manière et dans le même état d'esprit, disons avec le même détachement, que l'histoire des empereurs romains ou celle des tyrans athéniens. Avec cette différence pourtant qu'une propension à discréditer l'ancien régime poussait parfois les auteurs des livres d'histoire turque à, se départir de l'objectivité dont ils pouvaient faire preuve dans leurs écrits sur la vie des Césars. Aussi, le plus souvent, les sultans pris en bloc apparaissaient-ils aux écoliers des jeunes générations comme des oppresseurs avides de sang, des despotes aveugles et ignorants, des jouisseurs ou des fous.

Mais la dynastie et la personne des empereurs n'étaient pas les seules à être vouées rétrospectivement aux gémonies, le régime tout entier, l'administration, les moeurs et pour un peu toute la civilisation ottomane étaient indistinctement condamnés ou moqués. Caricaturistes et cinéastes s'en donnaient à coeur joie. Chaque semaine les dessinateurs trouvaient un ou plusieurs sujets, leur permettant de tourner en ridicule les moeurs des Turcs d'autrefois. Tout y passait : costume, religion, vie familiale, vie publique, etc... Enfin, jeunes garçons et jeunes filles pouvaient voir sur l'écran des salles de spectacle des parodies grotesques d'une vie qu'avaient vécue leurs grands-pères, souvent même leurs pères.

Cette violence dans l'anathème ou dans la satire, ce parti pris dans l'enseignement de l'histoire étaient certes excusables. La Turquie avait trop souffert sous le règne des derniers Osmanlis pour que la réaction ne fût pas violente et même outrancière. Il était nécessaire, sans doute, qu'elle fût aussi excessive que les abus, les vices ou les hontes qu'elle prétendait combattre. A ce prix seulement on pourrait extirper le mal, vider l'abcès. Et c'est ce qui explique que les pouvoirs publics aient eux-mêmes encouragé souvent les initiatives et la besogne des plus farouches contempteurs du passé impérial.

Mais la République turque est aujourd'hui majeure. Et il n'y a rien d'étonnant à ce que ces mêmes pouvoirs publics envisagent d'un oeil serein et peut-être même intéressé une réaction qui n'est pas à proprement parler dirigée contre ces iconoclastes officieux, mais qui, au nom de la raison et de la grandeur nationale, demande justice pour le passé.

Le but de l'enseignement de l'histoire

C'est d'abord à l'enseignement de l'histoire que les tenants de cette faction s'intéressent.

Dans la revue Tanridag que publie l'historien Riza Nur, bien connu à Paris où il résida longtemps, M. [Nihal] Atsiz écrivait l'autre jour ce qui suit :

L'un des buts des leçons d'histoire, de géographie et de littérature est d'inculquer aux enfants l'amour de la patrie et de la nation. Cet enseignement doit se faire sans mentir, sans déformer la réalité, car un patriotisme basé sur des mensonges est tout aussi impossible que n'importe quelle vertu provenant d'une déformation de la vérité. En lisant leur histoire et leur littérature, les enfants réfléchissent, jugent, se réjouissent, se fâchent, et critiquent. Mais ils finissent par aimer profondément l'histoire et la culture turques, avec toutes leurs victoires et tous leurs échecs. Quelquefois, même, ils ne se rappellent plus rien de tous les volumes qu'ils ont étudiés, et il ne leur reste plus qu'une foi et un amour national dans l'âme. Tel est notre but...

Les professeurs ont un lourd devoir patriotique. Si les professeurs d'un pays ne font pas leur devoir, quelle que soit la valeur des officiers de ce pays, il est condamné à un effondrement épouvantable...

Ce qui m'a poussé à écrire cet article est une ligne que j'ai lue dans le livre de littérature de Ali Djanib qui sert de manuel de neuvième classe dans beaucoup d'écoles de Turquie. Cette ligne est la suivante : ... « Alors Abdulmedjit prit le pouvoir. C'était, comme tous les sultans ottomans, un malheureux ignorant... »

Tous les sultans ottomans furent-ils donc de malheureux ignorants ? Parmi tous ces personnages qui menèrent l'armée turque de victoire en victoire, qui défendirent à eux seuls le turquisme et l'Islam contre tout l'Occident, qui remplirent leur pays d'oeuvres d'art et de science, ne s'en est-il pas trouvé un seul qui eût quelque valeur ? Que cette accusation portée contre un foyer d'héroïques guerriers est donc dure ! Si, dans ce foyer ottoman, il y eut un ou deux fous, un ou deux impuissants, est-ce une raison pour entraîner tous les autres dans la pourriture ?

Réhabilitation des grands empereurs

M. Atsiz n'est pas le seul à prendre la défense des grands sultans et à demander qu'on les réhabilite aux yeux de tous.

Tout récemment une discussion s'est engagée dans la presse à propos du cinq centième anniversaire de la conquête d'Istamboul. Le gouverneur de la grande métropole du Bosphore, le docteur Lutfi Kirdar, a résolu de dresser dès maintenant un programme pour l'édification des monuments dont l'inauguration donnera dans onze ans un éclat majestueux et une signification aux fêtes du demi-millénaire. Parmi ces monuments le plus important doit être une statue colossale de Mahomet Fatih, le conquérant. Aussitôt certains de protester. Une statue de Fatih. Mais c'était un sultan ! Or
un sultan, quel qu'il fût, est un objet d'aversion. On projetait également de statufier Mourad II, vainqueur de la grande bataille de Varna, Une revue éleva des protestations véhémentes.

Ce fut l'occasion pour de nombreux intellectuels de prendre ou- vertement la défense des empereurs. Le 20 juin, le Djoumhouriyet, le journal le plus lu en Turquie, publiait un fort article de M. Oguz Turkkan.

Certes, écrit celui-ci, les derniers temps du régime ottoman furent désastreux. Tous nous haïssons ceux qui, n'ayant pas une goutte de sang vraiment turc dans leurs veines, menèrent la Turquie à la catastrophe. Nous stigmatisons un régime faussé et devenu, entre des mains incapables, un instrument d'oppression et de trahison. Mais tout notre passé est-il noir ? N'avons-nous pas, au cours de siècles magnifiques, et même dans les périodes les plus proches de nous, un passé lumineux d'histoire nationale ? Ce serait lâcheté et ignorance que de le nier. Qui étaient donc ces sultans indistinctement honnis ? Jusqu'à Yavouz Selim, ce ne sont que de purs Turcs. Aucun sang étranger n'a souillé leur hérédité. Tous descendent de la lignée turque ottomane. La plupart des reines-mères sont des princesses Dulkadir, c'est-à-dire turkmènes. C'est à partir de Kanuni que commence le métissage de la dynastie ottomane. Et ce métissage ira croissant jusqu'à ne produire que des fous et des idiots.

Ceci dit, M. Oguz Turkkan exalte les gestes des grands empereurs : Bajazet la Foudre, qui terrassa toutes les armées coalisées d'Europe ; Mourad II, le vainqueur de Kosova ; Mohamed Fatih, le conquérant d'Istamboul ; Yavouz Selim, conquérant de l'Egypte ; Soliman le Magnifique, symbole même de la grandeur impériale turque.

C'est folie, conclut M. Oguz Turkkan, que de renier un passé « glorieux et si plein de fierté. Aussi cela n'a-t-il pas duré. Le bon sens a enfin repris le dessus... Des revues ont attaqué la manie déplorable de bafouer le passé national... Enfin la victoire est restée aux turquistes », qui voient leur idéal consacré par la décision de célébrer le cinq centième anniversaire de la conquête d'Istamboul.

Un autre passe en revue l'histoire de la dynastie ottomane et prouve qu'aucune famille royale ne compte autant de souverains glorieux. Les descendants d'Osman, rappelle-t-il, ont régné pendant 623 ans, fait la guerre contre 72 pays, vaincu 12 peuples. Et il dresse cet étonnant palmarès :

Des quarante sultans ottomans « enregistrés » par l'histoire, dix-neuf furent de très grands hommes, et particulièrement Osman Gazi, Mourad Ier, Bajazet la Foudre, Mehmet, Techlebi, Mourad II, Mehmet Fatih, Yavouz. Douze furent des hommes de capacité moyenne mais chez qui dominaient les qualités : Selim II, Mehmet IV, Abdulhamid Ier, Abdulhamid II, etc... Quatre furent des personnages effacés, qui régnèrent d ailleurs très peu. Trois enfin étaient faibles d'esprit : on ne peut donc les juger comme des hommes normaux. Le sultan Asiz fut gaspilleur, donc nuisible. Enfin Mehmet VI fut simplement mauvais.

Si on comparait cette dynastie à une classe de 40 élèves, dont 31 réussissent aux examens, 4 doivent « repasser » à la session d'octobre et 5 enfin devront « redoubler », ce serait une très bonne classe.

Plusieurs de ces sultans furent de grands guerriers, quelques-uns moururent sur le champ de bataille, d'autres en revinrent glorieux. A partir de Mourad II, ils furent tous poètes. Certains furent musiciens ou savants.

Conclusion : c'est une injustice envers l'histoire turque elle-même que de chercher à discréditer en bloc tous les sultans ottomans. Mais c'est aussi un danger que d'élever les écoliers turcs dans ces idées.

L'héritage du passé

Ceux qui osent signaler ce danger y semblent poussés surtout par cette constatation que l'heure est venue où la première génération de la révolution va s'intégrer activement dans la vie nationale et charger sur ses épaules une part des fonctions publiques. Le moment leur semble choisi, maintenant que les nouvelles institutions sont solidement établies sur leurs bases, de refaire un inventaire de l'héritage du passé.

Si important qu'il soit, écrit dans Tanridag M. Nouri Gendjosman, de détruire les établissements vieillis qui ne répondent plus aux besoins actuels et de les remplacer par de nouveaux, il est nécessaire de rechercher dans l'héritage de nos pères ce qui a gardé sa vigueur et sa vitalité. N'oublions pas que dans les ruines de l'empire ottoman se trouvent d'innombrables trésors qui font la primauté des Turcs, qui symbolisent leur existence matérielle et morale...

Qu'est-ce que l'empire ottoman ? Cette entité historique, que nous croyons être un bloc séparé de nous, n'est qu'une partie de l'unité nationale turque, une partie longue de six siècles... Ce qui, pendant six siècles, s'appelle l'empire ottoman, est-ce autre chose que l'oeuvre des conquérants turcs, des héros turcs, des génies de la science et des arts turcs ?...

L'Etat transmis par les Seldjoukides aux Ottomans était toujours la même entité nationale. Le nom seul avait changé. La République turque, dans ses limites actuelles, est l'enfant solide et fort de cette mère.

La République turque est assez forte pour réviser les assises de son oeuvre

Ceux qui parlent ainsi ne sont pas, comme on pourrait le croire, de simples transfuges de l'ancien régime, des réactionnaires des vieilles générations, des fossiles. Beaucoup de ceux qui demandent la réhabilitation de l'empire ottoman sont de jeunes nationalistes, frais émoulus de l'Université. Ils sont aussi, on s'en doute, les plus actifs, les plus « dynamiques ». Et ils trouvent une large audience dans la jeunesse des écoles. On ne prétendra certes pas qu'il s'agit là d'un véritable « mouvement » capable d'entraîner aujourd'hui la masse de l'opinion publique. A vrai dire seuls, pour l'instant, certains cercles intellectuels se passionnent vraiment pour cette révision du jugement qui, il y a vingt ans, condamna sans appel les empereurs. Mais il est significatif pourtant de constater qu'un grand journal comme le Djoumhouriyet, qui est le quotidien le plus répandu en Turquie, n'hésite pas à joindre sa forte voix à celles, plus discrètes, des hebdomadaires turquistes. Le temps n'est pas si loin où l'on ne prononçait même pas le nom des sultans osmanlis. Mais la révolution nationale n'était pas encore digérée. Alors qu'aujourd'hui la République turque a atteint sa maturité.

Quant à essayer de prévoir ce qui, de cette réaction intellectuelle et sentimentale, pourra se traduire en actes officiels, en décisions gouvernementales, c'est une tâche mal aisée. Les circonstances actuelles imposent aux dirigeants d'Ankara des soucis qui leur interdisent pratiquement de prêter aujourd'hui l'oreille aux suggestions des nationalistes intégraux et d'envisager la réalisation de leurs voeux. Et puis il faut compter avec une certaine opposition qui ne veut pas que « le nationalisme soit en Turquie le bouclier de la réaction ».

Mais le jour où, la paix revenue, la jeune République turque, reprenant sans inquiétudes la route de ses destinées, sera en mesure de se consacrer de nouveau tout entière à l'oeuvre de reconstruction entreprise par Ataturk et poursuivie par Ismet Inonu, peut-être lui sera-t-il loisible de « revoir » les assises sur lesquelles cette oeuvre repose. Telle sera la mission de l'institut d'histoire de la révolution. Alors, peut-être même au sein de cet institut, pourra se faire entendre la voix de ceux qui, avec M. Nouri Gendjosman, disent dès aujourd'hui :

La jeunesse turque révolutionnaire ne doit pas regarder le passé comme un miroir déformant, symbole de la rétrogradation, mais comme une plaque commémorative portant la trace de mille et un événements qui soulèvent notre poitrine d'orgueil et de fierté... La révolution ne signifie pas qu'un peuple doive, en se détachant de son passé, de tous les liens moraux et culturels de l'histoire, s'élancer vers un avenir tout neuf. C'est là une attitude que révoquent les lois mêmes de la nature.

Saint-Hervé.

Voir également : La dynastie ottomane et les racines turciques

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

Le réformisme du sultan Mahmut II

Les Tanzimat
 
Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur

Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

dimanche 7 mai 2017

L'hommage de Celâl Bayar à Evita Perón

Homenaje a la señora Eva Perón, jefa espiritual de la Nación, Buenos Aires, Argentina. Presidencia de la Nación, 1952, p. 56 :

"Turquie

Par l'intermédiaire de la représentation diplomatique à Buenos Aires, le président de la Turquie, Celal Bayar, a fait déposer une couronne de fleurs à la chapelle ardente où la dépouille de Mme Perón est veillée.

Le président susmentionné a envoyé le télégramme suivant : "Profondément attristé par la nouvelle de la perte cruelle que vous avez subie dans la personne de votre chère épouse, je vous prie d'accepter mes condoléances les plus émues et de croire en l'expression de ma douloureuse sympathie.""

samedi 22 avril 2017

Les Jeunes-Turcs et la Chine semi-colonisée

Erdal Kaynar, "Les Jeunes Turcs et l'Occident, histoire d’une déception programmée", in François Georgeon (dir.), « L'ivresse de la liberté ». La révolution de 1908 dans l'Empire ottoman, Louvain, Peeters, 2012, p. 43-45 :

"Vers la fin des années 1890, le centre de gravité de la concurrence entre les grandes puissances, qui avait été à la base de l'attention accrue pour l'Empire ottoman dans les pays européens et de leur solidarité avec les Jeunes Turcs, se déplaça vers l'Extrême-Orient, ce qui impliqua chez elles un désengagement relatif vis-à-vis de l'Empire ottoman. Chez les Jeunes Turcs, ce qui déclencha plus particulièrement la réévaluation de l'Occident fut un événement en rapport avec ce nouveau centre de la politique impérialiste : la répression en 1900 de la rébellion des Boxers en Chine menée conjointement par les Grandes Puissances. Jusqu'alors, celles-ci s'étaient férocement battues entre elles pour arracher les meilleures concessions et les meilleures positions dans le vaste pays chinois. Cette fois-ci, elles se retrouvèrent unies pour frapper les rebelles chinois. L'affaire fut effectivement un des événements marquants du tournant du siècle. Le fait que cette action ait été orchestrée conjointement par les Grandes Puissances, donna à l'événement une portée globale qui, de ce fait, prit une place particulière dans la radicalisation de la politique des pays européens depuis les années 188045.

L'affaire constitua un véritable choc pour les Jeunes Turcs. Dès juillet 1900, elle commença à occuper une place centrale dans le Mechveret. Etait-ce l'effet d'une compassion pour les victimes de la politique occidentale ? En fait, les Jeunes Turcs projetaient leur propre situation sur l'Extrême-Orient et commençaient à reconnaître, à partir de cette nouvelle grille de lecture, la véritable condition de l'Empire ottoman en proie à la pression des puissances occidentales. L'expédition punitive engagée par les forces alliées s'inscrivait dans une chaîne d'atrocités coloniales — à la différence que cette fois-ci les atrocités, commises, d'ailleurs, au moment même de la ratification de la Convention de La Haye par plusieurs de ces mêmes forces alliées, se déroulaient dans un Etat officiellement indépendant. A l'instar de la Chine, l'Empire ottoman pouvait à tout moment, sous le prétexte d'événements tels que les massacres d'Arméniens cinq ans auparavant, devenir le terrain de l'intervention conjointe des Grandes Puissances. Pour les Jeunes Turcs, les événements de Chine révélaient la vraie face de l'Occident : ils montraient que celui-ci, loin d'être disposé à appuyer la cause de la civilisation universelle, était capable des pires barbaries.

Durant toute l'année 1900, le Mechveret qui, deux ans auparavant, avait salué la fondation du Parti constitutionaliste de la Jeune Chine46, prit pour cible la brutalité et l'hypocrisie des Européens et la perte de sens moral de la politique européenne :

« Il semble qu'il y ait là une classification des chairs humaines comme aux abattoirs, où telles viandes sont estimées fort cher, tandis que d'autres sont considérées comme des rebuts, des déchets. [...] Elle éclate bien votre supériorité dans votre conduite en Orient depuis bien des années ! Qu'y avez-vous fait de noble et de grand ? Où sont les universités que vous avez fondées ? »47
« On a beau faire, on a beau parler de civilisation, de progrès et le reste, il manquera à ce siècle qui finit dans le sang et l'abjection un caractère de grandeur. »48

L'affaire poussa les Jeunes Turcs à mettre en cause l'appui bénéfique de la politique occidentale, et à revenir sur les rapports entre l'Europe et l'Empire ottoman. A la suite de ce traumatisme, il s'implanta dans la pensée jeune-turque une méfiance, et, comme Şerif Mardin l'a justement noté, une profonde déception vis-à-vis de l'Occident qu'il est difficile de surestimer49. Ces sentiments devinrent la base d'une approche critique de l'Occident. La première phase de l'activité jeune-turque avait été portée par la conviction que les opinions publiques en Europe avaient une sympathie pour la cause jeune-turque. La déception des Jeunes Turcs se nourrissait du fait que l'intérêt général délaissait l'Empire ottoman et la Question d'Orient, et, en conséquence, aussi la cause jeune-turque, en contraste avec la sympathie générale manifestée à leur égard dans les années 1890. En même temps, l'intensification de la concurrence à l'échelle mondiale se traduisit par la radicalisation du discours raciste comme légitimation de la politique d'expansion, ce qui se répercutait sur la perception du mouvement jeune-turc. Et effectivement, les grandes manifestations de solidarité, qui avaient eu lieu lors de l'affaire du Mechveret, ne se produisirent plus dans les années 1900, et d'anciens soutiens se détournèrent définitivement des Jeunes Turcs, au point qu'Ahmed Rıza finit par inclure son ancien témoin, Georges Clemenceau, parmi les « partisans de [l]a destruction finale » de l'Empire ottoman50.

Le choc de la rébellion des Boxers marqua ainsi chez les Jeunes Turcs le début d'une réévaluation en termes plus critiques de l'Occident. Du reste, ce traumatisme explique en partie aussi l'enthousiasme extraordinaire suscité, quelques années plus tard, par la victoire du Japon sur la Russie. La réjouissance des Jeunes Turcs se fit triomphale. Rıza félicita le Japon d'avoir, après les honteux événements de Chine, sauvé l'honneur de la « race jaune »51. Dans les deux cas, les mêmes dispositions intellectuelles se dévoilaient : méfiance vis-à-vis de l'Europe et profonde déception par rapport à ce qui avait été l'espoir d'un appui bénéfique des pays occidentaux à l'Empire. Particulièrement après le congrès de 1902, cette attitude devint incontournable dans le discours politique des Jeunes Turcs et constitua un pilier de la radicalisation générale de leur positionnement intellectuel. (...)

45 Hannah Arendt : The Origins of Totalitarianism. San Diego : Harcourt, 1973 (1951), p. 124, 185 et suivantes.
46 « La Jeune Chine, » Mechveret, no. 61, 15 août 1898. Il s'agit de la Réforme des Cents Jours sous le règne de l'empereur Guangxu.
47 Halil Ganem : « L'égoïsme de l'Europe, » Mechveret, no. 102, 1er août 1900.
48 [Ahmed Rıza :] « La question de Chine, » Mechveret, no. 103, 1er septembre 1900.
49 Şerif Mardin : Jön Türklerin Siyasî Fikirleri 1895-1908. Istanbul : Iletişim, 2002 (1964), p. 207-208.
50 La Crise de l'Orient, p. 154. En 1904, Clemenceau refusa catégoriquement d'apporter son soutien à une requête formulée par Rıza. « Sükûtun Mazarratı, » Şûra-yı Ümmet, no. 57, 13 août 1904.
51 [Ahmed Rıza :] « Chine et Perse, » Mechveret, no. 1er novembre 1906. Cf. La Crise de l'Orient, p. 124-125. Pour l'opposition Chine-Japon voir Ahmed Rıza : Vazife ve Mesuliyet, Ikinci Cüz' : Asker. Mısır, 1323, p. 4."

Voir également : Le Japon et les révolutions turques 
  
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Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient
  

Sait Halim Paşa et l'esprit de croisade anti-turc  

jeudi 20 avril 2017

Le Japon et les révolutions turques




François Georgeon, "1908 : la folle saison des Jeunes-Turcs", L'Histoire, n° 334, septembre 2008, p. 74 :

"1908 s'inscrit également dans un cycle révolutionnaire, qui commence avec la révolution russe de 1905, se poursuit avec la révolution iranienne de 1906, et s'achève avec la révolution chinoise de 19113. Sans doute y a-t-il à l'origine de ces turbulences une seule et même matrice événementielle : la victoire en 1905 du Japon sur la Russie ; elle montrait que l'on pouvait tenir tête à l'Europe, et prouvait la supériorité d'un régime constitutionnel (celui dont s'était doté le Japon avec l'ère Meiji) sur l'autocratie. (...)

3. L'insurrection de 1905 en Russie a abouti à la création d'une assemblée consultative qui limitait les pouvoirs autocratiques du tsar Nicolas II. Avec la révolution de 1906, l'Iran se dote d'une constitution et d'un parlement. En 1911, en Chine, à Canton, une rébellion militaire met fin à la dynastie mandchoue et débouche sur la proclamation de la république."

Henri Labroue, L'impérialisme japonais, Paris, Delagrave, 1911, p. 135-136 :

"Que signifiait le silence de Tokio envers cette révolution de Constantinople qui, au dire d'un Turc, « n'aurait peut-être pas eu lieu, s'il ne s'était produit, il y a quarante ans, une révolution japonaise, et, il y a quatre ans, une guerre russo-japonaise 1 ? » Le Parlement japonais se reconnaissait-il donc si peu un Parlement qu'il hésitât à envoyer un salut fraternel à la Chambre turque ?

Du moins, on en fut quitte pour enregistrer avec joie les télégrammes adressés au Parlement par la municipalité d'Osaka et par l'Osaka Maïnitchi, un des plus grands journaux japonais. Un peu plus tard, le 9 janvier 1909, lors des démonstrations organisées à Stamboul au sujet des affaires de Crète, M. Aziz Bey, secrétaire-général du ministre de la Justice, amené à adresser la parole aux manifestants, les invitait à se conduire en bons patriotes, et leur prédisait que l'Empire turc deviendrait un jour aussi considérable que « le Japon et l'Angleterre ». Dans un article paru à Berlin, le 11 août 1908, le général von der Gotz [Goltz] Pacha invitait les Turcs à modeler sur le Japon leur organisation politique et à acquérir une force militaire comparable à celle des Japonais. Un moment même, les Jeunes-Turcs furent tentés d'appeler à eux des instructeurs militaires japonais : la chose est peut-être faite à l'heure actuelle.

Un autre fait contribue à resserrer le lien qui unit les Turcs aux Japonais : c'est la question religieuse. Certes, les Turcs sont musulmans, tandis que l'élite des Japonais est libre penseuse et que la masse pratique un bouddhisme grossier. Et le nombre des musulmans japonais est insignifiant, encore qu'on ait vu des pèlerins japonais entreprendre le voyage de La Mecque. Mais, à mesure que se développe la politique japonaise sur le continent asiatique, elle rencontre des contingents croissants de musulmans, eux-mêmes plus actifs et plus considérables chaque jour. L'islamisme fait des progrès jusque dans l'extrême nord de l'Empire chinois ; n'existe-t-il pas une mosquée à Nioutchouang, et trois à Moukdène ? Des religieux Persans ne sont-ils point venus jusqu'en Mandchourie ? Et des musulmans de l'Asie orientale ne se rendent-ils pas à la Mecque ou même à Constantinople, pour y révérer leur chef religieux, le Commandeur des Croyants ? Les Japonais n'ont garde de négliger de pareils courants ; peut-être pourraient-ils un jour les canaliser en quelque mesure, et à leur profit. Déjà même, paraît-il, de nombreuses familles musulmanes envoient leurs fils aux Universités de Tokio et de Kioto. (...)

1. Voir Japan Chronicle, 17 mars 1909."

Michel Vié, Le Japon et le monde au XXe siècle, Paris, Masson, 1995, p. 160 :

"Pour les officiers de l'état-major à Tokyo qui, autour du lieutenant-colonel Hashimoto Kingoro [attaché militaire en Turquie, de 1927 à 1930], un admirateur d'Atatürk, forment en 1930 le Sakurakai (la « Société des cerisiers »), le plus important est de réaliser un coup d'état dans la métropole, la solution des problèmes coloniaux semblant aller de soi après un changement de pouvoir. Mais l'action prévue pour mars 1931 est abandonnée au dernier moment et le même renoncement met fin au coup d'état préparé en octobre."

Voir également : Sun Yat-sen et la Turquie

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mercredi 19 avril 2017

La place du kémalisme et du nationalisme turc dans la rébellion syrienne

Dès le début, les partis MHP et BBP (droite nationaliste) ont apporté leur appui aux Brigades turkmènes de Syrie (qui sont opposées au régime d'Assad, mais également au PYD et à l'EI). Plusieurs membres de leurs mouvements de jeunesse respectifs (Foyers idéalistes pour le premier et Foyers d'Alperen pour le second) se sont portés volontaires pour se battre aux côtés des Turkmènes. Ces mouvements se sont aussi investis dans l'aide humanitaire.

Le MHP se réclame de l'héritage d'Atatürk, tout en étant en paix avec le passé ottoman : il a été fondé par le colonel Alparslan Türkeş, qui avait incarné l'aile radicale des officiers putschistes de 1960.

Quant au BBP (issu d'une scission du MHP), quoique de sensibilité plus religieuse, il loue Atatürk pour son rôle prépondérant dans la guerre d'indépendance nationale et la création d'un Etat turc.

La présence du drapeau de la révolution syrienne (qui est aussi celui de l'ASL) a été acceptée dans les locaux du MHP à Gaziantep, ce qui suggère un soutien à la minorité turkmène dans le cadre de l'intégrité territoriale de la Syrie :



Firas Paşa (commandant de la Brigade turkmène Muntasır Billah) a rendu visite à Yusuf Baş, président du MHP pour la province d'Adana :




Et à Fatih Karayandı, responsable du département de la santé et des services sociaux de la municipalité (MHP) d'Adana :



En octobre 2014, Tuğrul Türkeş (alors encore vice-président du MHP) avait précisé que son parti soutenait le projet de zone sécurisée en Syrie.

Lorsque l'AAS (armée du régime) a intensifié ses opérations contre les villages turkmènes avec le soutien aérien de la Russie poutinienne (novembre 2015), 250 membres des Foyers d'Alperen ont annoncé qu'ils allaient rejoindre les Turkmènes du djebel Akrad :



L'affaire de l'avion russe abattu (novembre 2015) a attiré l'attention médiatique sur le rôle d'Alparslan Çelik : issu des Foyers d'Alperen et fils d'un élu du MHP, il avait d'abord combattu aux côtés des forces turkmènes anti-EI en Irak (été 2014), puis avait rallié les Brigades turkmènes en Syrie (début 2015), où il était devenu le commandant en second de la Division côtière turkmène.

En janvier 2016, des journalistes pro-Assad rapportaient qu'un militant du CHP (parti kémaliste de gauche), qui se serait nommé "Ali Arvac" (?), aurait figuré parmi une vingtaine de volontaires turcs tués à Salma (Lattaquié) :




En août 2015, plusieurs évènements intéressants se sont produits chez les rebelles syriens (majoritairement arabes) : le Conseil islamique syrien (affilié à l'ASL) a émis une fatwa autorisant la coopération avec la Turquie (malgré le sécularisme de son système politique) contre l'EI, des membres d'Ahrar al-Sham (nationaux-salafistes) ont relayé cette fatwa (alors qu'Abu Mohammed al-Maqdissi, idéologue d'al-Qaïda, l'a critiquée), des institutions rebelles d'Alep (dont une cour chariatique) ont adopté la livre turque comme monnaie (le portrait d'Atatürk figure sur les billets).

Lors de l'offensive rebelle pour chasser l'EI d'Al-Raï (avril 2016), des combattants turkmènes de la Division 31 (équipée par les Turcs et les Américains) ont fait le signe des Loups Gris :





La TSK (armée turque) a organisé l'opération "Bouclier de l'Euphrate", avec le concours de troupes rebelles, pour déloger l'EI du nord de la Syrie (août 2016). Au sein de "Bouclier de l'Euphrate", une nouvelle brigade turkmène (affiliée à l'ASL) est apparue (novembre 2016), elle s'appelle les "Forces spéciales d'Alpaslan" :




Des militants des Foyers idéalistes d'Adana se sont signalés à Jarablus, à la suite de la libération de cette ville (de peuplement mixte arabo-turkmène) par les forces spéciales turques et l'ASL :



Le chef du conseil local de Jarablus, Mohammed Habache, s'est entretenu avec une délégation du gouvernement intérimaire syrien, sous un portrait d'Atatürk (septembre 2016) :





Le conseil local de Jarablus a interdit le port du niqab (voile intégral) et du keffieh chez les enseignants (février 2017), même si de violentes protestations ont empêché l'application de ce décret :




La cour de justice de Jarablus a été placée sous le contrôle du gouvernement intérimaire syrien et de la Coalition nationale syrienne (de tendance laïque), quelques jours après qu'elle ait ordonné l'arrestation du chef du conseil local pour sa décision :



Voir également : La différence de nature entre les sécularismes kémaliste et baasiste

Alexandrette, Mossoul, Ourmia : les politiques suivies par Mustafa Kemal Atatürk

Le "rayonnement" de la Turquie kémaliste dans le monde musulman

La stratégie "néo-ottomane" du parti MHP

Le kémalisme et l'islam 

La lutte d'indépendance impulsée par Mustafa Kemal : une résistance à l'occupation de l'Entente et aux irrédentismes gréco-arméniens
  
Al-Hayat (média de l'EI) condamne pêle-mêle Atatürk, le nationalisme turc et l'AKP... mais cherche à amadouer les Kurdes de Turquie