lundi 19 septembre 2016

Les offres de Beyazıt II (Bayezid II) à Léonard de Vinci et Michel-Ange




Jean-François Solnon, Le turban et la stambouline : l'Empire ottoman et l'Europe, XIVe-XXe siècle, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009, p. 147-149 :

"Outre les voyageurs curieux et les diplomates officiels venus d'Occident, quelques-uns des plus célèbres enfants de l'Europe des arts furent tentés par les sirènes ottomanes, prêts à prendre la mer pour Istanbul, alléchés par les mirobolantes propositions d'un sultan résolu à attirer des hommes utiles à son pays. Léonard de Vinci fut ainsi sollicité par Bayezid II. Depuis sa fuite de Milan en décembre 1499 envahie par les Français de Louis XII trois mois plus tôt, Léonard cherchait un nouveau protecteur. Il erra de cour en cour entre Mantoue, Venise et Florence, avant d'accepter de se mettre au service de César Borgia, fils naturel du pape Alexandre VI. Le célèbre condottiere le nomma ingénieur militaire dans ses domaines de Romagne, activité qui comblait celui qui ne songeait alors qu'à des travaux d'hydraulique ou des ouvrages militaires. Au mois d'octobre 1502, César avait pris ses quartiers d'hiver à Imola où l'artiste le rejoignit, moment privilégié pour recevoir les ambassades qui se pressaient à sa cour. L'une d'elles suscita la plus grande curiosité. Arrivée de Turquie, une délégation ottomane se présenta devant César Borgia munie d'une requête : elle cherchait un constructeur capable de jeter un pont sur la Corne d'Or, entre Istanbul et le quartier européen de Galata.

On ignore comment la réputation de Léonard avait atteint les rives du Bosphore, mais ce ne fut pas le peintre de La Vierge aux rochers ni le portraitiste recherché qui était sollicité : l'ingénieur seul intéressait le gouvernement ottoman. Esprit curieux et enthousiaste, Léonard songea sérieusement à la proposition : il s'enquit de la topographie de la ville et traça le schéma d'un pont gigantesque aux lignes pures dont l'arche unique enjambait le bras de mer sur deux cent quarante mètres de portée. La maquette réalisée aujourd'hui d'après son dessin est saisissante de modernité. L'artiste, intéressé par ce nouveau défi et prêt malgré ses cinquante ans à tenter l'aventure, écrivit au sultan une lettre « aux tournures arabisantes » destinée à lui vanter ses mérites, comme il l'avait fait autrefois à l'intention du duc de Milan : construire des moulins à vent ou une pompe automatique devait, pensait-il, exciter l'intérêt du Grand Turc. L'original de la lettre est perdu mais, en 1952, on en a retrouvé une copie en turc : les secrétaires de la chancellerie impériale en avaient fait une traduction partielle et malveillante. La proposition n'eut pas de suite, Léonard de Vinci resta en Italie et commença de travailler à son plus célèbre portrait féminin.

Quand, en 1506, le même Bayezid fit des offres à Michel-Ange, la situation personnelle de l'artiste était plus pénible que celle de son rival. A Rome, où le pape Jules II lui avait commandé son tombeau et le regrettait déjà, Michel-Ange s'estimait persécuté par le souverain pontife, par Bramante (l'architecte du nouveau Saint-Pierre) et par Raphaël. Le premier avait oublié de lui rembourser les dépenses engagées pour choisir les marbres de Carrare destinés au tombeau ; quant aux deux autres, l'ombrageux génie était convaincu qu'ils cherchaient à l'assassiner. Michel-Ange s'enfuit alors à Florence. Trois fois le pape réclama son retour aux autorités de la ville. L'artiste songeait à s'éloigner davantage lorsque le prieur de la communauté franciscaine de Galata le fit avertir par les religieux de Florence que le sultan souhaitait l'inviter à construire un pont sur la Corne d'Or, toujours en projet.

Comme Léonard, Michel-Ange accueillit l'invitation avec intérêt. A la fin d'un de ses pamphlets en forme de sonnet contre son persécuteur le pape, il ne cacha pas son prochain départ pour Istanbul, signant par anticipation : « Votre Michel-Ange en Turquie. » Soderini, gonfalonier de Florence, sut le ramener à la raison : « Mieux vaut mourir chez le pape, assura-t-il, que vivre pour le Turc. » Le magistrat sut être persuasif. Il adoucit l'aigreur de l'artiste en le nommant ambassadeur officiel de la Seigneurie de Florence à Rome.

Michel-Ange retrouva le chemin du Vatican et oublia qu'il aurait pu être stambouliote. Il est permis de rêver. Michel-Ange en Turquie aurait sans doute rencontré le plus grand des architectes ottomans, bâtisseur d'innombrables chefs-d'œuvre, Mimar Sinan (1489-1588), son cadet de quatorze ans, que les Occidentaux nomment justement le Michel-Ange ottoman. Ainsi auraient été réunis deux génies contemporains nés dans deux mondes qui timidement et inégalement s'ouvraient l'un à l'autre, nouant des relations qui n'étaient pas toujours assourdies par le fracas des armes."

Voir également : L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne
 
L'appartenance de l'Empire ottoman au système diplomatique européen

Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)

mercredi 10 août 2016

Maximilien de Robespierre




Maximilien Robespierre, "Observations sur le plan d'organisation de l'armée, proposé par Dubois-Crancé au nom du Comité militaire", Lettres de Maximilien Robespierre à ses commettans, 15-20 février 1793 :

"Le même jour [23 janvier], à la séance du soir, le ministre des affaires étrangères notifie à l'assemblée que les Français résidant à Constantinople ayant appris, par les papiers publics, le décret d'accusation porté contre l'ambassadeur Choiseul-Gouffier, se sont réunis en assemblée primaire, ont nommé un agent pour le remplacer, ont notifié ce choix à la cour ottomane, et lui ont présenté un mémoire dont ils attendent un grand succès, dit le ministre ; mais dont il ne précise pas l'objet. Il fait le plus grand éloge de cette conduite ; nous croyons qu'il se trompe. La démarche des Français habitants de Constantinople présentait deux inconvénients qui devaient éveiller toute la sollicitude des agents et des représentants de la république. Le premier était une usurpation de la puissance publique et une infraction aux lois qui refusaient à ces individus le pouvoir de nommer un agent à la France auprès d'une puissance étrangère. Il n'est pas nécessaire de dire combien un tel exemple est dangereux. Le second, plus grave encore dans les circonstances actuelles, c'était d'alarmer le gouvernement turc, en formant sous ses yeux une assemblée primaire républicaine, et en transplantant d'autorité la constitution française à Constantinople. A coup sûr, l'effet de cette démarche ne pouvait pas être de déterminer les esclaves du grand-seigneur à secouer subitement le joug de leur gouvernement, mais elle devait en avoir un immédiat et certain, c'était d'irriter contre nous ce même gouvernement. Au moment où nous avons à soutenir la guerre contre l'Europe, la saine politique conseillait sans doute au nôtre de faire tous ses efforts pour déterminer le Turc à attaquer l'empereur et la Russie. Les ministres du despotisme n'auraient pas négligé ce soin, et probablement ne l'auraient pas pris sans succès. Pourquoi les défenseurs de la république seraient-ils ou moins habiles ou moins zélés ? Or, le moyen de parvenir à ce but était-il de nous rendre suspects à la cour ottomane, par une démarche aussi extraordinaire ? Est-ce un esprit de vertige ou de réflexion qui semble conspirer avec les ennemis de notre liberté, pour armer à la fois toutes les puissances contre nous sans nous laisser un seul allié ?"

Maximilien Robespierre, rapport devant la Convention sur la situation politique, 17 novembre 1793 :


"C'est ainsi que la même faction [Brissot] qui en France voulait réduire tous les pauvres à la condition d'Ilotes, et soumettre le peuple à l'aristocratie des riches, voulait en un instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies.

Les mêmes manœuvres furent employées à la Porte par Choiseul-Gouffier et par son successeur. Qui croirait que l'on a établi des clubs français à Constantinople, que l'on y a tenu des assemblées primaires ? On sent que cette opération ne pouvait être utile ni à notre cause ni à nos principes ; mais elle était faite pour alarmer ou pour irriter la cour ottomane. Le Turc, l'ennemi nécessaire de nos ennemis, l'utile et fidèle allié de la France négligé par le gouvernement français, circonvenu par les intrigues du Cabinet Britannique, a gardé jusqu'ici une neutralité plus funeste à ses propres intérêts qu'à ceux de la république française. Il parait néanmoins qu'il est prêt à se réveiller ; mais si, comme on l'a dit, le divan est dirigé par le cabinet de Saint-James, il ne portera point ses forces contre l'Autriche, notre commun ennemi, qu'il lui serait si facile d'accabler ; mais contre la Russie, dont la puissance intacte peut devenir encore une fois l'écueil des armées ottomanes. (...)

Elle [Catherine II] a beaucoup contribué à former la ligue des rois qui nous font la guerre, et elle en profite seule. Tandis que les puissances rivales de la sienne viennent se briser contre le rocher de la république française, l'impératrice de Russie ménage ses forces et accroît ses moyens ; elle promène ses regards avec une secrète joie, d'un côté sur les vastes contrées soumises à la domination ottomane, de l'autre, sur la Pologne et sur l'Allemagne ; partout elle envisage des usurpations faciles ou des conquêtes rapides ; elle croit toucher au moment de donner la loi à l'Europe ; du moins pourra-t-elle la faire à la Prusse et à l'Autriche, et dans les partages de peuples où elle admettait les deux compagnons de ses augustes brigandages, qui l'empêchera de prendre impunément la part du lion ?

Vous avez sous les yeux le bilan de l'Europe et le vôtre, et vous pouvez déjà en tirer un grand résultat : c'est que l'univers est intéressé à notre conservation. Supposons la France anéantie et démembrée, le monde politique s'écroule. Otez cet allié puissant et nécessaire, qui garantissait les médiocres Etats contre les grands despotes, l'Europe entière est asservie. Les petits princes germaniques, les villes réputées libres de l'Allemagne, sont englouties par les maisons ambitieuses de l'Autriche et du Brandebourg ; la Suède et le Danemark deviennent tôt ou tard la proie de leurs puissants voisins ; le Turc est repoussé au-delà du Bosphore, et rayé de la liste des puissances européennes ; Venise perd ses richesses, son commerce et sa considération ; la Toscane, son existence ; Gênes est effacée ; l'Italie n'est plus que le jouet des despotes qui l'entourent ; la Suisse est réduite à la misère, et ne recouvre plus l'énergie que son antique pauvreté lui avait donnée. Les descendants de Guillaume Tell succomberaient sous les efforts des tyrans humiliés et vaincus par leurs aïeux. Comment oseraient-ils invoquer seulement les vertus de leurs pères et le nom sacré de la liberté, si la république française avait été détruite sous leurs yeux ? Que serait-ce s'ils avaient contribué à sa ruine ? Et vous, braves Américains, dont la liberté, cimentée par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle serait votre destinée si nous n'existions plus ? Vous retomberiez sous le joug honteux de vos anciens maîtres ; la gloire de nos communs exploits serait flétrie ; les titres de liberté, la Déclaration des droits de l'homme, seraient anéantis dans les deux mondes."

Voir également : Napoléon Bonaparte

Louis XVI et Selim III

François-Athanase Charette de La Contrie

Jean-Jacques Rousseau

Humbaracı Ahmet Paşa alias Claude Alexandre de Bonneval

samedi 11 juin 2016

L'historien bachkir Zeki Velidi Togan




Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay, Les mouvements nationaux chez les musulmans de Russie avant 1920. La presse et le mouvement national chez les musulmans de Russie avant 1920, Paris-La Haye, Mouton, 1964, p. 222, note 2 :

"Ahmed Zeki Velidi Togan, issu d'une grande famille de l'Ural Méridional, naquit en 1890 dans le village de Kuzen. Fils d'imam, il fit ses études à Kazan à la medresseh Qasymiyeh, puis à l'Université. Très tôt, il se fit remarquer comme historien en collaborant aux journaux Joldyz (1906), Vaqt (1907), Mektep (1913). En 1909, il fut nommé professeur d'histoire et de littérature turques. En 1912, après la publication de son premier travail historique important : Türk ve Tatar tarihi, il devint membre de la Société d'Histoire, d'Archéologie et d'Ethnographie de l'Université de Kazan et effectua pour son compte plusieurs missions scientifiques en Asie Centrale. Au printemps 1916, il fut délégué par le « gouvernement » d'Ufa au Bureau Musulman de la Duma. En mai 1917, il prit part au Ier Congrès des Musulmans de Russie. A partir de ce moment, Zeki Velidi est le leader incontesté du mouvement national baškir : président du Šura régional baškir, président du Gouvernement Baškir, chef de l'Armée baškire, membre et président du Bašrevkom, puis Commissaire à la Guerre de la République Baškire. En juin 1920, après la rupture avec les Soviets, Zeki Velidi se réfugia au Turkestan et prit une part active à la lutte des Basmačis contre le régime soviétique. En 1922, il s'expatria en Afghanistan, puis en Turquie. Il occupe actuellement le poste de Directeur des études historiques à l'Université d'Istanbul. On doit à Zeki Velidi de très nombreux ouvrages d'histoire, dont une partie a été traduite en langues occidentales. Plusieurs études biographiques ont été consacrées à cette remarquable personnalité, parmi lesquelles celle de Herbert Jansky dans Zeki Velidi Togan'a Armağan (Mélanges en hommage à Zeki Velidi Togan), Istanbul, 1955 et l'anonyme « Ahmed Zeki Velidi » dans Die Welt des Islams, t. 14, 1932, pp. 22-25."

Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 395-396 :

"Les musulmans de Russie, les Turcs ou Tatars qui en constituent de loin la majeure partie, ont été surpris par la révolution soviétique. Celle-ci a éclaté au terme d'une longue période d'agitation intellectuelle qui les avait poussés tour à tour ou simultanément vers les idéologies socialistes, panislamiques et panturques. Ils ne l'attendaient pas ; ils n'y étaient pas préparés et n'y ont à peu près en rien aidé.

Purement russe ou, si l'on veut, slave, la révolution s'est faite sans eux et continua sans eux, si ce n'est toujours contre eux ou malgré eux. Ils ont dû cependant la subir et ont essayé tout naturellement d'en tirer profit en se donnant, à la hâte et maladroitement, les organes administratifs et militaires susceptibles de leur permettre de défendre leurs revendications. Celles-ci étaient claires et semblaient bien répondre aux idéaux du temps : auto-administration, égalité entre musulmans et chrétiens, restitution des terres spoliées par la colonisation, suppression totale de celle-ci. Leur sentiment profond demeurait anti-russe, mais ne les poussait pas plus vers les Blancs que vers les Rouges qu'ils rallièrent tour à tour par opportunisme. Avec les premiers, dont l'esprit restait colonialiste, les points de désaccord ne tardèrent pas à apparaître. Avec les seconds, ils se manifestèrent aussi, non au plus haut niveau car les autorités soviétiques tenaient à gagner la sympathie des allogènes, mais dans la pratique de la vie quotidienne, les révolutionnaires russes entendant garder pour eux le bénéfice de la révolution. Ils ont donc dû, pour s'en tirer, ne compter que sur eux-mêmes, mais ils n'en avaient pas les moyens. Les mouvements d'indépendance ou d'autonomie ont vite été réprimés.

En novembre 1917, le conseil du peuple musulman avait proclamé à Kokand l'autonomie du Turkestan. Le soviet de Tachkent lance contre lui ses troupes russes qui entrent dans la ville insurgée le 6 février 1918 : elles la mettent à sac, l'incendient et massacrent ses habitants. A Orenbourg, le gouvernement national bachkir, formé en 1917 sous la présidence d'Ahmad Zeki Velidov (ultérieurement connu comme historien, en Turquie, sous le nom de Zeki Velidi Togan), disparaît en février 1918."

"Un nouveau Confrère", Prométhée, n° 8, juin-juillet 1927, p. 37 :

"En même temps que Prométhée se réjouit d'ajouter à la liste des peuples, dont il défend la juste cause, le nom du Turkestan, les patriotes de ce pays ont commencé la publication à Constantinople de leur organe en langue turque qui, d'ailleurs, est la leur. Le Yeni Turkistan est un organe mensuel littéraire, scientifique et politique, grand format, contenant 32 pages.

Le premier numéro qui nous est parvenu contient une série d'articles politiques et des études littéraires. A signaler l'étude de l'historien bachkir, bien connu, M. Ahmed Zaki Velidi, sur la Poésie de Chaïbak Khan, ce prince érudit du Turkestan (XVe siècle) dont les oeuvres sont fort appréciées et dont un recueil de poésies se trouve au British Museum de Londres (...).

Nous félicitons les patriotes turkestanais de leurs efforts et nous souhaitons la prospérité à notre nouveau confrère. Cet organe, ajouté à Eni-Kawkasia, contribuera puissamment à éclairer l'opinion publique en Turquie, hélas, travaillée d'une façon systématique et intense, par la propagande néfaste qu'y font les Soviets."

Voir également : La pensée de Yusuf Akçura

Memmed Emin Resulzade, père fondateur de la République d'Azerbaïdjan
 
Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Transcaucasie (1918) : les tueries de populations azéries par les forces dachnako-bolchevistes

Les Arméniens (notamment dachnaks), troupes de choc de la dictature bolcheviste en Asie centrale

Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Les "opérations nationales" de "nettoyage" des frontières soviétiques (1935-1937)

Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

La déportation des Turcs meskhètes (Ahıska) par Staline

La déportation des Tatars de Crimée par Staline

lundi 6 juin 2016

Memmed Emin Resulzade, père fondateur de la République d'Azerbaïdjan




Paul Dumont, "La revue Türk Yurdu et les musulmans de l'Empire russe, 1911-1914", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 15, n° 3-4, 1974 :

"Mehmed Emin Resul-zade (1884-1954) avait participé à l'activité des groupes clandestins sociaux-démocrates de Bakou avant de se tourner vers le nationalisme azéri. Réfugié en Iran de 1908 à 1910, il avait été expulsé de ce pays en 1910, et s'était alors rendu en Turquie où il devait collaborer à la création de diverses associations panturques. Revenu en Azerbaïdjan en 1913, il fut nommé président du parti Musavat en 1917 et joua, en mai de la même année, un rôle de premier plan au Ier Congrès des Musulmans de Russie. En 1918, après la proclamation de l'Indépendance de l'Azerbaïdjan, il fut élu président du Comité national. A la suite de son arrestation, en 1920, il réussit à s'évader, continuant de jouer jusqu'à sa mort un certain rôle dans l'émigration." (p. 316, note 7)


Georges Mamoulia, Les combats indépendantistes des Caucasiens entre URSS et puissances occidentales : Le cas de la Géorgie (1921-1945), Paris, L'Harmattan, 2009 :

"Parmi les Azerbaïdjanais, le parti démocratique « Moussavat » (« L'Egalité ») était le plus populaire. Créée vers 1912, cette organisation politique clandestine ne fut légalisée qu'en 1917. Son programme avait beaucoup évolué car son objectif initial était d'obtenir pour les musulmans de l'Empire des Romanov les mêmes droits que les Russes, ainsi que d'unir et de libérer tous les peuples musulmans de Russie indépendamment de leur nationalité. Ces sentiments de solidarité musulmane furent renforcés par la première guerre balkanique. Cependant à partir de 1913, quand Memed Emin Rassoul-Zadé devint le leader de cette organisation, l'idéologie du « Moussavat » évolua vers le nationalisme azerbaïdjanais et les idées socialistes. Après la révolution de février 1917, Rassoul-Zadé combattit le panislamisme en préconisant l'autonomie territoriale pour l'Azerbaïdjan. Il s'était rallié à l'idée d'une nation azerbaïdjanaise, même si au début il n'employait pas ce terme. Il voulait créer une République russe fédérée, avec une large autonomie religieuse et territoriale11. Après le coup d'Etat bolchevik, il revendiqua l'indépendance complète pour l'Azerbaïdjan.

Et à l'été 1918, quand les troupes ottomanes occupèrent l'Azerbaïdjan avec l'ambition de créer le Grand Touran, les Jeunes-Turcs trouvèrent l'idéologie moussavatiste incompatible avec celle du panturquisme. Rassoul-Zadé, comme d'autres dirigeants du parti considérés par les Turcs comme très à gauche et indépendantistes, furent même expulsés d'Azerbaïdjan vers la Turquie. A cette époque, en effet, les Turcs se sentaient plus à l'aise avec le parti conservateur panislamiste « Ittihad » (l'« Union »). Créé en septembre 1917, l'« Ittihad », qui fondait son idéologie uniquement sur la Charia et la Oumma, préconisait initialement une orientation prorusse et l'alliance la plus étroite avec tous les peuples musulmans de l'ancien empire des Romanov. Ce parti était fondamentalement hostile à l'idée de nation et par conséquent à tout ce qui ressemblait à de l'« azerbaïdjanisme » et même du « turquisme ». Cependant au printemps 1918, encouragés par l'avance des Turcs dans le Caucase, les ittihadistes changèrent d'orientation, préférant appeler au ralliement des musulmans du Caucase à l'Empire ottoman. (...)


11 Lors du congrès des musulmans de Russie du 1er au 11 mai 1917, M. E. Rassoul-Zadé et A. M. Toptchibachy, les représentants de l'Azerbaïdjan, préconisèrent la création d'une République russe fédérée, dans laquelle les entités où les peuples musulmans étaient majoritaires bénéficieraient d'une large autonomie territoriale tandis que les peuples musulmans dispersés devaient jouir d’une autonomie culturelle. Voir : A. M. Toptchibachy, Les congrès musulmans de Russie, pp. 33-34. Archives personnelles de l'auteur." (p. 12-13)

"Mamed Emine Rassoul-Zadé (1884-1955)
L'un des dirigeants principaux de l'Azerbaïdjan indépendant et chef du parti « Moussavat ». En 1902, fait ses études à l'école technique de Bakou. En 1904, créa l'organisation musulmane social-démocrate « Himmat » (« L'Impulsion ») comme filiale autonome du POSDR (parti ouvrier social-démocrate russe). En 1905-07, il participa à la première révolution russe en collaborant avec les Bolcheviks caucasiens, y compris Staline. Fut sous la surveillance de la police. En 1909, émigra en Iran où il participa à la révolution iranienne. Fut l'un des fondateurs du parti démocratique. En 1911, après l'écrasement de la révolution iranienne, fut obligé de s'installer en Turquie. En 1913, amnistié à l'occasion du tricentenaire de la dynastie des Romanov, rentra en Azerbaïdjan. Devint le chef du nouveau parti « Moussavat ». En 1917, après la révolution du février, participa aux congrès des musulmans caucasiens de Bakou (en avril) et de musulmans de toute la Russie à Moscou (en mai). A la proposition de Rassoul-Zadé, le congrès de Moscou adopta une résolution appelant à la création d'une république fédérée russe. En juin, après le ralliement du « Moussavat » au « parti turc fédéraliste » et la création « du parti turc démocratique Moussavat », fut élu président de ce dernier. En 1918, membre du Seïm transcaucasien, puis, président du Conseil national azerbaïdjanais qui le 28 mai proclama l'indépendance de l'Azerbaïdjan. Après l'invasion de l'Azerbaïdjan par les troupes russes, fut arrêté par la Tcheka et emprisonné. Libéré grâce à l'intervention de Staline, Rassoul-Zadé fut envoyé à Moscou, où il fut employé comme orientaliste au commissariat de nationalités. En 1922, émigra en passant par la Finlande en Turquie. Dans l'émigration vécut en Turquie et en Pologne. En 1926, l'un des fondateurs et des présidents du Comité de l'indépendance du Caucase, l'organisme central caucasien du mouvement prométhéen. En 1922-31 publiait à Istanbul les revues Yeni Kavkasia (Nouveau Caucase), Azeri-Türk (Turc Azerbaïdjanais), Bildirik (L'Unité) et İstiklal (L'Indépendance). En 1927-39 chef du Centre national azerbaïdjanais et de l'organisation azerbaïdjanaise du mouvement prométhéen. A publié aussi plusieurs livres sur le problème du Caucase et de l'Azerbaïdjan." (p. 349-350)


Articles de Memmed Emin Resulzade : La réponse cinglante de Memmed Emin Resulzade à Khondkarian

Memmed Emin Resulzade : "Sous le mot d'ordre de l'Unité du Caucase"

Voir également : Histoire des Arméniens : massacre de la population azérie à Bakou

Transcaucasie (1918) : les tueries de populations azéries par les forces dachnako-bolchevistes

La pensée d'Ahmet Agaïev/Ağaoğlu

dimanche 5 juin 2016

La Turquie et l'Ukraine




Kardach, "La Turquie et l'Ukraine", Prométhée, n° 9, août 1927, p. 2-6 :
Sous le titre « La Turquie et les Républiques du Caucase », la revue Prométhée N° 6, a publié un article dans lequel il était dit que malgré l'existence du traité de Moscou du 16 mars 1921, conclu avec la Russie des Soviets, la Turquie avait cru utile de le compléter par un traité d'amitié, celui de Kars du 13 octobre de la même année, conclu avec les républiques d'Azerbaïdjan, de Géorgie et d'Arménie. De l'examen de ce dernier traité, il a été fait des déductions présentant un intérêt tout particulier pour les dites républiques. Ces déductions, d'autre part, expliquent le point de vue de la Turquie sur la situation politique du Caucase. Disons, tout d'abord, que la Turquie a conclu le traité de Kars avec les républiques du Caucase, en tant qu'Etats indépendants et cela, non pas individuellement, avec l'Azerbaïdjan, l'Arménie, la Géorgie, mais avec l'ensemble de toutes ces républiques soulignant ainsi la nécessité pour elles de se grouper économiquement et politiquement.

Ce point de vue concorde entièrement avec les principes fondamentaux qui, sous forme d'indépendance et de confédération, sont et restent les aspirations et les préoccupations constantes des peuples du Caucase. Ce point de vue, sans aucun doute, fait honneur aux dirigeants de la nouvelle Turquie. Ils ont parfaitement compris la nécessité pour les peuples du Caucase de s'unir, aussi bien dans le domaine économique que politique. C'est bien encore sous cet angle que la Turquie a considéré le traité conclu avec l'Ukraine à Angora, le 2 janvier 1922 (1338 de l'hégire). Ce traité d'Angora conclu entre les gouvernements de la Grande Assemblée Nationale de Turquie et la République socialiste des Soviets de l'Ukraine porte les signatures de M. Youssouf Kemal bey, député de Kastamouni et commissaire aux Affaires étrangères de Turquie, et de Michel Frounzé, membre du Comité central exécutif des Soviets de l'Ukraine, commandant en chef de toutes les forces armées en Ukraine et en Crimée, chevalier de l'Etendard Rouge. L'échange de la ratification du traité eut lieu trois mois après à Kharkov. Le prototype de ce traité aussi bien que celui de Kars a été, le traité de Moscou, du 16 mars 1921. Toute une série d'articles de ce dernier se répètent presque en entier dans le traité d'Angora avec l'Ukraine, renvoyant parfois le lecteur aux deux traités précités : le traité de Moscou et de Kars. Cela permet ainsi d'établir un lien étroit entre ces trois traités. De même que dans ces traités, celui d'Angora commence par proclamer les principes de fraternité des peuples, du droit des peuples à la libre autodisposition ; il parle de leur solidarité dans la lutte contre l'impérialisme. Se basant sur ces principes et considérant que « toutes les difficultés incombant à l'un des contractants affaiblit la situation de l'autre contractant et animées du désir d'établir entre elles des relations cordiales permanentes avec une amitié indissoluble et sincère basée sur des intérêts communs et qui plus est, prenant en considération leur voisinage immédiat sur la mer Noire, les parties contractantes ont décidé de fixer pour toujours et en toute sincérité les rapports les meilleurs et une amitié fidèle au nom de nombreux intérêts communs et de conclure entre elles le présent traité d'amitié et de fraternité. »

En dépit cependant des liens et de la ressemblance qui se retrouvent dans les traités de Moscou, de Kars et d'Angora, il existe toujours une différence sensible, qui distingue avantageusement ce dernier des autres et plus particulièrement du traité de Kars. Cette différence s'aperçoit à travers tout le traité ukraino-turc et se manifeste dans le rôle entièrement autonome sous lequel apparaît l'Ukraine dans ce traité en tant qu'Etat contractant autonome. Ce rôle de l'Ukraine se détache nettement dans l'article 2 du traité d'Angora dans lequel la Turquie déclare reconnaître la république soviétique socialiste d'Ukraine en tant qu'Etat indépendant et souverain. Une semblable reconnaissance n'existe pas dans le traité de Kars et l'article cité est une exception toute particulière réservée au traité du 2 janvier 1922 entre la Turquie et l'Ukraine. Ceci explique l'absence du représentant de la Russie soviétique lors de la conclusion dudit traité, tandis que sa présence lors de la conclusion du traité entre la Turquie et les Républiques caucasiennes étonne étrangement et surprend considérablement. 
D'après le texte de l'article 2 du traité d'Angora, l'Ukraine est reconnue Etat indépendant dans la partie située sur le territoire de l'ancien empire de Russie et dans les limites définies dans les accords conclus entre l'Ukraine et la République alliée de Russie, ainsi qu'avec tous les Etats limitrophes. De son côté, la République d'Ukraine reconnaît que tous les territoires dont il est fait mention dans le pacte national turc du 28 janvier 1920 (1337 Hégire) aux articles 1 et 2 du traité de Moscou et à ses annexes sont soumis à l'autorité de la Turquie.

Au même titre, l'Ukraine s'engage à reconnaître tous les points de l'article 1 de l'accord conclu entre la Turquie et les Républiques du Caucase à la Conférence de Kars (traité de Kars) du 13 octobre 1921. D'après l'article 3, sont annulés tous les traités conclus auparavant avec la Russie tsariste en tant que contraires aux intérêts de la Turquie et de l'Ukraine ; de plus, la Turquie est libérée de toute obligation pécuniaire ou de tout autre caractère imposée aux termes des traités conclus entre elle et le gouvernement du tsar.

En ce qui concerne la question touchant à l'ouverture et à la liberté des Détroits pour le passage des navires marchands de tous pays, l'article 4 prévoit pour l'élaboration définitive d'un statut international de la mer Noire et des Détroits l'organisation d'une Conférence de délégués des Etats riverains à condition que les décisions d'une telle Conférence ne puissent porter atteinte aux droits souverains de la Turquie et de Constantinople en particulier. Les deux parties sont également d'accord en tant qu'Etats riverains de la mer Noire pour qu'aucun régime international sur les fleuves côtiers, affluents de la mer Noire, ne puisse être établi sans la participation effective de l'Ukraine et de la Turquie (art. 5).

Dans le but de faciliter les relations entre les deux pays, les parties contractantes s'engagent d'un commun accord à prendre toutes mesures indispensables pour le maintien, le développement rapide si possible des communications maritimes, fluviales, télégraphiques et autres, de même que pour assurer le libre passage des voyageurs et des marchandises. Dans ce but et avec l'assentiment mutuel, les parties contractantes entreprendront les démarches nécessaires pour établir des arrangements avec les républiques soviétiques de Russie et du Caucase (art. 12).

Une série d'articles envisagent la nécessité de conclure des accords spéciaux, des conventions sur les principes du droit international dans l'intérêt réciproque de la Turquie et de l'Ukraine (accords consulaires, commerciaux, économiques, financiers, mesures sanitaires, etc.). Au citoyens ukrainiens en Turquie et Turcs en Ukraine sont accordés des droits de la nation la plus favorisée (art. 7). L'Ukraine accepte dans son entier l'art. 7 du traité de Moscou et l'art. 3 du traité de Kars qui comportent la suppression du régime des capitulations (art. 9).

Tel est dans ses grandes lignes l'aperçu des droits et obligations qui découlent réciproquement pour la Turquie et pour l'Ukraine du traité d'Angora du 2 janvier 1922, en vertu duquel, la Turquie en traitant avec l'Ukraine considérait bien ce pays qu'elle connaissait, comme séparé de la Russie et comme Etat indépendant, possédant tous les droits, toutes les bases nécessaires pour une existence économique et politique indépendante. La situation avantageuse de l'Ukraine à l'Est de l'Europe avec une issue sur la mer Noire, ses inépuisables ressources économiques, son riche passé et sa quarantaine de millions d'âmes confirmaient davantage la Turquie dans sa juste reconnaissance de l'Ukraine indépendante au point de vue politique, de cette Ukraine avec laquelle, dans le passé la Turquie avait été si liée et qui avec une infatigable énergie poursuivait une longue et pénible lutte pour sa liberté.

La Turquie ne devait pas être sans s'apercevoir que l'Ukraine, sa voisine sur la mer Noire, son fournisseur de blé comme aussi celui des autres pays d'Europe, gémissait sous le joug de la Russie tsariste ; elle n'était pas sans remarquer comment à partir de 1917 l'Ukraine s'était lancée dans le mouvement qui devait lui donner son indépendance, la façon dont elle défendit ses droits à l'existence sur plusieurs fronts à la fois, contre les bolcheviks russes, contre l'armée volontaire russe, etc. La Turquie comprenait que bien que dans le passé elle eut eu des difficultés avec les Cosaques de l'Ukraine, avec la « Sietch » des Zaporogues, elle avait trouvé devant elle de braves guerriers qui au moment de la paix devenaient les meilleurs amis. La Turquie se rappelait la manière dont l'hetman Bogdan Khmelnistski, de par le traité de Péreïaslavl en 1654 avait uni l'Ukraine à la Moscovie d'alors, mais elle n'ignorait pas non plus comment ce même Bogdan Khmelnistski s'en était peu après repenti, comment son successeur Vigovsky avait tourné ses armes contre Moscou remportant la victoire à Konotop. La Turquie se rappelait encore que ce même hetman Vigovsky avait conçu un plan d'union fédérale dirigée contre Moscou et dont aurait fait partie l'Ukraine, la Lithuanie, la Pologne. Mais ces plans ne pouvaient sauver l'Ukraine à l'époque, alors que les tsars de Moscovie qui la considéraient comme butin de guerre la morcelaient pour la désagréger ensuite, treize ans après lorsque par le traité d'Androusov en 1667 avait lieu le partage de l'Ukraine entre la Pologne et la Moscovie. Par ce traité, la partie occidentale de l'Ukraine, à l'exception de Kiev, était annexée à la Pologne et la partie orientale restait à la Russie. Il est vrai qu'en 1686 par un traité entre la Russie et la Turquie, tout le territoire compris entre le Dniepre et le Boug était déclaré res nullins, c'est-à-dire, n'appartenant à personne. Dans l'histoire de l'Ukraine, cette période porte à juste titre le nom d'Epoque de la Ruine.

La cause initiale de tous les malheurs qui affligeaient le peuple ukrainien était à Moscou. Le gouvernement moscovite interprétait grossièrement et non sans malice la décision de la Grande Rada de Pereïaslavl (1654) concernant l'annexion de tout un peuple et de l'Ukraine à l'arbitraire du tsar de Moscovie et à l'insatiable appétit de ses voïevodes et de ses policiers. C'est pourquoi, Bogdan Khmelnitski lui-même et ses successeurs ayant compris les malheurs qui attendaient l'Ukraine s'efforcèrent de chercher un appui contre les tsars de Moscou. Et c'est alors que les hetmans ukrainiens s'adressèrent à plusieurs reprises aux sultans de Turquie. Des relations diplomatiques actives furent même établies entre l'Ukraine et la Turquie, l'Ukraine et la Perse, l'Ukraine et la Suède du temps de Bogdan Khmelnitski. L'un des hetmans, Pierre Dorochenko dont les Ukrainiens aiment à rappeler le nom, conclut une alliance militaire avec la Turquie. Elle eut pour résultat l'appui de la Turquie, ce qui permit à Dorochenko d'étendre son autorité sur toute l'Ukraine. L'hetman Mazeppa, obligé de quitter l'Ukraine après la défaite de Charles XII à Poltava (1709) se réfugia en Turquie où il continua à jouir de tous les droits et prérogatives qui s'attachaient à son titre d'hetman. Mazeppa était très populaire en Ukraine, ses nombreux partisans s'efforcèrent, un moment, d'obtenir l'appui de la Turquie pour le rétablir dans l'hetmanat. Orlik, élu hetman par les amis de Mazeppa s'appuyait aussi sur la Turquie ; celle-ci continua à montrer ses sympathies à son ancienne alliée même après le coup fatal porté à l'Ukraine par l'impératrice russe Catherine II qui supprima l'hetmanat (1764) et après la destruction de la « sietch » zaporogue (1775). Une partie des Cosaques zaporogues émigra en Turquie, en Dobroudja et les autres passèrent au Kouban (Caucase du Nord).

Cette sympathie turque s'est maintenue jusqu'à nos jours. Il suffit de rappeler avec quelle solennité fut accueilli à Constantinople le premier ambassadeur de l'Ukraine indépendante, accrédité auprès du Sultan, à la fin de 1918. Et cependant pour la Turquie, c'était l'époque des jours de deuil national ; les alliés étaient alors dans la capitale de la Turquie, l'empire était à son déclin, le trône des successeurs, de Mahomet le Conquérant était ébranlé jusque dans ses fondements.

Depuis, une nouvelle Turquie nationale a surgi sur cet amas de ruines et d'humiliations. Une Turquie nouvelle est née donnant au monde un exemple remarquable de défense héroïque de ses droits reconquis pour la cause de l'existence du peuple turc, de ce peuple qui a su conserver dans les profondeurs de son âme le trésor miraculeux d'une bravoure exceptionnelle, d'une abnégation sans exemple, de hautes qualités morales et un amour illimité de sa patrie !...

C'est cette Turquie ressuscitée qui a conclu des traités avec les républiques du Caucase et de l'Ukraine si connues d'elle et dont les peuples, après avoir longtemps été sous le joug étranger, surent dans un moment d'exaltation patriotique retrouver leur ancienne liberté. Cependant par une ironie du sort, cette liberté a subi une nouvelle éclipse et a dû non sans regret quitter les steppes et les montagnes de l'Ukraine et du Caucase. Mais est-ce pour toujours ? Non, nous ne le croyons pas ! Les beaux jours reviendront et le soleil de la liberté éclairera de nouveau de ses rayons vivifiants le champ natal des Caucasiens et des Ukrainiens, affermissant ainsi davantage les liens qui unissent ces pays qui luttent en ce moment contre l'ennemi commun et qui plus tard travailleront ensemble pour leur développement pacifique et leur prospérité.

Voir également : L'Ukraine, le Khanat de Crimée et l'Empire ottoman

La déportation des Tatars de Crimée par Staline

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane

Les assassinats de Talat Paşa (Talat Pacha) et de Simon Petlioura : la question de leur responsabilité personnelle dans les massacres dont ils ont été accusés

Hamdullah Suphi : "Comment se brisent les idoles"

dimanche 15 mai 2016

La Turquie de Mahmut II et l'Egypte de Mehmet Ali Paşa




Robert Mantran, "Les débuts de la Question d'Orient (1774-1839)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 439-440 :

"Le sultan [Mahmûd II] a été précédé en ce domaine [les réformes] par le gouverneur de l'Egypte Kavalalï Muhammad 'Alî (Mehmed 'Alî). Nommé à ce poste en juillet 1805, quatre ans après la fin de l'expédition française, il doit rétablir l'autorité ottomane mise en cause par les notables locaux (les Mamelouks) soutenus par les Anglais. Il l'emporte finalement sur ses adversaires en mars 1811 et, dans la foulée, triomphe en Arabie des Wahhabites et leur reprend les Villes saintes en 1813 ; les Wahhabites ne seront cependant définitivement vaincus qu'au cours d'une autre campagne, de 1818 à 1820.

En Egypte même, Mehmed 'Alî se concilie les oulémas, qui avaient été victimes des Mamelouks. Constatant la faiblesse et les difficultés du gouvernement d'Istanbul sujet à de multiples péripéties, il décide très vite de faire de l'Egypte à la fois un modèle d'organisation moderne et un bastion pour son propre pouvoir, sans toutefois rejeter la suzeraineté ottomane. Utilisant les compétences d'officiers et de sous-officiers français demeurés en Egypte après 1801, il s'efforce de mettre sur pied une armée remodelée. Mais les soldats ottomans montrant plus que de la réticence à suivre cette conception militaire, Mehmed 'Alî cherche une autre voie : la création d'un corps d'armée du type du nizâm-i djedîd (la nizâmiye), composé de recrues venues du Caucase ou d'Afrique noire, se révèle vite inadaptée, car ce serait recréer l'ancien système mamelouk. S'inspirant alors des modèles français et anglais, il organise une armée « nationale », formée de paysans égyptiens recrutés par conscription et encadrés par des officiers étrangers, entraînés et équipés à l'occidentale (1823). Cette nouvelle armée va s'illustrer en Crète, puis en Grèce sous le commandement du fils de Mehmed 'Alî, Ibrâhîm Pacha, plus tard en Syrie et même en Anatolie.

Mehmed 'Alî s'emploiera également à moderniser l'administration, développer l'exploitation des ressources de l'Egypte, créer de nouvelles cultures et des industries, ouvrir la société égyptienne au monde extérieur, envoyer des étudiants en Europe et créer un système d'éducation très rénové, faciliter la parution d'une presse « nationale ».

Au cours des vingt-cinq premières années de son gouvernorat, Mehmed 'Alî va accomplir beaucoup plus de réformes que le sultan et engager l'Egypte sur la voie de la modernisation. En 1830, il n'a pas encore formulé toutes ses revendications territoriales et politiques : la décennie suivante sera le témoin de ses ambitions, de ses victoires et de ses insuccès ; il réussira néanmoins à faire de l'Egypte une monarchie héréditaire distincte du reste de l'Empire ottoman, mais non totalement séparée.

Mahmûd II suivra son exemple dans différents secteurs. Une sorte de rivalité dans la course à la modernisation va ainsi s'engager entre les deux hommes qui apparaissent comme les plus représentatifs de l'évolution du monde oriental dans le premier tiers du XIXe siècle."

Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 293-294 :

"Dans les premières décennies du XIXe siècle, la Turquie et l'Egypte constituaient les deux grands centres de réformes à l'occidentale. Dans ces deux pays, on donna une place prépondérante à la préparation et publication de traductions d'ouvrages occidentaux. En Egypte, notamment, l'Etat commandita un programme de traductions sans équivalent depuis l'époque où les califes 'abbâssides avaient fait traduire en arabe des ouvrages grecs de philosophie et de science. Entre 1822 et 1842, 243 livres, en grande majorité des traductions, furent publiés au Caire. Quoique imprimés en Egypte, pays de langue arabe, plus de la moitié étaient écrits en turc. A l'époque de Muhammad 'Alî Pacha, en effet, le turc était encore la langue de l'élite dirigeante égyptienne, et les ouvrages traitant de questions militaires ou navales, comme ceux de mathématiques pures ou appliquées, étaient presque tous rédigés en turc. Plus de la moitié des étudiants que le pacha envoyait en Europe étaient des Ottomans de langue turque vivant en dehors de l'Egypte. En revanche, les livres traitant de médecine, de science vétérinaire et d'agriculture étaient pour la plupart en arabe, ces spécialités n'appartenant pas au domaine réservé de l'élite dirigeante turcophone. L'histoire, provisoirement classée science utile, était aussi, semble-t-il, l'apanage de l'élite, car les premiers textes historiques imprimés sur les presses de Muhammad 'Alî sont tous écrits en turc. Entre 1829 et 1834, quatre ouvrages de contenu historique furent traduits, le premier sur Catherine de Russie et les trois autres sur Napoléon et son époque. (...)

Ces traductions turques éditées en Egypte étaient naturellement lues en Turquie où certaines furent même réimprimées."

Voir également : Le réformisme du sultan Mahmut II

Les Tanzimat

Sait Halim Paşa et l'esprit de croisade anti-turc

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (3) : un point de vue égyptien

L'idéal d'"européanisation" dans la Turquie kémaliste

dimanche 10 avril 2016

La révolution jeune-turque et les minorités ethno-religieuses




Arméniens :

Pierre Anmeghian : contributeur du journal jeune-turc Mechveret Supplément Français sous le pseudonyme d'Ottomanus.

Gabriel Noradunkyan : ministre du Commerce (1908-1909).

Agop Bey Cherbetgian : directeur du journal La Jeune Turquie à Paris.

Babiguian Efendi : membre du CUP (Comité Union et Progrès), député de la ville d'Edirne en 1912.

Bedros Haladjian : juriste, membre du CUP, ministre des Travaux publics en 1910 et député d'Istanbul en 1912.

Artin Bosgezenian : membre du CUP, député de la ville d'Alep en 1912.

Oskan Mardikian : membre du CUP, ministre des Postes en 1913.

Agop Boyacıyan : professeur à l'Université d'Istanbul, un des membres fondateurs de l'association turcologique Türk Derneği.

Andon Tıngır : membre de la Türk Derneği, contributeur de son journal homonyme sur les questions linguistiques.

Bedros Kapamacıyan : proche du CUP, maire de la ville de Van en 1909, assassiné par le Dachnak en 1912.

Berç Keresteciyan : directeur adjoint, puis directeur général de la Banque ottomane durant la Première Guerre mondiale.


Assyro-Chaldéen :

Najib Hindi : Jeune-Turc exilé en Europe.


Grecs : 

Aristidi Efendi : contributeur du journal jeune-turc Mechveret Supplément Français.

Pavlos Karolidis : député indépendant d'Izmir en 1908 et 1912, proche du CUP.


Bulgare : 

Nikola Manolov : enseignant, membre du CUP.


Serbe :

Spiro Ristich : membre du CUP, député de la ville d'Üsküb en 1912.


Valaque :

Nicolae Constantin Batzaria : écrivain, membre du CUP, ministre des Travaux publics en 1913.


Juifs :

Albert Fua : un des rédacteurs du journal jeune-turc Meşveret.

Tekin Alp alias Moiz Kohen : économiste, membre du CUP.

Emanuel Karasu : juriste, membre du CUP, député de Salonique en 1912.

Nissim Masliyah : membre du CUP, député d'Izmir en 1912.

Sasun Eskl : membre du CUP, député de Bagdad en 1912.

Nissim Russo : membre du CUP, collaborateur du ministère des Finances.

Samuel Israel : membre du CUP, chef adjoint de la section politique de la police d'Istanbul.

Albert Ferid Asseo : inspecteur des finances en 1910.

Isaac Taranto : conseiller légiste adjoint au ministère des Affaires étrangères durant la Première Guerre mondiale.

Haim Nahum : grand-rabbin de l'Empire ottoman en 1909, proche du CUP.

Albert Antebi : directeur de l'école professionnelle de Jérusalem pour l'Alliance israélite universelle, conseiller de Cemal Paşa (1915-1916), soldat ottoman sur le front du Caucase en 1917.


Dönme :

Mazlum Hakkı : co-fondateur du journal jeune-turc Reşad.

Mehmet Cavit Bey : économiste, membre du CUP, ministre des Finances en 1909.

Tevfik Rüştü Aras : médecin, membre du CUP.


Albanais :

İbrahim Temo : étudiant à l'Ecole de médecine militaire d'Istanbul, un des fondateurs du Comité de l'Union Ottomane, noyau du futur CUP.

Ahmet Niyazi Bey : major de l'armée ottomane en Macédoine, membre du CUP, initiateur avec le major İsmail Enver Bey du soulèvement militaire jeune-turc de 1908.

Eyüp Sabri Bey : major de l'armée ottomane, membre du CUP.

Çerçiz Topulli : chef de bande tosk, membre du CUP.

Mehmet Akif Ersoy : né de père albanais et de mère ouzbèke, poète et intellectuel influencé par Al-Afghani, membre du CUP et de la Teşkilat-ı Mahsusa (Organisation Spéciale).

Mehdi Frashëri : bektachi, bey de Jérusalem et gouverneur de la Palestine en 1911.


Circassien : 

Mehmet Reşit : étudiant à l'Ecole de médecine militaire d'Istanbul, un des fondateurs du Comité de l'Union Ottomane, noyau du futur CUP, gouverneur de Diyarbakir (1915-1916), puis d'Ankara (1916-1917).


Tchétchènes :

Mahmut Şevket Paşa : né à Bagdad, général de l'armée ottomane, mate la mutinerie réactionnaire de 1909, grand-vizir après le coup d'Etat d'Enver et Cemal (1913).

Sait Şamil : petit-fils de l'Imam Chamil et fils du général ottoman Muhammed Kamil Paşa, combat dans l'armée ottomane durant la Première Guerre mondiale.


Kurdes :

Abdullah Cevdet : étudiant à l'Ecole de médecine militaire d'Istanbul, un des fondateurs du Comité de l'Union ottomane (1889), noyau du futur CUP.

İshak Sükuti : étudiant à l'Ecole de médecine militaire d'Istanbul, un des fondateurs du Comité de l'Union ottomane (1889).

Sait Nursi : leader autonomiste kurde, sympathisant du CUP, puis membre de l'Union musulmane du şeyh Vahdeti, devient par la suite un propagandiste au service des Jeunes-Turcs en Tripolitaine (au sein de l'Organisation Spéciale), participe à la défense de Bitlis face aux Russes.

Ziya Gökalp : né de père turc et de mère kurde, apparenté à la famille Pirinççizade, poète et sociologue, idéologue du CUP.

Mustafa İsmet Paşa (futur Ismet İnönü) : né de père kurde et de mère turque de Bulgarie, colonel de l'armée ottomane durant la Première Guerre mondiale.

Babanzade Ismail Hakki : membre du CUP, député de la ville de Divaniye en 1912.

Babanzade Hikmet Bey : membre du CUP, député de la ville de Souleymaniye en 1912.

Babanzade Ahmed Naim Bey : membre du CUP, député de la ville de Bassorah en 1912.

Abd al-Rahman al-Yusuf : membre du CUP, député de Damas en 1909, fournit une unité kurde à l'armée ottomane pour la conquête du canal de Suez durant la Première Guerre mondiale.


Arabes sunnites : 

Sait Halim Paşa : petit-fils du khédive d'Egypte Mehmet Ali Paşa, soutien financier des exilés jeunes-turcs, grand-vizir de 1913 à 1917.

Asad al-Shuqayri : sheikh favorable au CUP, député de la ville d'Acre en 1908, mufti du quatrième corps de l'armée ottomane en Syrie et conseiller du triumvir Cemal Paşa durant la Première Guerre mondiale.

Muhammad Fawzi al-Azm : membre du CUP, député de Damas et vice-président du Parlement ottoman en 1912.

Kamil al-Asad : membre du CUP, député de Beyrouth en 1912.

Rashid Bey Tali : membre du CUP, député de la ville de Havran en 1912.

Abd al-Hamid al-Zahrawi : de Hama, sénateur à la Chambre des notables des provinces arabes, nommé par le CUP en 1914.

Muhammad Bayhum : de Beyrouth, sénateur à la Chambre des notables des provinces arabes, nommé par le CUP en 1914.

Ahmad al-Kakhia : d'Alep, sénateur à la Chambre des notables des provinces arabes, nommé par le CUP en 1914.

Muhi al-Din al-Kaylani : de Bagdad, sénateur à la Chambre des notables des provinces arabes, nommé par le CUP en 1914.

Sulayman al-Baruni : de Libye, sénateur à la Chambre des notables des provinces arabes, nommé par le CUP en 1914.

Ahmad al-Sharif : maître de la confrérie des Sanusi en Libye, organise la résistance aux Italiens avec l'aide des Turcs en 1912, attaque les Britanniques en Egypte en 1915, se réfugie à Istanbul en sous-marin en 1917.

Ibn Rashid : émir de la tribu bédouine des Chammar, collabore avec l'armée ottomane contre les Britanniques durant la Première Guerre mondiale, membre de l'Organisation Spéciale.


Arabe chiite :

Imam Yahya : chef des zaydites du Yémen, conclut un accord de paix avec le pouvoir ottoman (1911-1918).


Druze :

Chekib Arslan : chef druze, fournit une unité druze à l'armée ottomane pour la conquête du canal de Suez durant la Première Guerre mondiale.


Maronites :

Khalil Ghanim : contributeur du journal jeune-turc Mechveret Supplément Français, porte-parole du CUP lors du congrès parisien de 1902.

Sulayman Bustani : ministre du Commerce et de l'Agriculture en 1913, membre de la délégation du CUP envoyée à Paris pour négocier avec le Parti de la Décentralisation arabe en juin 1913.


Melkite :

Nadra Mutran : auteur de Réflexions d'un vieux Jeune-Turc (1908), un des fondateurs de la Société de la Fraternité arabo-ottomane à Istanbul en 1909.


Arabes grecs-orthodoxes :

Salim Sarkis : Jeune-Turc exilé en Europe.

Khalil al-Sakakini : enseignant, membre de la branche du CUP à Jérusalem.

Yusuf Sursuq : de Beyrouth, sénateur à la Chambre des notables des provinces arabes, nommé par le CUP en 1914.


Arabe catholique :

Amin al-Antaki : Jeune-Turc exilé en Europe.


Noirs :

Zenci Musa : membre de l'Organisation Spéciale.

Ahmet Ali Çelikten : pilote de l'armée de l'air ottomane.



Voir également : Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)
 
Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909
 
L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme

Les intellectuels islamistes et la révolution jeune-turque

Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)

Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre

Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes
 
Les tentatives de rapprochement turco-arménien en 1918

La question grecque-pontique

Deux criminels de guerre assyro-chaldéens de la Première Guerre mondiale : le patriarche Mar Shimoun et le "général" Agha Petros

Le prétendu génocide des chrétiens du Liban durant la Première Guerre mondiale